V
Nous voici arrivés au dix-septième siècle, et, avec les hôtes de l'hôtel de Rambouillet dont nous venons de parler, nous rencontrons, parmi les amies des livres, la reine ANNE D'AUTRICHE (1602-1666)[127].
[127] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, ouvrage cité, t. I, p. 189.
La DUCHESSE D'AIGUILLON (1605-1675), Marie-Madeleine de Vignerot, nièce du cardinal de Richelieu, mariée en premières noces à M. de Combalet, sur laquelle cette mauvaise langue de Tallemant des Réaux conte plus d'une bonne histoire, figure aussi au nombre des femmes bibliophiles.
On avait fait courir le bruit que le mariage de Mlle de Vignerot avec Combalet n'avait point été consommé, et le poète Dulot composa cette anagramme sur cette prétendue virginité: MARIE DE VIGNEROT, Vierge de ton mari[128].
[128] Cf. TALLEMANT DES RÉAUX, ouvrage cité, t. II, p. 29.
«On a fort mesdit de son oncle et d'elle, rapporte encore Tallemant[129]; il aimoit les femmes et craignoit le scandale. Sa nièce estoit belle, et on ne pouvoit trouver estrange qu'il vescut familièrement avec elle. Effectivement, elle en usoit peu modestement;» etc.
[129] Ouvrage cité, t. II, p. 29.
CHRISTINE DE FRANCE, fille de Henri IV et de Marie de Médicis, femme de Victor-Amédée Ier, duc de Savoie (1606-1663)[130].
[130] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, ouvrage cité, t. II, p. 402.
MADELEINE DE SCUDÉRY (1607-1701), toute jeune, avait déjà la passion de la lecture, de la lecture des romans principalement, et il lui survint à ce propos une aventure qu'elle conta depuis à Tallemant des Réaux, et que celui-ci nous a transmise.
Un moine feuillant, qui était le confesseur de la jeune fille, lui enleva un jour un roman «où elle prenoit bien du plaisir», et offrit de lui prêter un livre plus utile. Au lieu de ce livre si utile et profitable, il lui apporta un autre roman moins honnête, et où, par précautions, il y avait «des marques» aux endroits les plus scabreux[131]. La jeune Madeleine ne manqua pas, la première fois qu'elle revit le moine, de lui reprocher sa conduite et de lui montrer ces marques.
[131] «Une fille (Mlle Armenauld) disoit que quand elle trouvoit des ordures dans un livre, elle les marquoit pour ne pas les lire.» (TALLEMANT DES RÉAUX, ouvrage cité, Suite des Naifvetez, bons mots, etc., t. VI, p. 330.)
«Ah! elles ne sont pas de moi! protesta aussitôt le saint homme. Elles viennent d'une personne à qui j'ai pris ce livre.»
Quelques jours plus tard, le moine confesseur rendit à sa pénitente le roman qu'il lui avait enlevé, et dont il avait eu apparemment le loisir de prendre connaissance, et il dit à la mère de Mlle de Scudéry qu'elle pouvait laisser lire à sa fille tout ce que voudrait celle-ci, que Madeleine avait l'esprit trop bien fait pour jamais se le laisser gâter, et qu'il n'y avait pas de lectures dangereuses pour elle[132].
[132] Cf. TALLEMANT DES RÉAUX, ouvrage cité, t. V, p. 390.
On sait que, par modestie, ou à cause de la réputation de son frère, dont les livres se vendaient bien, Mlle de Scudéry publia ses premiers et volumineux ouvrages, Ibrahim ou l'Illustre Bassa (1641, 4 vol.), Artamène ou le Grand Cyrus (1649-1653, 10 vol.), Clélie, histoire romaine (1656, 10 vol.), sous le nom dudit frère, qui avait, lui, moins de talent qu'elle, mais acceptait de bon cœur cette substitution[133].
[133] Cf. TALLEMANT DES RÉAUX, ouvrage cité, t. V, p. 395 et suiv.
