‹ Les femmes qui font des scènesChapitre 26 sur 119 · IV

IV

=Le repas de la grue.=

<Un restaurant à Saint-Germain-en-Laye.>

UN GARÇON. Mesdames et messieurs, nous n’avons plus un seul cabinet de libre pour le moment; mais entrez dans cette salle où il n’y a qu’une table d’occupée. Vous y serez fort bien. (<Bas, en désignant un groupe de cinq ou six jeunes gens.>) Ces messieurs auront bientôt fini.

ALPHONSE. Allons, puisqu’il n’y a pas moyen de faire autrement! Cathala, charge-toi du menu.

CATHALA. Mesdames, qu’aimez-vous?

HERMANCE. Avez-vous un parfait, garçon?

LE GARÇON. Certainement, madame.

HERMANCE. Et du maquereau?

LE GARÇON. Du maquereau aussi... Mais pour commencer, quel potage?

HERMANCE. Oh! je n’y tiens pas.

JEANNE. Dis donc, nous y tenons, nous. Une purée Crécy, garçon.

HERMANCE. Et un tapioka pour Mirza.

CATHALA, <qui a écrit un menu>. Mesdames, voulez-vous vous en rapporter à moi? Je crois que vous n’aurez pas à vous repentir de cette marque de confiance. Tenez, garçon, et vivement.

JEANNE. A présent, plaçons-nous. Monsieur Cathala à côté d’Hermance.

CATHALA, <à Hermance>. Qu’avez-vous, mademoiselle? Vous semblez contrariée...

JEANNE. Qu’as-tu, en effet?

HERMANCE, <à demi-voix>. Ce sont ces messieurs de la table, là-bas, qui ont l’air de me regarder en riant.

CATHALA, <se levant>. Croyez-vous.

JEANNE. Mais non! mais non! tu es folle! Ils ne s’occupent pas de toi. Monsieur Cathala, rasseyez-vous donc.

HERMANCE. Je t’assure...

JEANNE. Est-ce qu’on n’a pas le droit de rire en dînant, maintenant? Tu verras bien si nous nous gênons, nous, tout à l’heure!

ALPHONSE, <bas, à Jeanne>. Ah çà, elle n’est pas amusante, ton amie. (<Le garçon apporte le potage.>)

HERMANCE. Garçon, vous me donnerez un bol pour Mirza... elle n’aime pas manger dans les assiettes.

ALPHONSE. Comment? est-ce que le chien va dîner avec nous?

HERMANCE. Mais oui, sur mes genoux, comme cela. Montre ta petite langue rose, Mirza! C’est mon enfant, monsieur. (<Le dîner continue.>)

CATHALA, <à Hermance>. Vous offrirai-je du vin?

HERMANCE, <qui ne cesse d’avoir les yeux fixés sur l’autre table>. Oh! cette fois...

CATHALA. Qu’est-ce qui arrive encore?

HERMANCE. Je suis bien sûre que ce monsieur m’a désignée du doigt en se moquant.

CATHALA. Lequel?

HERMANCE. Celui qui a la cravate bleue.

JEANNE, <vivement>. Je te dis, Hermance, que tu rêves... je ne sais pas où tu as la tête aujourd’hui!

CATHALA. Allons, il faut en finir. (<Il se lève et se dirige vers l’autre table.>)

JEANNE. Monsieur Cathala!

ALPHONSE. Cathala! qu’est-ce qui te prend donc?

CATHALA, <à un jeune homme>. Monsieur... madame prétend que vous la regardez avec une obstination inconvenante.

LE JEUNE HOMME, <étonné>. Je vous affirme, monsieur, que je ne sais pas ce que vous voulez dire.

CATHALA. Cependant, monsieur...

LE JEUNE HOMME. Ah! monsieur, après ma déclaration, c’est votre insistance qui devient déplacée.

ALPHONSE. Reviens donc, Cathala!

UN AUTRE JEUNE HOMME, <à Cathala>. Mais oui, vous nous ennuyez.

CATHALA, <faisant un geste immédiatement arrêté par le premier jeune homme>. Vous devez savoir la valeur de vos paroles, monsieur. (<Échange de cartes.>)

ALPHONSE, <à Hermance>. Il n’y a pas de bon sens, madame, à soulever des scènes pareilles pour des niaiseries!

