Chapitre 2
Cette amitié durait depuis près de six mois sans que rien en fût venu altérer l’enthousiasme, quand voilà, un matin, d’Audierne qui tombe chez moi avec une figure rayonnante, m’explique qu’un sien oncle vient de mourir en l’instituant son légataire universel, et que, forcé d’aller à Lyon pour la levée des scellés, il me confie la jeune Madeleine, à charge pour moi de la promener, de la conduire au restaurant, au café ou au théâtre, durant ses quelques jours d’absence.
Or, j’ai la prétention, que je crois justifiée, d’être aussi honnête, aussi probe et aussi loyal que n’importe qui, — tâche que l’aimable décomposition de ce siècle me facilite singulièrement, d’ailleurs, — mais, la théorie des femmes d’amis, autrement dites femmes sacrées, ne m’a jamais paru bien sérieuse, et, exception faite des femmes de cinquante ans, je ne vois guère, pour m’être sacrées, que celles qui en ont soixante-dix. Non vrai, vous savez, ça m’échappe ; je ne saisis pas bien cet animal étrange et de sexe indéterminé, venu au monde avec cette pancarte dans le dos : « On est prié de ne pas toucher ». J’ajoute que le chiffre respectable des queues qui m’ont été faites avec l’aide et le concours de mes meilleurs camarades m’a édifié depuis longtemps sur la valeur de l’argumentation.
Je ne me fusse donc pas gêné pour dire très nettement à d’Audierne :
– « Mon cher d’Audierne, je vous remercie mille fois de la confiance que vous voulez bien me témoigner, mais j’ignore absolument jusqu’à quel point j’en suis digne. Je suis monstrueusement… vicieux, — pour ne pas me servir d’un mot plus énergique — et ma foi quand l’envie d’une femme me vient, il n’est pas d’amitié au monde qui m’empêcherait de mettre tout en œuvre pour arriver à mes fins. Comme je vous aime de tout mon cœur et que vous êtes le dernier auquel je voudrais jouer un tour, il est probable que j’aurais assez d’empire sur moi-même pour dominer, le cas échéant, toute tentation mauvaise, et pour vous rendre votre maîtresse telle que vous me l’auriez laissée ; mais j’estime qu’on ne saurait être trop prudent et que s’il est un vrai moyen de ne pas se brûler les doigts, c’est de ne pas s’approcher du feu. Les hommes sont toujours les hommes, et les femmes sont toujours les femmes. Confiez donc Madeleine à un autre : j’aime autant ça. »
Voilà ce que je lui eusse dit ; il eût compris, nous nous serions serré la main, et tout était fini par là. Mais je connaissais le sujet, et j’étais parfaitement tranquille. Gentille, parbleu, oh très gentille ! mais enfin moins qu’une gamine : une espèce de petite réduction en biscuit, paraissant quinze ans comme un liard, blonde jusqu’à l’invraisemblable, et aussi parfaitement capable de se faire des pantalons avec ses bas que des bas avec ses mitaines. Pour quelqu’un qui n’admet que les brunes, ne s’intéresse qu’aux rôles marqués et aime bien trouver dans une femme autre chose qu’une bouche et des cheveux, vous comprenez, n’est-ce pas, comme ça tombait bien !
Au surplus, n’en étais-je pas à la première expérience ; trente-six fois, le matin, de bonne heure, ayant grimpé, sans le trouver, les quatre étages de d’Audierne, j’étais resté à blaguer avec elle et à fumer des cigarettes assis sur le pied du lit, tandis qu’elle s’habillait devant moi, avec la confiante impudeur des camaraderies sans arrière-pensées ; trente-six fois je l’avais tenue ainsi, à deux pas de mes yeux et de mes doigts, les bras nus, et presque les seins, sans que j’aie jamais senti s’abattre sur mes reins le subit coup de fouet du désir et que l’idée me soit seulement venue d’étendre le bras. C’est donc avec la plus entière tranquillité d’esprit que je répondis à d’Audierne :
– Eh bien ! mon cher, c’est entendu ; vous pouvez compter sur moi, je serai chez vous à midi.