N'oublions pas que des lettrés, des gens de goût et d'un esprit délicat, comme Huet, l'évêque d'Avranches, Ménage, Mascaron, etc., proclamèrent que le Cyrus et Clélie étaient des chefs-d'œuvre, et qu'ils se complaisaient dans la lecture de ces interminables romans, si délaissés et oubliés aujourd'hui. Mascaron plaçait même «très souvent» Mlle de Scudéry à côté de saint Augustin et de saint Bernard, et la citait volontiers dans ses sermons.
Ajoutons que Mlle de Scudéry tenait chez elle, à Paris, le samedi, une réunion littéraire qui fut célèbre, et continuait les traditions de l'hôtel de Rambouillet[134].
[134] Le duc de Montausier, gendre de la marquise de Rambouillet, était un des habitués des samedis de Mlle de Scudéry. (Cf. TALLEMANT DES RÉAUX, ouvrage cité, t. II, p. 302;--LAROUSSE, ouvrage cité;--Ludovic LALANNE, Dictionnaire historique de la France.)
Une particularité bien digne d'intéresser tous les amis des livres, c'est que c'est à l'occasion de Mlle de Scudéry qu'il est pour la première fois question (on le suppose du moins) de CABINETS DE LECTURE en France. Voici ce qu'Eugène Muller (1823-1914) relève dans ses Curiosités historiques et littéraires[135]:
«La première idée de la location des livres est signalée ainsi par Jacquette (ou Jaquette) Guillaume, femme de lettres du dix-septième siècle, dans son histoire des Dames illustres, publiée en 1665:
«Ne voyons-nous pas que les livres de Mlle de Scudéry sont de plus grande estime et se débitent à de plus grands prix que ceux des plus renommés historiens? Son libraire a taxé à une demi-pistole (cinq francs de notre monnaie actuelle) pour lire seulement une histoire de cette illustre savante.»
[135] Pages 203-204 (Paris, Delagrave, 1897).
«M. Édouard Fournier, qui n'a pas connu cette particularité de l'histoire littéraire du dix-septième siècle, continue Eugène Muller, a parlé, lui aussi, dans son Vieux-Neuf, de la location des livres par les libraires. Il n'en fait remonter l'origine qu'au dix-huitième siècle, à l'époque où les romans de l'abbé Prévost et de Jean-Jacques Rousseau passionnaient tous les esprits.»
HENRIETTE-MARIE DE FRANCE, aussi fille de Henri IV et de Marie de Médicis, épouse du roi d'Angleterre Charles Ier (1609-1669)[136].
[136] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, ouvrage cité, t. II, p. 403.
La DUCHESSE DE MONTBAZON, princesse de Guéméné (vers 1610-1657)[137].
[137] Cf. Joannis GUIGARD, ouvrage cité, t. I, p. 184.
C'est elle qui inspira à M. de Rancé une si vive passion, et qui a donné lieu à la légende fameuse, contée par Saint-Simon[138].
[138] Mémoires, t. I, p. 375 (Paris, Hachette, 1871). Tallemant a consacré à Mme de Montbazon une de ses plus savoureuses Historiettes (t. IV, p. 4-14), dont il m'est malheureusement impossible de citer les plus saillants passages: «... Vous verrez si elle a fait mentir le proverbe que bon chien chasse de race. C'estoit une des plus belles personnes qu'on pust voir, et ce fut un grand ornement à la Cour; elle desfaisoit toutes les autres au bal... Dans la grande jeunesse où elle estoit quand elle parut à la Cour, elle disoit qu'on n'estoit bon à rien à trente ans, et qu'elle vouloit qu'on la jetast dans la rivière quand elle les auroit. Je vous laisse à penser si elle manqua de galants... M. d'Hocquincourt, ayant gaigné une femme de chambre, se mit un soir sous le lict de la belle... Quand elle se sentoit grosse, après qu'elle eust eu assez d'enfans, elle couroit au grand trot en carrosse partout Paris,» etc.