HERMANCE. Alors, il faut me laisser mépriser par les premiers venus? Je vous remercie de l’intention. (<Alphonse hausse les épaules.>)

CATHALA, <revenant>. Voyons, Alphonse, cela ne te regarde pas. Ma petite Hermance, ne pleurez pas.

HERMANCE. Non, je suis de trop ici; je préfère m’en aller.

ALPHONSE, <à part>. Le diable m’emporte si je la retiens!

HERMANCE. Monsieur Alphonse a bien su me faire sentir ma position.

ALPHONSE, <à part>. Bon! est-ce qu’elle va essayer aussi de me brouiller avec Cathala?

CATHALA, <à Hermance>. Vous resterez, ma chère. (<A Jeanne et à Alphonse.>) Et vous, mes amis, vous allez me faire le plaisir de vider vos verres, où le vin commence à s’éventer...

<L’ordre se reconstitue peu à peu, surtout lorsque les jeunes gens de la table voisine abandonnent la place. La diversité des flacons amène la gaieté. Hermance fait goûter de tous les plats à Mirza. Le champagne est accueilli avec une bruyante faveur.>

JEANNE. Vous saurez, messieurs, qu’Hermance a une voix délicieuse. Il faut qu’elle chante quelque chose.

CATHALA et Alphonse. Ah! oui! oui!

HERMANCE. C’est que j’ai mangé des artichauts crus ce matin, et je crains...

CATHALA. Bah! bah! ça ne fait rien.

HERMANCE. Alors voulez-vous entendre l’Écuyer du roi de Sicile, ou bien Ernest, éloignez-vous?

TOUS. Ernest, éloignez-vous!

HERMANCE. Elle est toute nouvelle.

Partez, Ernest, partez, je vous en prie! Mon cœur est faible et craint votre pouvoir. Je vous aimais, et par coquetterie J’ai trop longtemps méconnu mon devoir. Oui, près de vous, j’aurais pu être heureuse; De mon bonheur vous vous montrez jaloux. Si vous m’aimez, laissez-moi vertueuse! Éloignez-vous, Ernest, éloignez-vous!

ALPHONSE. Ah! très-bien!

HERMANCE. Messieurs, en chœur au refrain!

ALPHONSE. Fichtre! nous n’aurions garde d’y manquer.

TOUS.

Si vous m’aimez, laissez-moi vertueuse! Éloignez-vous, Ernest, éloignez-vous!

ALPHONSE. Crapule d’Ernest!

HERMANCE. Deuxième couplet, messieurs. Je crois que je l’ai pris un peu haut.

CATHALA <sombre, à part>. Si jolie!

HERMANCE. On ne change pas d’air.

Vous le savez, mon mari vient d’apprendre Qu’il est trompé par moi, qu’il aime tant! Au saint autel, ah! laissez-moi me rendre; Je dois me rendre ou m’enfouir au couvent...

ALPHONSE, <roulant sous la table>. Non, non! assez! assez!

CATHALA, <à Jeanne>. Qu’est-ce qu’a donc Alphonse?

HERMANCE, <à Jeanne>. La musique fait trop d’impression à votre époux. Je vais passer au dernier couplet.

JEANNE. Oui, c’est cela.

HERMANCE. Ce n’est plus la femme qui parle.

Deux mois plus tard, dans la sainte chapelle, Aux doux accords des cantiques pieux, Sœur Amélie, aussi pâle que belle, Prenait le voile et prononçait ses vœux. Le même jour, étendu sur la pierre, Ernest mourait à la maison des fous, Et murmurait, en fermant la paupière: Éloignez-vous, de grâce, éloignez-vous!

TOUS.

Et murmurait en fermant la paupière: Éloignez-vous, de grâce, éloignez-vous!

ALPHONSE, <se débattant>. Ernest était mon ami... J’ai mérité son sort... je demande à faire des révélations!

JEANNE. Reviens à toi, Alphonse.

ALPHONSE. A la condition qu’on fera boire du champagne au chien! Je demande que le chien boive du Champagne!--Evohé!

<La fête continue. Onze heures sonnent. On se hâte de regagner le chemin de fer.>

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