Et en effet, comme midi sonnait, je sonnais moi-même à sa porte, Madeleine, qu’il avait avertie, m’attendait en mettant ses gants ; elle prit mon bras et nous partîmes. Une heure plus tard, bras dessus bras dessous, comme dans la chanson de Judic, nous trottions par les petites rues de Saint-Germain pleines de chasseurs en dolmans bleus. Je l’emmenai au Pavillon Henri IV, où nous déjeunâmes en garçons, dans une petite salle du premier, gaie et claire, et dont les fenêtres à demi ouvertes, nous apportaient, par moments, de lontaines sonneries de cavalerie. Le café nous retint à table jusqu’à la brune, puis nous revînmes à Paris, où nous dînâmes d’un bouillon et d’une pêche, après quoi nous allâmes entendre la Dame Blanche.
J’avais vu venir sans trop d’empressement la fin de cette première journée, comme j’avais, sans trop d’ennui, supporté la société de ce bébé, en somme gentil et gracieux et que la première bêtise venue suffisait à intéresser où à faire rire. Pourtant, ce ne fut pas sans un certain plaisir que je m’engouffrai à sa suite dans l’ombre compacte du fiacre qui nous ramenait chacun chez nous, car j’étais, en ce temps, avec une fille des Bouffes, dont la plantureuse beauté ne contribuait pas pour une faible part au gros succès de la Mascotte, et le hasard nous ayant, depuis quelques jours, tenus éloignés l’un de l’autre, je n’étais naturellement pas fâché de renouer un peu connaissance.
Dix minutes plus tard le fiacre s’arrêtait ; je dis à Madeleine :
– Vous voici chez vous
et je rangeai mes genoux pour la laisser passer.
Elle répondit :
– Non, descendez ; payez et renvoyez le cocher.
J’objectai :
– Mais je garde la voiture !
Elle reprit avec une légère impatience dans la voix :
– Je vous prie de renvoyer le cocher. Faites donc ce que l’on vous dit.
J’obéis sans comprendre, croyant à une lubie d’enfant habituée à commander. Je payai l’homme, je vins rejoindre la petite qui m’attendait devant la porte déjà ouverte, et je lui tendais la main pour lui souhaiter le bonsoir, quand elle me dit à demi-voix :
– Entrez !
en me poussant doucement devant elle.
Ma stupéfaction fut telle, que, pendant l’instant qui suivit, j’ignore complètement ce qui se passa : j’entendis, comme dans un rêve, la porte retomber derrière nous, Madeleine crier :
– D’Audierne !
puis, me souffler tout bas, à l’oreille :
– Ne faites pas de bruit… montez sur la pointe du pied, à cause des concierges.
Elle m’avait pris la main, dans l’ombre, et elle m’entraînait après elle, vers l’escalier. Je me laissais faire, abasourdi, incapable d’une réflexion, ne voyant que cette bonne fortune qui m’arrivait avec la brutalité imprévue d’un coup de bâton, et dont la vision ne grisait, comme la vapeur d’un alcool puissant. Oui, me grisait, me rendait fou, me faisait haleter de tentation pour cette gamine dont, tant de fois, j’avais frôlé indifféremment la chair nue et vu les formes transparaître à travers la batiste de la chemise. C’était à n’y rien comprendre, mais enfin le fait était là, et, de l’instant où, sans crier gare, elle s’était venue placer d’elle-même dans ma main, je m’étais mis à la désirer follement, éperdument, comme si l’envie de son baiser m’eût hanté et martyrisé depuis des années. Ah ! je me moquais bien de d’Audierne, en ce moment ! Qu’est-ce que ça me faisait, d’Audierne ! Et tout ce que ma conduite avait, à son égard, de vil, d’abject et de révoltant, qu’est-ce que ça me faisait aussi ! Il n’y avait plus au monde qu’une chose pour moi : une femme nouvelle à obtenir, fade, blonde, maigre, tout ce que vous voudrez, mais n’en portant pas moins en elle l’immense attrait d’une sensation inéprouvée, d’une possession inconnue ! Je n’avais plus qu’un horizon : ce jupon qui montait devant moi, dont j’entendais le frou-frou, dans la nuit, contre les barreaux de la rampe, et d’où arrivaient jusqu’à moi des bouffées de dessous parfumés… !
