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Évah le Boterf avait désiré ne se marier qu’au mois de mai : une fantaisie poétique de jeune fille. Sa mère s’était bien avisée de la bousculer sur ce chapitre-là, comme sur les autres ; mais Hector Martin-Dumont dans sa soumission d’amoureux, s’était agenouillé devant ce désir, et le mariage venait d’être fixé aux premiers jours du mois des fleurs. On était fin avril.
Tandis que le fiancé, s’occupait à faire planter des lilas, des primevères et des rosiers hâtifs dans le jardin de la maison d’Auteuil, où il devait conduire sa femme, le soir même des noces, — à dix minutes de sa fabrique de bronze, Yvonne préparait à sa fille un trousseau extraordinaire pour les ressources connues du ménage.
La lingerie et les dentelles, ce luxe que l’on peut dissimuler, étaient surtout admirables.
Évah s’étonnait de toutes ces richesses avec une joie douce, qui lui venait de l’apaisement de son cœur et de la confiante sympathie que lui inspirait son fiancé. Elle espérait que la tendresse d’Hector l’endormirait dans l’oubli de son premier rêve. Elle ne se refusait plus aux plaisirs délicats de son rôle de fiancée. Il lui arrivait même parfois de rester tout émue, d’une angoisse qui n’était pas sans charme, quand on essayait à sa taille un joli peignoir flottant, coquettement chiffonné, les manches larges pour laisser passer les bras nus, et qui racontait déjà les abandons familiers du tête-à-tête conjugal.
Une grâce nouvelle, qui semblait l’épanouissement de son être, tombait lentement sur elle. Le sourire naissait, timide encore, sur sa bouche sérieuse, et ce sourire jeune et pur l’ensoleillait.
— Si tu ne t’arrêtes pas, lui disait en riant Madeleine, tu vas devenir si belle, que pas une femme ne voudra te voir.
Elles s’en allaient, en causant, par un beau soleil printanier, vers un grand magasin de robes de l’avenue de l’Opéra.
Madame Le Boterf avait commandé là deux costumes pour Évah, et celle-ci, par grâce spéciale, devait choisir les ornements.
Cette concession obtenue par Madeleine, elles s’étaient envolées toutes les deux, heureuses de cette occasion rare d’être ensemble et d’être seules.
— S’il n’y a pas beaucoup de monde, disait madame de Cléran, je regarderai un peu les layettes.
— Déjà ! répondait Évah !
Àcette malice, Madeleine ripostait :
— C’est en prévision du cadeau qu’il me faudra te faire, avant longtemps.
Elles essayaient de rire ; puis elles rougissaient, troublées par cette vision de maternité qui leur était également chère. Elles finissaient par ne plus s’occuper d’autre chose que des bébés qui passaient dans les bras de leurs nourrices, ou chaviraient sur leurs petites jambes nues quand on les menait par la main.
— J’espère beaucoup, avouait Madeleine. J’ai pris ce matin une drogue épouvantable et M. de Cléran a mis un cierge à Notre-Dame-des-Victoires.
Un monsieur les croisa qui, soudain, revint sur ses pas et s’arrêta devant elles, découvert, très respectueux.
— Mes compliments, mademoiselle. Êtes-vous un peu mieux ? dit-il d’une voix compatissante à Madeleine qui rougit.
Elle répondit froidement :
— Je me porte bien, merci.
— Non, dit-il. Ce matin au Palais, Cléran m’a conté que vous aviez la fièvre depuis plusieurs jours. Voulez-vous me permettre de vous dire que je n’ai nulle confiance dans le traitement que vous suivez. C’est du charlatanisme. Vous détraquerez votre santé sans amener aucun résultat, hélas !
— Oh ! monsieur, gémit Madeleine d’une voix étouffée, c’est cruel, ce que vous faites là. Mon mari a eu tort de vous confier ces choses intimes. Mais, de grâce, ne me poursuivez pas de vos prédictions désespérantes. J’ai besoin d’espérer, moi !…
Jules Lenormand baissait la tête comme un coupable, la mine si triste, que les deux jeunes femmes n’osèrent pas s’éloigner ainsi. Elles se regardaient. Alors l’avocat tendit la main à Madeleine et murmura comme un homme éperdu :
— Au revoir, madame.
Elle lui donna ses doigts qu’il serra singulièrement. Il salua très bas, plein de trouble et s’enfuit.
Madeleine le regardait filer, un peu de travers, le long des trottoirs, avec un malaise inexprimable et comme une torpeur de tout son être.
— Il me portera malheur, dit-elle toute frissonnante.
Et elle dut prendre le bras d’Évah pour arriver jusqu’au magasin.