«La princesse de Guéméné, morte duchesse de Montbazon en 1657, mère de M. de Soubise, était cette belle Mme de Montbazon dont on a fait ce conte, qui a trouvé croyance, que l'abbé de Rancé, depuis ce célèbre abbé de la Trappe, en était fort amoureux et bien traité; qu'il la quitta à Paris se portant fort bien, pour aller faire un tour à la campagne; que, bientôt après, y ayant appris qu'elle était tombée malade, il était accouru, et qu'étant entré brusquement dans son appartement, le premier objet qui y était tombé sous ses yeux avait été sa tête, que les chirurgiens, en l'ouvrant, avaient séparée; qu'il n'avait appris sa mort que par là; et que la surprise et l'horreur de ce spectacle joint à la douleur d'un homme passionné et heureux, l'avait converti, jeté dans la retraite, et de là dans l'ordre de Saint-Bernard et dans sa réforme. Il n'y a rien de vrai en cela, mais seulement des choses qui ont donné cours à cette fiction. Je l'ai demandé franchement à M. de la Trappe... et voici ce que j'en ai appris.
«Il était intimement de ses amis, ne bougeait de l'hôtel de Montbazon... Mme de Montbazon mourut de la rougeole en fort peu de jours. M. de Rancé était auprès d'elle, ne la quitta point, lui vit recevoir les sacrements, et fut présent à sa mort. La vérité est que, déjà touché et tiraillé entre Dieu et le monde, méditant déjà depuis quelque temps une retraite, les réflexions que cette mort si prompte firent faire à son cœur et à son esprit achevèrent de le déterminer, et peu après il s'en alla en sa maison de Véret en Touraine, qui fut le commencement de sa séparation du monde.»
La DUCHESSE DE LONGUEVILLE, Anne-Geneviève de Bourbon, fille de Henri II de Bourbon, prince de Condé, et sœur du Grand Condé (1619-1679).
Son esprit, sa beauté, son goût pour les choses intellectuelles, l'influence qu'elle exerça sur la société du dix-septième siècle ont marqué sa place parmi les femmes célèbres de son époque[139], ce qui ne l'empêcha pas de mener longtemps une vie des plus scandaleuses.
[139] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, ouvrage cité, t. II, p. 396.
«La très jolie madame de Longueville, la future reine de la Fronde», entretenait avec ses deux frères, le Grand Condé, «figure crochue... très sinistre figure d'oiseau de proie, la plus bizarre du siècle,» et le prince de Conti, «prêtre et bossu[140]», des relations incestueuses. «Les deux garçons naquirent amoureux de leur sœur, écrit Michelet[141]. Condé, éperdument, jusqu'à lui passer tout, adopter ses amants, puis jusqu'à la haïr. Conti, sottement, servilement, se faisant son jouet, ne voyant rien que ce qu'elle lui faisait voir, dupé, moqué par ses rivaux.»
[140] MICHELET, Histoire de France, t. XIV, p. 226-227 (Paris, Marpon et Flammarion, 1879).
[141] Ibid.
On trouve trace, dans les Rapports inédits du lieutenant de police René d'Argenson[142], d'une aventurière surnommée la Princesse, qui se prétendait fille du prince de Condé et de sa sœur la duchesse de Longueville.
[142] Pages 54, 252, 290, etc. (Bibliothèque elzévirienne, Paris, Plon, 1891).
La VICOMTESSE DE TURENNE, Charlotte de Caumont de la Force de la Tour (1623?-1666)[143].
[143] Cf. Joannis GUIGARD, ouvrage cité, t. I, p. 172.
C'était la femme du maréchal de France et grand homme de guerre.
CHRISTINE DE SUÈDE (1626-1689) estimait que «la lecture est une partie du devoir de l'honnête homme». Elle écrivait à Bayle: «Je vous impose pour pénitence qu'à commencer du mois prochain vous m'enverrez les livres nouveaux, en toutes langues, sur toutes sortes de sujets; je n'excepte ni romans ni satires; surtout s'il y a des livres de chimie, faites-m'en part au plus tôt.» Elle adressait à Heinsius les mêmes recommandations: «Envoyez-moi les catalogues des livres que vous avez achetés et des manuscrits que vous avez fait copier, et la dépense pour vous et pour les achats. Je vous ferai tout payer[144]...»