L’ascension, enfin, s’acheva ; nous entrâmes silencieusement, et Madeleine, ayant allumé une bougie, passa dans sa chambre à coucher. Moi je restai seul dans le salon, allant et venant de la porte à la fenêtre, et me demandant, non sans quelque perplexité, comment diable j’allais entamer l’entretien. Généralement, en pareille matière, ce n’est pas par l’embarras que je pèche ; mais vous conviendrez que cette fois, j’avais le droit de me trouver dérouté quelque peu et d’avoir un certain désordre dans les idées.
J’allais donc, le front bas, les mains derrière le dos, songeant à la situation et réfléchissant qu’aussi bien, quel que dut être le début, le dénouement serait toujours le même, quand tout à coup, de la pièce voisine, j’entendis Madeleine m’appeler :
– Christian, voulez-vous venir un instant, s’il vous plaît.
J’accourus, et je la trouvai, son chapeau encore sur la tête, se donnant un mal du diable pour amener à elle un des matelas de son lit.
– Tenez, dit-t-elle, donnez-moi donc un coup de main, vous serez bien gentil.
Je demandai :
– Qu’est-ce que vous faites donc là ?
Elle répondit :
– Eh bien mais, c’est pour votre lit !
– Pour mon lit ?
Je n’y étais plus du tout.
Je la regardai, très étonné.
Elle sourit et dit tranquillement :
– Naturellement, pour votre lit. Est-ce que vous aviez pensé que je vous ferais coucher sur le parquet ?
Je la regardai dans les yeux, et répondis très nettement :
– Non.
Puis, comme ce « non », très significatif, selon moi, me faisait l’effet de passer totalement inaperçu :
– Mais enfin, ma chère amie, dis-je, pourquoi diable m’avez-vous amené coucher ici ?
Cette question parut l’embarrasser beaucoup.
Elle balbutia :
– Pourquoi… ? Pourquoi… ? Mais je ne sais pas, moi… ; pour rien… ! Une idée comme ça, qui m’est venue. Non, vraiment, Christian, je vous assure… !
Elle était devenue très rouge, baissait le nez, avec un petit sourire gêné, au coin de la lèvre.
Je la pressai :
– Oh ! oh ! voilà qui n’est pas clair ; voyons, Madeleine, un peu de confiance, ma mignonne, il y a quelque chose que vous ne voulez pas me dire.
Elle se tut.
Je m’approchai d’elle :
– Hein, si je vous aidais un peu ?
Fraternellement, sans un baiser, j’avais pris sa taille dans mon bras. Elle se dégagea doucement et répondit :
– Eh bien !… puisque vous voulez absolument le savoir…, je vous ai amené ici… parce que… parce que j’ai peur ! Oh ! je sais, c’est bête, c’est honteux, mais enfin c’est plus fort que moi ; je serais restée toute la nuit dans la rue plutôt que de coucher seule ici.
Elle eût empoigné un seau d’eau et me l’eût lancé en pleine figure, que ça m’eût fait exactement le même effet.
Je restai tué !
Ainsi, c’était à ce dénouement qu’aboutissaient toutes les belles illusions dont je me soûlais depuis un quart d’heure ! Je m’étais pris pour un don Juan, j’étais une chandelle dans la nuit ! un être banal quelconque, appelé pour respirer et vivre dans un logement déserté ! un rideau tiré devant le vide inquiétant d’une glace ! Mon Dieu, le joli don Juan et la jolie bonne fortune ; j’aurais donné quarante sous pour pouvoir me rire au nez, tellement je me trouvais sot et niais.