L’étalage somptueux des costumes, derrière les hautes glaces du rez-de-chaussée, attirait la foule, mais moins encore que le fracas d’un landau arrêté devant la porte et dont les chevaux battaient le sol, des chevaux noirs avec des harnais bleus, plaqués d’argent ; la livrée était bleue, liserée de blanc.
Un valet tenait la portière ouverte. Une femme montait rayonnante, habillée comme un Grévin, la robe collée au corps, le chapeau de travers, avec, sur l’épaule gauche, un énorme bouquet de roses naturelles.
Elle s’étendit, noyant de sa traîne les jambes d’un joli monsieur qui l’avait attendue dans la voiture en fumant un cigare.
L’équipage s’éloigna au pas relevé des chevaux.
Les demoiselles du magasin et les employés qui avaient accompagné cette cliente jusque sur le trottoir, avec des façons respectueuses, maintenant s’en retournaient avec des rires, des haussements d’épaules, des épithètes grossières à l’adresse de la Nina, cette belle fille à la mode dont tout Paris s’était subitement affolé.
Ces demoiselles crevaient de jalousie et débitaient des choses obscènes sur elle et son cabotin. Le patron passait ; il s’arrêta un instant à potiner dans le groupe des femmes, avec des libertés et des allures de pacha dans son sérail. Il raconta des histoires malpropres qui les firent crier de rire.
Puis des clientes entrèrent ; subitement tout ce monde rattrapa son attitude : les employés s’empressèrent, courbés comme des danseurs qui sollicitent la faveur d’un quadrille ; les demoiselles s’éparpillèrent, graves comme des duchesses, promenant leurs robes de satin noir dont la traîne ondulait noblement sur les tapis. Le patron courait, s’arrachant les cheveux pour la commande de la princesse russe qu’on avait négligé d’expédier.
Il s’arrêta près d’un mannequin sur lequel une jeune fille dressait un costume.
Elle ne leva pas les yeux et continua d’arranger les plis.
— Mademoiselle Catherine me fera-t-elle la grâce de s’apercevoir que je suis là ?
Elle le regarda timidement, tandis qu’une rougeur lui venait aux joues.
— C’est heureux, reprit le patron, l’air rogue, et la face allumée cependant d’une sorte de plaisir, à voir la jeune fille troublée, maintenant immobile devant lui.
Elle paraissait extrêmement svelte dans le corsage étroit de sa livrée de satin noir. Un peu maigre aux épaules et à la poitrine : très délicate. Elle essayait pour les jeunes filles. Les toilettes de mariée prenaient une grâce idéale quand elle les revêtait. On l’appela pour essayer les costumes de mademoiselle Le Boterf.
— Ne vous sauvez pas, cria le patron lui saisissant le bras. Vous voilà bien pressée, maintenant !
— On m’attend, monsieur.
— Eh bien, on attendra. On attend toujours chez moi.
Ils étaient dans un angle de la vaste galerie-salon qui faisait le tour de la maison, sur deux rues, perdus dans un fouillis de mannequins habillés, de montagnes de robes, jetées sur les divans.
Le patron, un homme jeune, un Méridional, blond, la chevelure ardente : tout de suite il flambait. Il tira vers lui Catherine, qui se reculait, honteuse, effrayée.
— Avez-vous réfléchi à ce que je vous ai dit ce matin ? Non ? Vous ne voulez pas ? Tant pis pour vous. On n’a pas besoin de vous ici : je vous ai prise parce que vous étiez gentille. Si vous voulez rester, il faut être reconnaissante. On vous augmentera. Voyons, c’est entendu, vous viendrez dîner chez moi, ce soir, hein ?
Lentement, elle fit non en remuant la tête. Il s’animait :
— Pourquoi ? c’est absurde. Vous me plaisez ; je vous ferai une position. Vous serez ma maîtresse.
Il se rengorgea.
— Je suis très bon pour les femmes. Je vous lancerai. Voyez Jeanne, elle a une voiture, maintenant. C’est moi qui lui ai donné son premier mobilier. Allons, venez choisir un costume, là dedans, pour dimanche. Nous irons aux courses. Laissez-vous faire, vous verrez que vous serez très heureuse…
Elle fit lâcher son bras qu’il pétrissait dans ses doigts, en lui parlant. La colère le prit.
— Petite sotte ! dit-il. Vous avez donc un amant avec vos airs de vertu ? Comment feriez-vous pour vivre, d’ailleurs ? Vous ne me ferez pas croire que c’est avec cent francs par mois. Je n’aime pas les hypocrites. Il faut être bonne fille, ici, ou… filer ; vous me comprenez ?
