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Le premier salon, à gauche du couloir sur lequel ouvrent les cabinets du restaurant Bonvallet, était occupé par six personnes, des hommes seuls.
Attablés autour des hors-d’œuvre, tout en grignotant des radis et gâchant du beurre, ils regardaient fréquemment la porte, impatients, presque fiévreux : ils attendaient quelqu’un.
Tout à coup, Abel Henriet parut. Ils se levèrent tous, bousculant les chaises, et il n’y eut qu’une seule interrogation :
— Eh bien ?
Abel s’assit, répondant très calme :
— C’est fait.
Un silence suivit : c’était un saisissement.
Pendant une minute, on n’entendit que les souffles pressés. Tous ces hommes se regardaient. Puis une grosse joie éclata.
Il y eut des rires, des exclamations hautes.
Deux messieurs décorés choquèrent leurs verres en clignant de l’œil et le vidèrent d’un trait.
Un autre en chapeau mou, cria que c’était « reni farce », et, se tapant sur les cuisses, il se mit à chanter un refrain idiot. Un grand sec demanda des femmes.
Mais Abel fronça les sourcils et dit d’un ton rogue :
— Doucement, s’il vous plaît ! ce n’est pas le moment de faire la noce.
On s’apaisa.
— C’est vrai, cela, ajouta un petit homme mince, à l’œil fin derrière son binocle avec des favoris blonds qui pendaient.
Et il regarda Abel en levant les épaules.
Celui-ci reprit :
— Causons.
Alors on n’entendit plus que le tassement de ces hommes autour de la table.
— Il ne s’agit pas de blaguer, reprit Abel Henriet, mais de prendre son rôle, une fois pour toutes, et de le tenir surtout.
— On le tiendra, mon bon, dit l’homme au chapeau mou.
— Capitaine Marchepied…
— Présent, répondit l’un des décorés.
— En votre qualité d’officier de la Légion d’honneur, vous serez trésorier… sous ma gouverne, bien entendu.
Vous, monsieur Thémistocle…
— Ancien magistrat, dit un autre qui ne portait que le ruban, ancien président des commissions mixtes, ancien…
— Honnête homme, ça y est, acheva le chapeau mou.
— Monsieur de la Roche-Boisée, dit solennellement le magistrat, je n’ai pas l’honneur de vous connaître.
— Tiens, j’te crois ! riposta le gentilhomme aux façons de voyou.
— Messieurs !
Et Abel frappa du poing sur la table.
Les verres dansèrent, les couverts rendirent un son métallique comme si on secouait des sac d’argent.
— Monsieur Thémistocle, reprit Abel Henriet, vous prendrez les fonctions de secrétaire général.
— Eh bien, et moi, j’ouvrirai les portes ? demanda la Roche-Boisée.
— Non, les poches, décocha le magistrat.
— Ne me confondez pas avec les membres de vot’ famille, s’il vous plaît, mon président.
— Tonnerre ! cria Abel Henriet, et il se leva.
Le petit homme aux favoris blonds se leva également, et, d’un air digne :
— Si ces messieurs refusent d’entrer dans notre combinaison, il en est temps encore ; on trouvera d’autres associés ; mais qu’on s’explique. Ces discussions sont inconvenantes.
— La, la, baron, tout ça, c’est histoire de rire. Nous voici muets comme des carpes. Allez-y.
Le baron reprit, plus hautain encore :
— Une dernière fois, messieurs, convenons de nos arrangements et que tout soit arrêté ou fini entre nous. Mon ami Abel Henriet et moi, le baron Reutch, avons découvert un système financier pour l’exploitation duquel le concours de certaines intelligences larges nous était nécessaire.
Nous vous avons offert de nous seconder dans cette entreprise difficile, peut-être périlleuse, à des conditions pécuniaires que vous avez acceptées, nous réservant le droit absolu de disposer de vous pour les besoins délicats de notre affaire, sans vous rendre d’autres comptes de nos raisons d’agir que ceux qu’il nous plairait de vous communiquer. Est-ce entendu ?