[144] Cf. François FERTIAULT, les Amoureux du livre, p. 190.
On sait quelles étaient les mœurs plus que libres de la reine Christine; on sait aussi quels étaient ses livres favoris, outre «les livres de chimie», dont elle vient de parler. Elle professait, nous apprend Gui Patin[145], un vrai culte pour Pétrone, «qu'elle mettait au-dessus de tous les auteurs latins», et, dans la fleur même de sa jeunesse, à vingt-trois ans, «elle savait Martial tout entier par cœur».
[145] Cf. Adolphe RETTÉ, la Revue (ancienne Revue des Revues), 1er octobre 1904, p. 349;--et Gabriel PEIGNOT, Manuel du bibliophile, t. I, p. 131.
«Saumaise étant à Stockholm, et au lit, malade de la goutte, lisait, pour se désennuyer, le Moyen de parvenir; la reine Christine entre brusquement chez lui sans se faire annoncer: il n'a que le temps de cacher sous sa couverture le petit livre honteux (perfacetum quidem, at subturpiculum libellum). Mais Christine, qui voit tout, l'a vu; elle va prendre hardiment le livre jusque sous le drap, et, l'ouvrant, se met à le parcourir de l'œil avec sourire; puis, appelant la belle de Sparre, sa fille d'honneur favorite, elle la force de lui lire tout haut certains endroits qu'elle lui indique, et qui couvrent ce noble et jeune front d'embarras et de rougeur, aux grands éclats de rire de tous les assistants. Huet tenait l'histoire de la bouche de Saumaise, et il la raconte en ses mémoires[146].»
[146] SAINTE-BEUVE. Tableau de la poésie française au seizième siècle, p. 272, note 3.
Ajoutons que «Christine de Suède avait la manie d'écrire sur ses livres. Il y a à la bibliothèque du Collège romain, à Rome, plusieurs livres annotés de sa main, entre autres, un Quinte-Curce, un Sénèque»[147], etc.
[147] Ludovic LALANNE, Curiosités bibliographiques, p. 347.
NINON DE L'ENCLOS (1615-1705), qui fut, sinon une amie de la reine de Suède, du moins une de ses relations,--Christine ne manqua pas de l'aller voir lors de son voyage à Paris, en 1654,--mérite de ne pas être oubliée ici. Voltaire lui ayant été présenté par son parrain, l'abbé de Châteauneuf, un des intimes de Ninon, jadis adorateur et familier de Mme Arouet, elle lui légua par testament deux mille francs «pour acheter des livres»[148].
[148] CONDORCET, Vie de Voltaire, au début. (OEuvres complètes de Voltaire, t. I, p. 1, édition du journal le Siècle.)
Ce legs n'empêcha pas Voltaire de juger plus tard très cavalièrement et indiscrètement sa bienfaitrice. Dans son ouvrage la Défense de mon oncle[149], il écrit:
«Personne n'est plus en état que moi de rendre compte des dernières années de Mlle de l'Enclos... Je suis son légataire; je l'ai vue les dernières années de sa vie (c'est-à-dire à plus de quatre-vingts ans), elle était sèche comme une momie. Il est vrai qu'on lui présenta l'abbé Gédoyn... J'allais quelquefois chez elle avec cet abbé, qui n'avait d'autre maison que la nôtre. Il était fort éloigné de sentir des désirs pour une décrépite ridée qui n'avait sur les os qu'une peau jaune tirant sur le noir.
[149] Chap. VIII, D'Abraham et de Ninon de l'Enclos (t. V, p. 326-327, même édition). Voir aussi l'opuscule de Voltaire, Sur Mademoiselle de l'Enclos (t. IV, p. 717-719, même édition).
«Ce n'était point l'abbé Gédoyn à qui on imputait cette folie; c'était à l'abbé de Châteauneuf, frère de celui qui avait été ambassadeur à Constantinople. Châteauneuf avait eu, en effet, la fantaisie de coucher avec elle vingt ans auparavant. Elle était encore assez belle à l'âge de près de soixante années. Elle lui donna, en riant, un rendez-vous pour un certain jour du mois.