Elle baissa la tête en joignant les mains.
— Oh ! dit-il violemment, assez de grimaces comme cela. Voulez-vous, oui ou non ?
Elle répondit avec une tristesse navrante :
— Je m’en irai…
Il tourna les talons en sifflotant, puis revint brusquement.
— Vous passerez à la caisse ce soir, votre compte sera fait.
Elle restait toute pâle, les mains inertes, regardant vaguement devant elle.
Depuis deux mois, c’était la troisième maison qu’elle quittait pour un motif semblable. Là, c’était le premier employé qui la faisait partir ; ici, le caissier ; aujourd’hui, le patron. Elle ne savait plus ce qui lui arrivait, à la fin. Un écœurement profond à être ainsi et sans cesse pourchassée lui donnait des dégoûts physiques comme si elle eût été malade. Elle toussa avec un commencement de nausée. Elle ne s’apercevait pas qu’elle pleurait. Elle était toute blanche.
Maintenant elle songeait à cet homme charitable. Aristide Beauséjour, le commissionnaire en marchandises, qui lui avait procuré successivement ces trois places, en l’engageant paternellement à faire tout son possible pour contenter les patrons. Elle n’avait pas osé lui dire pourquoi elle quittait. Qu’allait-il penser ? Lui chercherait-il un autre emploi ? Où ? Et comment vivre ? C’était si difficile déjà avec les cent francs qu’elle s’imaginait être une fortune, autrefois ! Elle mangeait comme un oiseau pour arriver à payer sa chambre et raccommodait tous les soirs sa dernière robe de laine. Ses bottines ne tenaient plus.
Catherine regardait par la fenêtre passer et repasser les voitures, les promeneurs, tous ces gens qui semblaient oisifs et gais, et qui grouillaient là, dans le soleil, dans la vie, dans le parfum printanier des violettes et des lilas que l’on brouettait autour d’eux. Elle ressentait des désirs pour cette existence de liberté et d’insouciance, dans l’oubli des besoins satisfaits.
Cette perpétuelle angoisse de chercher son pain et de ne le trouver que pour le perdre encore, lui paraissait décidément horrible à la ressentir, surtout dans ce milieu d’élégance et de luxe, sous le satin qui la couvrait, avec les yeux remplis par ce gai panorama de la vie parisienne qui se déroulait devant elle.
Une fatigue la courbait dans ces pensées.
— On vous attend, mademoiselle Catherine, lui dit, tout près, une voix compatissante.
— Merci, monsieur Martial.
Elle s’essuya les yeux.
Un petit jeune homme, aux traits fins, l’air honnête, la regardait avec une affectueuse pitié. Il murmura :
— Vous pleurez encore ?
— Je m’en vais, lui dit-elle, ce soir.
Il eut une secousse.
— Allons donc ! C’est le patron ?…
Elle inclina la tête.
— Ah ! le gredin ! Je vous l’avais bien dit ?… Elles y passent toutes. C’est une boîte infecte. Des rouleuses, d’ailleurs. Si elles s’entendaient pour filer quand on leur fait des propositions, les patrons finiraient bien par mettre les pouces et se tenir à leur place. Et où irez-vous, maintenant ? J’aurai du chagrin de ne plus vous voir !
Elle répondit doucement :
— Moi aussi.
Ils se regardèrent une minute sans rien dire, profondément tristes.
Puis il reprit hésitant :
— Si vous ne trouvez pas de place, alors, quoi ?…
— Je ne sais pas, je suis bien malheureuse.
Il la regardait avec une grande inquiétude, les yeux élargis.
— Il ne faut pas vous décourager, voyez-vous, ça tournerait mal.
— Oh ! non, dit-elle respirant fortement, n’ayez pas peur, je ne céderai pas.
Il la supplia du regard.
— D’ailleurs, dit-il, je vous aiderai à chercher. J’irai…
Elle l’interrompit :
— Je vais écrire à M. Beauséjour.
— Encore lui !…
Et le jeune homme, le front plissé, regardait à ses pieds, n’osant achever.
— Il est très honnête, lui dit Catherine d’un ton de reproche.
Martial remua la tête.
— C’est égal, prenez garde. Il vous a fait entrer dans les plus mauvaises maisons de Paris pour les mœurs ; c’était vous exposer et vous manquer de respect. Si vous vouliez essayer. Je sais bien que c’est dur, mais vous ne dépendriez de personne au moins.
— Quoi donc ?
— Coudre, dit-il ; oh ! c’est pénible.
— Cela ne fait rien. Si je pouvais vivre. Cela me semblerait plus digne que ce que je fais là.