— Parbleu ! firent plusieurs voix inquiètes.
— Nous n’abuserons pas de votre confiance, soyez-en persuadés, continua gravement le baron, avec un geste noble. Nous vous demandons seulement une entière, une absolue soumission à tout ce que nous aurons décidé dans notre intérêt commun, et dans celui de la magnifique entreprise que nous allons lancer.
— Adopté, adopté, cher baron.
— Je propose un toast, hasarda la Roche-Boisée.
— Silence ! Avant toute chose, messieurs, je vous recommande de la tenue. Votre situation va vous appeler prochainement dans les salons de la baronne de Monthaut. Vous y coudoierez un monde qui s’effaroucherait de vos attitudes un peu lâchées…
— Ça, c’est pour bibi, murmura le gentilhomme.
Il se redressa avec une secousse du cou dans son faux col fripé.
— N’ayez donc pas peur, monsieur le baron ; quand on ira dans le monde, on sortira la morgue de ses ancêtres. Vous verrez ça. Talon rouge, mon cher. Mais entre nous, n’est-ce pas ?…
Et, moitié gouailleur, moitié insolent, le gentilhomme enfonça du poing son feutre sur sa tête, cracha par terre, et, faisant virer sa chaise, s’allongea, poussant ses bottes éculées jusque sous le nez du baron.
Celui-ci échangea avec Abel un regard inquiet ; évidemment, ce railleur cynique les embarrassait.
— Je conclus, reprit le baron : Messieurs, la Banque territoriale est fondée. Il nous manquait hier la signature du président du comité d’administration, M. Edwards D… Aujourd’hui, mon ami Abel vient de nous en porter la nouvelle, c’est un fait accompli : il a signé.
— Fameux ! grogna la Roche-Boisée.
— Demain, réunion du comité d’administration pour la réception de notre directeur général, le baron de Monthaut.
— La baronne, corrigea le terrible gentilhomme.
Abel prit la parole :
— Vous n’oublierez pas, je vous prie, que chaque séance générale du comité sera précédée d’une séance particulière qui aura lieu chez moi, afin de prendre des ordres pour le vote. Vous composerez, messieurs, le comité secret. Les autres membres doivent ignorer notre entente préalable, dont le but est de peser sur leurs décisions… et de s’en passer au besoin.
— Compris.
— Ces séances supplémentaires seront payées à part et comme il est convenu.
Cette dernière motion fut approuvée hautement.
— Personne n’a d’observation à faire ? demanda encore le baron.
La Roche-Boisée leva la main.
— Moi, dit-il, je crève de faim, et je propose qu’on soupe.
— Oui, oui, bravo, c’est voté…
— Alors, silence sur la chose.
Et le baron toucha le timbre.
Les garçons entrèrent.
Par la porte ouverte arrivèrent des bruits d’assiettes remuées, de cristaux heurtés, les frôlements sur le tapis du couloir des pas pressés des gens de service. Par bouffées aussi, lorsque d’autres portes s’ouvraient tout à coup, un tapage éclatait, rires de filles, refrains de chansons, voix lâchées d’hommes en grosse gaieté ; puis cela s’éteignait brusquement, avec un vague murmure qui s’échappait des cloisons, dans la chaleur lourde de toutes ces odeurs de cuisine et de vins, surchauffées et comme brûlées dans l’air par la flamme du gaz.
Une silhouette de femme passa devant la porte, furtivement, un profil fin qu’Abel Henriet reconnut.
Il se leva et vint jeter un coup d’œil curieux sur le couloir où s’enfonçait maintenant un couple pressé. L’homme se hâtait sur les pas du garçon qui venait d’ouvrir un cabinet, tout au fond, la femme suivait, effarée, les gestes gauches.
Abel se prit à rire :
— C’est bon, dit-il, maintenant elle me reviendra.