Je ne bronchai pas, pourtant ; je fis bonne contenance, ne voulant rien laisser paraître d’un désappointement qui m’eût rendu grotesque. Même, je donnai le coup de main demandé pour l’extraction du matelas et j’aidai Madeleine à construire mon lit, qu’elle borda, puis ouvrit elle-même avec des soins méticuleux de petite maman. Seulement, une fois seul et la lumière éteinte, ce fut comme un orage qui a longtemps traîné et se résout brusquement en trombe :
– Mon Dieu, est-il possible d’être bête comme ça ! Quand je pense que j’ai un chez-moi ! que dans ce chez-moi j’ai un lit ! que dans ce lit j’ai une jolie femme ! une femme qui me plaît, qui me charme, qui me tente ! et que je m’en viens coucher ici, tout seul, comme un eunuque et comme un bohème ; tout ça pour une petite farceuse, qui ne pèse pas deux onces de beurre et qui n’a pas, je le parierais, autant de sens seulement qu’une bouteille ! Est-ce assez malheureux de naître cochon ! Voilà pourtant à quel degré de stupidité on arrive ! Brute, va ! Buse ! Crétin ! Tu es bien avancé, maintenant ! Eh bien ! mon cher, c’est pain béni et tu n’as que ce que tu mérites. Ça t’apprendra à faire le mufle et à jouer des tours de salaud à tes amis !
Puis des angoisses me prenaient
– Voyons, est-ce que c’est bien vrai, cette peur-là ? Est-ce que je n’ai pas affaire à une petite rouée vicieuse qui me donne la comédie, n’ayant pas osé se soutenir à la hauteur de sa première audace ?
On ne sait jamais, avec les femmes !
Et alors je me l’imaginais, couchée, les yeux grands ouverts, guettant un craquement de parquet, une plainte de porte, et piétinant son bois de lit, d’impatience. Je sentais ce désir contrarié s’aigrir de minute en minute, se tourner, en rage d’abord, puis en mépris ; je voyais se former peu à peu, au bord de ces lèvres dédaignées, ce redoutable sourire dont les femmes ont le secret, et qui viendrait m’accabler, le lendemain, de son ironie méprisante et de son insultante pitié.
A la fin, je sautai du lit, fou, éperdu.
Dans l’excès de sa soi-disant poltronnerie, elle ne s’était point enfermée, et, sur l’entrebâillement de la porte, le rayon d’une veilleuse de nuit venait s’écraser en étoile.
Je m’approchai, soutenu au mur, de la main ; je jetai un coup d’œil dans la pièce.
Madeleine, profondément endormie, tournait le dos. Entre le retroussis de sa nuque et l’échancrure en demi-lune de sa chemise, tout un grand morceau de chair blonde apparaissait, tandis que son bras nu, jeté en travers du lit, comme pour un enlacement imaginaire, se perdait confusément dans l’ombre bleuâtre de la ruelle.
Avec d’infinies précautions, j’avais poussé puis écarté définitivement la porte, et je demeurais sur le seuil, sans un mouvement, me demandant :
– Dort-elle ? Dort-elle ?
Je tendais l’oreille, anxieux, croyant toujours qu’un éclat de rire allait s’échapper brusquement, à demi éteint dans l’oreiller. A un moment même, j’appelai, d’une voix qui n’était qu’un souffle :
– Madeleine !… Madeleine !… Madeleine !…
Rien ne bougea ; le drap brodé qui la couvrait continua de se gonfler et de s’abaisser successivement avec la lente régularité d’un pendule.
Je me dis :
– Allons, elle dort ; elle dort véritablement.
Je me retirai à reculons, en ramenant la porte sur moi, et je me recouchai, un peu calmé.
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