— Eh bien, voulez-vous venir chez ma mère ? Elle vous aidera à trouver de l’ouvrage et vous mettra au courant. J’ai trois sœurs qui travaillent comme cela dans la maison. Elles ont une machine à coudre et elles prennent de l’ouvrage dans les magasins. C’est mal payé ; mais c’est tout ce qu’elles peuvent faire. Elles n’ont pas été élevées à cela. Nous étions riches autrefois. Maintenant que le père est mort, je ne peux pas faire vivre tout le monde, moi tout seul, avec trois cents francs par mois. Nous sommes six. J’ai une autre sœur, toujours malade. Quand elle peut, elle pose les têtes de vierge dans l’atelier de Carpeaux, un des rares artistes qui respectent leurs modèles.
» Avec tout cela, on joint les deux bouts, bien juste, par exemple.
» Vous voyez, mademoiselle Catherine, que mon existence tout entière est vouée à ce devoir de famille : faire vivre ma mère et mes sœurs. Le bonheur que j’aurais rêvé m’est interdit. Mais ça n’empêche pas les affections, n’est-ce pas ? Une amitié honnête n’est pas défendue. Cela console toujours. Dites, voulez-vous venir chez ma mère ?
— J’irai, je vous remercie, répondit Catherine qui tremblait d’une grande émotion et n’osait pas lever les yeux. Elle éprouvait du plaisir et de la peine en écoutant Martial : c’était doux comme un rêve de bonheur et amer comme une désespérance.
— Lorsque mademoiselle sera disposée, dit tout à coup une grande fille, déhanchée, frisée sur les yeux, le nez insolent, la bouche gouailleuse, se plantant devant Catherine. Les clients attendent. Bien fâchée de déranger les tête-à-tête de mademoiselle.
— Taisez-vous ! riposta Martial pendant que Catherine s’enfuyait. C’est honteux de traiter cette jeune fille comme vous le faites toutes ici, parce qu’elle est sage.
— Toi, dit la grande fille, lui montrant le poing, je te ferai régler ton affaire, mon bonhomme, compte là-dessus.
Une autre employée passa qui rit au nez de Martial.
Et les commis riaient aussi en rangeant les étoffes.
Ils vivaient, pêle-mêle avec ces filles, dans la familiarité et la solidarité du vice. Et ils prenaient parti contre Martial, qui restait à l’écart, ne faisait point « la fête » et tenait en respect ce troupeau de drôlesses. Comme il était joli et mignon avec ses traits délicats ; elles étaient toutes furieuses d’avoir échoué dans leurs agaceries effrontées, surtout depuis l’arrivée de Catherine. Ces deux natures, honnêtes et courageuses dans leur misère, s’étaient tout de suite reconnues et mises à part. On les enveloppa dans la même haine.
Le patron cherchait Martial.
— Que faites-vous là ? se mit-il à crier, s’emportant, gesticulant. Tout le monde se repose ici. Il n’y a que moi qui travaille. Est-ce que je vous paye pour vous croiser les bras ?
La grande fille répondit avec un rire mauvais :
— Faut pas le gronder, allez ! Il fait un rude ouvrage. Il défend la vertu de mademoiselle Catherine.
— Lui ! exclama le patron tournant un regard furieux sur le jeune homme.
Celui-ci s’en allait d’un air tranquille, indifférent à ces « attrapages » qui se renouvelaient vingt fois dans une journée.
Un commis s’arrêta ; il tenait sur son bras un peignoir garni de dentelles, qui traînait, balayant ses bottes.
— C’est donc ça, dit-il narguant le patron, qu’on le rencontre toujours sur les talons de la demoiselle. Il monte la garde.
— Il pourra la monter dans la rue ! s’écria le patron rouge de colère.
Quand il eut tourné le dos, faisant de grands gestes, tous les autres se mirent à rire avec des blagues qui n’en finissaient plus. Cela serait drôle tout de même si on congédiait Martial.
Catherine sortait d’un petit salon vêtue d’un costume bleu pâle destiné à mademoiselle Le Boterf. Elle s’avançait suivie de la première demoiselle, qui portait des dentelles pour régler les garnitures au gré de la cliente.
Catherine avait pleuré ; ses paupières rouges, ses joues légèrement bleuies firent une impression pénible sur Évah. Elle lui demanda doucement si elle souffrait.
Catherine fit une réponse vague.
Àce moment, on appelait de la caisse la demoiselle première pour une adresse : celle de mademoiselle Thérèse Leroy. Elle ne demeurait plus place des Vosges. Où avait-elle dit d’envoyer ses costumes ?