«Et pourquoi ce jour-là plutôt qu'un autre? lui dit l'abbé de Châteauneuf.
«--C'est que j'aurai alors soixante ans juste», lui dit-elle.
«Voilà la vérité de cette historiette, qui a tant couru, et que l'abbé de Châteauneuf, mon bon parrain, à qui je dois mon baptême, m'a racontée souvent dans mon enfance pour me former l'esprit et le cœur.»
Certains des amis de Ninon, Charleval et Miossens, entre autres, avaient «fort contribué à la rendre libertine (incrédule, libre penseuse, comme nous dirions aujourd'hui). Elle dit qu'il n'y a point de mal à faire ce qu'elle fait, fait profession de ne rien croire, se vante d'avoir esté fort ferme en une maladie où elle se vit à l'extrémité, et de n'avoir que par bienséance reçu tous ses sacrements. Ils luy ont fait prendre un certain air de dire et de trancher les choses en philosophe; elle ne lit que Montaigne, et décide de tout à sa fantaisie[150]».
[150] TALLEMANT DES RÉAUX, ouvrage cité, t. IV, p. 420.
C'est Ninon, «la moderne Leontium», comme l'appelait Saint-Évremond[151], qui disait «qu'elle rendait grâces à Dieu tous les soirs de son esprit, et le priait tous les matins de la préserver des sottises de son cœur[152]».
[151] L'ancienne Leontium avait été disciple et amie d'Épicure: cf. Saint-Évremond, OEuvres choisies, p. 430, édition Gidel.--Voir aussi ci-dessus, p. 30, note.
[152] DES MAIZEAUX, Vie de Saint-Évremond, p. 199 (La Haye, Abraham Troyel, 1711).
Encore un joli mot d'elle, et en même temps une très judicieuse constatation: «La joie de l'esprit en marque la force[153]».
[153] Dans SAINTE-BEUVE, Premiers lundis, t. II, p. 295.
C'est plutôt la lecture que les livres mêmes qu'a aimée et que recommande et prône, en maint endroit de ses lettres, Mme DE SÉVIGNÉ (1626-1696), et toujours de la plus charmante façon, et souvent avec de fins aperçus et les plus sagaces remarques.
«Aimer à lire... la jolie, l'heureuse disposition! On est au-dessus de l'ennui et de l'oisiveté, deux vilaines bêtes[154].»
[154] Lettre du mercredi 14 décembre 1689; t. IX, p. 353 (édition des Grands Écrivains).
«Qu'on est heureux d'aimer à lire![155].»
[155] Lettre du mercredi 15 juin 1689; t. IX, p. 84.
«Je plains ceux qui n'aiment point à lire. Votre enfant est de ce nombre jusqu'ici; mais j'espère, comme vous, que, quand il verra ce que c'est que l'ignorance à un homme de guerre, qui a tant à lire des grandes actions des autres, il voudra les connaître, et ne laissera pas cet endroit imparfait. La lecture apprend aussi, ce me semble, à écrire...[156]»
[156] Lettre du dimanche 17 juillet 1689; t. IX, p. 120.
«Je poursuis cette Morale de Nicole, que je trouve délicieuse... Je trouve ce livre admirable. Personne n'a écrit comme ces messieurs (de Port-Royal), car je mets Pascal de moitié à tout ce qui est beau... Nous lisons aussi l'histoire de France depuis le roi Jean; je veux la débrouiller dans ma tête, au moins autant que l'histoire romaine, où je n'ai ni parents ni amis; encore trouve-t-on ici des noms de connaissance. Enfin, tant que nous aurons des livres, nous ne nous pendrons pas[157].»
[157] Lettre du mercredi 23 septembre 1671; t. II, p. 369.