Cependant le couple s’enfermait, et ce bon M. Aristide commandait un menu étrange qui faisait ouvrir de grands yeux à Catherine Mordon : elle n’avait jamais mangé de tout cela.
Puis son instinct l’avertissait, lui donnant par avance un dégoût de toutes ces choses.
— Je n’ai pas faim, dit-elle. D’ailleurs, j’ai le cœur gros.
— Raison de plus pour manger, cela vous guérira, répondit, très paternel, le commissionnaire qui s’installait, faisant le ménage, rangeant les vêtements.
Elle s’étonnait de tout et demanda très haut :
— Pourquoi ce verrou à la porte ?
Le garçon entrait portant, dans sa coupe d’argent, une bisque fumante : on ne lui répondit pas.
— Asseyez-vous, mon enfant.
Elle eut vaguement peur lorsque le commissionnaire la poussa doucement sur le divan rouge encadré dans le mur, au fond de l’étroit cabinet avec une table devant et deux couverts côte à côte.
Aristide s’assit près d’elle et servit le potage.
Mais Catherine eut à peine goûté qu’elle toussa terriblement et mouilla ses lèvres dans son verre ; elle était très rouge et prête à pleurer.
Il se moqua d’elle doucement, répétant qu’elle était une petite provinciale, qu’elle devait se familiariser avec les coutumes parisiennes…
Il riait d’un air bonhomme, et, se penchant sur elle, il baisa ses cheveux.
Une angoisse venait à la jeune fille ; son cœur battait lourdement. Elle se recula et toucha le mur.
Un filet au madère et aux truffes venait d’être servi. On ne buvait que du champagne.
— Racontez-moi donc ce qui vous est arrivé au magasin, demanda Aristide.
Maintenant elle ne l’osait plus. Elle se troubla.
Cependant il insistait. Alors elle balbutia que le patron voulait absolument l’emmener dîner.
— Eh bien, il fallait y aller, ma petite.
— Oh ! monsieur…
Elle baissait la tête.
— Quoi ?
Il passa son bras autour des épaules de Catherine et la pencha sur lui. Puis il lui parla tout bas, gentiment.
— Voyons, contez-moi ça, là, à moi tout seul, votre bon ami. Le patron vous faisait donc peur ? pauvre mignonne !
Il l’embrassa.
Catherine se dégagea toute frissonnante, suffoquée, les yeux agrandis par un effroi réel maintenant. Elle murmura :
— Laissez-moi, monsieur.
Le garçon venait d’entrer, après avoir secoué la porte assez longuement pour que le commissionnaire ait eu le temps de lâcher Catherine. Il portait un buisson d’écrevisses.
— La salade russe, demanda Aristide. Maintenant, c’est bon, je sonnerai.
Il but un verre plein et obligea Catherine à vider son verre.
Elle obéit pour se montrer soumise. Mais, quand il se rapprocha d’elle, la jeune fille se retourna brusquement, s’adossant au mur. Elle balbutia :
— Ne me touchez pas.
— Voyons, voyons, dit-il, la voix grosse, le sourcil froncé, vous n’allez pas faire des bêtises, je suppose ? Soyez donc bon et compatissant pour des petites filles qui vous payent d’ingratitude ! Que seriez-vous devenue sans moi ? Il y a longtemps que vous vous seriez vendue pour vivre. Moi, j’ai pris soin de vous, je vous ai respectée ; est-ce vrai ? répondez.
— Oui, monsieur, je vous suis bien reconnaissante.
De grosses larmes lui coulaient sur les joues. Elle haletait avec un commencement de toux mauvaise.
— Eh bien, reprit-il lui saisissant les mains brusquement pour l’effarer, ayez confiance en moi. Je ne vous compromettrai pas. Vous ne manquerez de rien. Nous serons deux bons amis. Je vous aimerai bien…
Il l’avait saisie ; elle se débattit et renversa un verre qui inonda la nappe.
