III
=Vol de la grue.=
<En forêt. Jeanne et Alphonse marchent en avant; Hermance et Cathala les suivent à quelque distance.>
CATHALA. Lisez-vous beaucoup, mademoiselle?
HERMANCE. Oh oui! j’achète le Pour tous toutes les semaines. C’est-à-dire que je préférerais me passer de je ne sais quoi plutôt que de me passer de mon Pour tous.
CATHALA. Hermance, c’est un nom bien charmant! il donne tout de suite envie d’aimer la personne qui le porte!
HERMANCE. Oh! ce n’est pas mon nom... je m’appelle Imilie.
CATHALA. Emilie?
HERMANCE. Non, Imilie.
CATHALA. Eh bien, ma chère Imilie... Décidément j’aime mieux vous appeler Hermance.
HERMANCE. Allez-y. Vous êtes comme Jules, vous.
CATHALA. Qu’est-ce que c’est que Jules?
HERMANCE. Un grand toqué, qui ne sait pas dire un mot de sérieux. Il est dans les contributions.
CATHALA. Hermance, laissez-moi vous aimer. (<Il cherche à lui prendre la main.>)
HERMANCE. Vous allez vous faire mordre par Mirza.
CATHALA. Si nous déposions le chien à terre? Cela lui ferait peut-être du bien de marcher...
HERMANCE. Oh! non, il salirait ses pattes, ses belles petites pattes blanches. Voyez donc!
CATHALA. Laissez-moi vous aimer, Hermance.
HERMANCE. Qu’est-ce que je traîne derrière moi? Je parie que c’est encore une branche morte qui s’est accrochée à ma robe.
CATHALA. Attendez, je vais vous en débarrasser. Oh! le joli pied!
HERMANCE. Il me fait bien souffrir, allez. J’ai un cor que j’ai oublié de tailler avant de sortir.
CATHALA, <réprimant une grimace>. Pauvre chérie! Mais vous ne répondez point à ce que je vous dis?
HERMANCE. Vous ne me dites que des bêtises.
CATHALA. Des bêtises! N’avez-vous donc jamais aimé, Hermance?
HERMANCE. Si... mais il m’en a cuit.
CATHALA. Ah! (<A part.>) Il y a, dans la langue française, des métaphores ignobles.
HERMANCE, <après un moment de silence>. Quel métier faites-vous, vous?
CATHALA. Un métier assez mélancolique: je suis substitut en province.
HERMANCE. Substitut?... Et qu’est-ce que vous vendez?
CATHALA, <stupéfait>. Ce que je... (<Riant.>) Ah! bon, c’est une farce... je comprends... oui, oui. Je vends des épices.
HERMANCE. Gagnez-vous beaucoup?
CATHALA, <s’arrêtant, et la regardant en face>. Merci... cela dépend. (<A part.>) Elle a de l’originalité, au moins.
HERMANCE. Mais avancez donc; vous restez là planté comme le terme. Je ne vois déjà plus nos amis, nous finirons par les perdre.
CATHALA. A se perdre on se retrouve, dit un proverbe. Pourquoi ne nous perdrions-nous pas un peu tous les deux?
HERMANCE. Oh! vous êtes énervant!
CATHALA. Quelle taille d’abeille!
HERMANCE. Monsieur, je vous prie de ne pas m’insulter! Si j’ai consenti à venir à la campagne, c’est à cause de Jeanne que je connais depuis longtemps.
CATHALA. Eh! qui songe à vous insulter, ma chère enfant! Vous me plaisez, j’essaye de vous le dire aussi poliment que possible; tout cela est fort simple. Nous nous sommes réunis pour nous égayer; je tâche d’être gai. Asseyons-nous sous ces beaux tilleuls.
HERMANCE. Pas de ça, Lisette!
CATHALA. Pourquoi?
HERMANCE. Parce qu’il y a trop de petites bêtes dans l’herbe, et que j’ai peur des petites bêtes.
CATHALA. Il y en de si jolies pourtant!
HERMANCE. Tenez, vous ne cherchez qu’à me contrarier. Rejoignons Jeanne et Alphonse.
CATHALA. Comme vous voudrez.