«...Pour Pauline, cette dévoreuse de livres, j'aime mieux qu'elle en avale de mauvais, que de ne point aimer à lire; les romans, les comédies, les Voiture, les Sarrasin, tout cela est bientôt épuisé: a-t-elle tâté de Lucien? est-elle à portée des Petites Lettres? Après il faut l'histoire; si on a besoin de lui pincer le nez pour lui faire avaler, je la plains. Pour les beaux livres de dévotion, si elle ne les aime pas, tant pis pour elle; car nous ne savons que trop que même sans dévotion on les trouve charmants. A l'égard de la morale, comme elle n'en ferait pas un si bon usage que vous, je ne voudrais point du tout qu'elle mît son petit nez, ni dans Montaigne, ni dans Charron, ni dans les autres de cette sorte; il est bien matin pour elle. La vraie morale de son âge, c'est celle qu'on apprend dans les bonnes conversations, dans les fables, dans les histoires, par les exemples; je crois que c'est assez[158].»
[158] Lettre du dimanche 15 janvier 1690; t. IX, p. 413.
«...Je ne veux rien dire sur les goûts de Pauline (pour les romans); je les ai eus avec tant d'autres (personnes), qui valent mieux que moi, que je n'ai qu'à me taire. Il y a des exemples des bons et des mauvais effets de ces sortes de lectures: vous ne les aimez pas, vous avez fort bien réussi; je les aimais, je n'ai pas trop mal couru ma carrière: tout est sain aux sains, comme vous dites. Pour moi, qui voulais m'appuyer dans mon goût, je trouvais qu'un jeune homme devenait généreux et brave en voyant mes héros, et qu'une fille devenait honnête et sage en lisant Cléopâtre. Quelquefois il y en a qui prennent un peu les choses de travers; mais elles ne feraient peut-être guère mieux, quand elles ne sauraient pas lire: ce qui est essentiel, c'est d'avoir l'esprit bien fait; on n'est pas aisée à gâter; Mme de la Fayette en est encore un exemple. Cependant il est très assuré, très vrai, très certain que M. Nicole vaut mieux; vous en êtes charmée: c'est son éloge; ce que j'en ai lu chez Mme de Coulanges me persuade aisément qu'il vous doit plaire... Cela supposé, je vous conjure, ma chère Pauline, de ne pas tant laisser tourner votre esprit du côté des choses frivoles, que vous n'en conserviez pour les solides, et pour les histoires; autrement votre goût aurait les pâles couleurs[159].»
[159] Lettre du mercredi 16 novembre 1689; t. IX, p. 314-316.
La DUCHESSE DE MONTPENSIER, Anne-Marie-Louise d'Orléans, la GRANDE MADEMOISELLE (1627-1693), une des plus originales figures du dix-septième siècle, est digne d'être inscrite aussi au nombre des amies des livres.
Ce qui lui a manqué, selon la remarque de Sainte-Beuve[160], c'est le goût, c'est la grâce, c'est la justesse: «il y a du pêle-mêle dans ses admirations: elle prise fort Corneille, elle fait jouer chez elle le Tartuffe, mais elle reçoit aussi l'abbé Cotin. «J'aime les vers, de quelque nature qu'ils soient», déclarait-elle. Elle se recommande à nous principalement par ses Mémoires, «Mémoires véridiques et fidèles, et dans lesquels elle dit tout sur elle-même ou sur les autres, naïvement, hautement, et selon qu'il lui vient à l'esprit[161].»
[160] Causeries du lundi, t. III, p. 524.
[161] SAINTE-BEUVE, ouvrage cité, t. III, p. 525.
On raconte--n'est-ce pas ce terrible bavard de Tallemant des Réaux?[162]--que le carrosse de Mlle de Montpensier se trouvant pris un jour dans un embarras de voitures, rue Saint-Honoré, un mendiant profita de l'occasion pour venir gémir à la portière:
«Ayez pitié d'un pauvre homme... d'un pauvre homme qui a perdu toutes les joies de ce monde?
--Il est donc eunuque?» demanda la Grande Mademoiselle.
[162] C'est à lui que Lorédan LARCHEY (l'Esprit de tout le monde, t. II, p. 263) dit emprunter cette «naïveté».
Mme JEAN DESMARETS, Marie Colbert, sœur du ministre J.-B. Colbert (1627?-1703)[163].
[163] Cf. Joannis GUIGARD, ouvrage cité, t. I, p. 148.