— Petite sotte, dit-il sans la lâcher, réfléchissez quel sort vous attend si je vous abandonne.
Avez-vous la force seulement de travailler, de gagner votre vie ? Une mauviette comme vous ! Avant huit jours, vous serez dans la rue, au premier venu qui voudra vous donner du pain.
— Je me tuerai plutôt, dit-elle les dents serrées, toute raidie dans la colère de sa résistance.
— Ta ta ta ta, vous vous tuerez, oui, en faisant la noce comme les autres. Tandis qu’avec moi, vous aurez un petit intérieur agréable, honnête ; et, qui sait ? plus tard, si les circonstances le permettent, vous deviendrez ma femme. Hein ! n’est-ce pas gentil ça ? Voyons, soyez ma petite femme ; vous verrez comme vous serez heureuse. Vous savez bien que je vous aime.
Catherine était restée une seconde arrêtée sur cette idée : sa femme ! Quelque chose d’indécis flottait dans sa pensée et amollissait son corps, déjà lassé par les étreintes d’Aristide.
Alors celui-ci, grisé par le vin et la lutte, ne se contint plus et porta une main brutale au corsage délicat de la jeune fille.
Elle jeta un cri et se mit debout. Il s’accrocha à sa taille pour la faire tomber ; mais la frénésie de la peur maintenant décuplait ses forces. Sans s’inquiéter du scandale, elle bouscula la table, et elle s’arracha aux bras de l’homme que ce tapage effrayait et qui la laissa fuir.
Elle ne prit ni son chapeau ni son petit sac qui contenait ses derniers écus ; à peine libre, elle se jeta sur la porte, l’ouvrit, traversa en courant le couloir, descendit follement les marches et ne s’arrêta que sur le trottoir, suffoquée par l’air frais qui la frappait au visage.
Au même instant, deux bras l’enlacèrent et elle se sentit entraîner. Mais elle ne cria pas : c’était Martial qui l’emportait.
Quand ils furent loin de là, sur le boulevard, perdus dans la foule, Martial s’arrêta tout blême d’épouvante, les yeux troublés, et il regarda Catherine en plein visage. Mais elle le rassura de son regard pur.
— Comment saviez-vous que j’étais là ? lui dit-elle, se serrant contre lui par un mouvement doux qui le remerciait de sa protection.
— J’ai entendu, je vous ai suivie…
Il n’osa pas dire comment. Mais il ajouta :
— Vous voyez bien que j’avais raison de me méfier de cet homme.
— Oh oui !… Comme les autres, comme tous les autres… Mon Dieu, pourquoi sont-ils tous aussi cruels ?… Il faut vivre pourtant ! Que vais-je devenir ?
Tout à coup, elle fit un cri :
— Mon argent, j’ai oublié mon argent, là-bas… Je n’ai plus rien… oh ! rien… c’est affreux.
Elle éclata en sanglots. Il l’entraîna plus vite.
— Venez, venez, ma mère aura soin de vous ! Ne pleurez pas… Catherine !
Elle lâcha son bras.
— Votre mère ! mais vous tous qui avez tant de peine à vivre, pensez-vous que j’oserai vous porter mon surcroît de misère ; non, laissez-moi…
Il la retint, suppliant, désespéré, et finit par l’obliger à le suivre.
— Nous arrivons, disait-il ; venez… Là seulement vous serez sauvée. Eh bien, nous travaillerons tous davantage, s’il le faut. J’aurai une sœur de plus, voilà tout…
Ils étaient entrés dans la cour sombre d’une maison de la rue Tiquetonne.
Martial s’arrêta au bas des marches et ajouta en étreignant doucement la jeune fille :
— Car vous ne serez que ma sœur, Catherine, mais ma sœur bien-aimée.
Ils pleuraient. Ils s’embrassèrent lentement sur les deux joues, comme deux frères.
— Maintenant, dit-il, du courage. Venez !