Une autre sœur de Colbert, CATHERINE COLBERT (XVIIe siècle), figure aussi parmi les femmes bibliophiles[164].
[164] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, ouvrage cité, t. II, p. 408.
La PRINCESSE DE CONDÉ, Claire-Clémence de Maillé, femme du Grand Gondé (1628?-1694)[165].
[165] Cf. Joannis GUIGARD, ouvrage cité, t. I, p. 112;--et M.-N. BOUILLET, Atlas universel d'histoire et de géographie, p. 520.
ÉLISABETH DE MELUN, prieure des Dominicaines de Montargis (1630?-1717)[166].
[166] Cf. Joannis GUIGARD, ouvrage cité, t. I, p. 183.
Mme DE MAINTENON (1635-1719) n'a jamais eu la pensée de former une bibliothèque proprement dite; elle avait d'autres préoccupations. «Les rares volumes qui lui ont appartenu, écrit Ernest Quentin-Bauchart[167], présentent du moins le grand avantage d'avoir été reliés par un des maîtres du temps, Du Seuil, dont la facture un peu lourde, mais noble, se trouve toujours en harmonie parfaite avec le caractère des ouvrages qui lui étaient confiés.»
[167] Ouvrage cité, t. I, p. 277.
LOUISE-CHARLOTTE DE LA TOUR, demoiselle de Bouillon (1638-1683)[168].
[168] Cf. MORÉRI, ouvrage cité, t. X, p. 281;--et Joannis GUIGARD, ouvrage cité, t. I, p. 171.
MARIE-THÉRÈSE D'AUTRICHE, femme de Louis XIV (1638-1683).
Ce n'est que par un excès de complaisance qu'on peut classer cette reine parmi les bibliophiles. Le goût des livres «lui était absolument étranger, avoue Ernest Quentin-Bauchart[169], et sa bibliothèque, qui contenait de très jolis volumes à ses armes, mais à laquelle il est vraisemblable qu'elle ne toucha jamais, fut celle que l'étiquette du temps lui commandait d'avoir.» Elle était ignorante et niaise, et, comme on l'a très bien dit, «le roi et le chocolat furent ses seules passions».
[169] Ouvrage cité, t. I, p. 293-294.
AMÉLIE DE LA TOUR D'AUVERGNE, religieuse carmélite (1640-1696 ou 1698), sœur de Louise-Charlotte de la Tour, demoiselle de Bouillon, précédemment nommée[170].
[170] Cf. Joannis GUIGARD, ouvrage cité, t. I, p. 171.
La MARQUISE DE MONTESPAN (1641-1707), plus célèbre par ses relations avec Louis XIV que par sa bibliothèque[171].
[171] Cf. Ernest QUENTIN-BAUCHART, ouvrage cité, t. I, p. 301.
«Il n'étoit pas possible, écrit Saint-Simon[172], d'avoir plus d'esprit, de fine politesse, des expressions singulières, une éloquence, une justesse naturelle qui lui formoit comme un langage particulier, mais qui étoit délicieux et qu'elle communiquoit si bien par l'habitude, que ses nièces et les personnes assidues auprès d'elle, ses femmes, celles que, sans l'avoir été, elle avoit élevées chez elle, le prenoient toutes, et qu'on le sent et on le reconnoît encore aujourd'hui dans le peu de personnes qui en restent. C'étoit le langage naturel de la famille, de son frère et de ses sœurs.»
[172] Mémoires, t. IV, p. 11 (Paris, Hachette, 1865).
MARIE-CASIMIRE DE LA GRANGE D'ARQUIEN (1641?-1716). Veuve de Jacques Radziwill, prince Zamoyski, elle épousa, en 1665, Jean Sobieski, roi de Pologne[173].
[173] Cf. Joannis GUIGARD, ouvrage cité, t. I, p. 123.
Mme DE CAUMARTIN, Catherine-Madeleine de Verthamon (1642?-1722)[174].
[174] Cf. ID., ouvrage cité, t. I, p. 143.
HENRIETTE-ANNE D'ANGLETERRE, duchesse d'Orléans, belle-sœur de Louis