— J’ai oublié de l’inscrire, murmura la première demoiselle, très troublée.
Mais Catherine dit tout de suite :
— Mademoiselle Leroy, la tragédienne ? C’est au château de Maillé, dans la Touraine.
— Thérèse n’est plus à Paris, dit Évah à madame de Cléran. Le savais-tu ?
— Non, vous la connaissez, mademoiselle ? demanda Madeleine à la jeune fille qui les regardait maintenant l’une et l’autre avec émotion.
Elle répondit :
— Oh ! oui… Elle s’intéresse à moi. Elle vient de m’écrire, et elle me parle de deux dames de ses amies… à qui elle voudrait me recommander.
Évah, qui s’apitoyait à regarder la tristesse de Catherine, à ces mots se rapprocha d’elle, vivement.
— Vous recommander ? que pourrions-nous faire pour vous ?
Catherine, dit, la voix basse :
— Je voudrais travailler.
— Travailler ? Comment ? L’emploi que vous occupez ici vous déplaît ?
— Je le quitte ce soir.
— Pourquoi ?
Elle baissa la tête sans répondre.
— Nous vous chercherons de l’ouvrage, ne vous tourmentez pas.
— Vous viendrez me voir, ajouta Madeleine.
Et elle écrivit un mot sur sa carte.
Maintenant Évah se taisait, embarrassée par une question qu’elle n’osait faire. C’est madame de Cléran qui reprit :
— Que fait donc Thérèse en Touraine ?
— Elle est en convalescence, répondit Catherine. Elle a failli mourir.
Évah eut un petit cri et devint toute blanche.
Madeleine la regarda et interrogea plus hardiment Catherine.
Celle-ci savait peu de chose, et n’osait pas dire tout ce qu’elle savait. Cependant elle nomma Jean Delorme. Le château de Maillé lui appartenait.
Une nuit, Thérèse, prise d’un délire épouvantable, avait failli mourir. Une fièvre cérébrale s’était déclarée, et on l’avait sauvée à grand’peine.
Aussitôt levée, elle voulut quitter Paris et Jean Delorme l’avait emmenée là-bas, chez lui. Elle se remettait lentement, tout heureuse de voir fleurir le printemps dans la solitude splendide des grands parcs de Maillé.
Évah dit avec force :
— Tant mieux.
Elle s’en voulait de l’émotion qu’elle venait de ressentir en apprenant que Jean avait failli perdre Thérèse. Un espoir subit lui avait comme brûlé le cœur. C’était mal. Elle en souffrait pour Hector qui l’aimait tant, lui !
— Oh ! j’oublierai, je le veux…, pensait Évah.
Mais elle ne songeait plus aux chiffons que la première demoiselle ajustait à grands renforts d’épingles sur le pauvre mannequin vivant, qu’elle tournait et retournait prestement dans ses doigts en faisant valoir les grâces de son esprit inventif.
— Voyez, mademoiselle, ce sera tout à fait charmant. C’est un modèle inédit. Et j’ai eu l’inspiration heureuse, vraiment ! Cela vous habillera à ravir. Mademoiselle préfère-t-elle ici une frange ou un plissé ?
— Ce qu’il vous plaira, répondit Évah.
Et elle emmena Madeleine pour lui parler de Thérèse.
Comme elles sortaient, le patron se précipita très obséquieux et les reconduisit ; puis il revint à un personnage qui se tenait dans le salon d’entrée et reprit :
— Je vous le répète : c’est une mijaurée, une bégueule qui s’évanouit si on la touche du bout du doigt.
L’autre répondit :
— Flanquez-la dehors sans cérémonie.
— C’est ce que j’ai fait, parbleu !
— Ah ! Et elle est partie ?
— Elle est encore là-haut.
— Bon ; faites-la-moi descendre, je l’emmènerai.
— Hé ! hé !… vieux filou.
— Tiens, fit l’autre, vous êtes bon, vous !… Et la Jeanne que vous m’avez soufflée ?
Ils éclatèrent d’un gros rire cynique en se regardant, joyeux de leurs farces. Puis le patron fit appeler mademoiselle Catherine.
— Dites-lui que M. Aristide Beauséjour l’attend en bas.
Lorsque Catherine accourut, elle avait repris sa robe de laine. Il était six heures, sa journée était finie.
— Oh ! si vous saviez, dit-elle en arrivant.
Le commissionnaire lui parut grave, avec un air fâché.
— Je sais, je sais, mon enfant. Et c’est très malheureux pour vous ; car enfin il devient bien difficile de vous placer, vous ne restez nulle part. Je n’y comprends rien.
— Oh ! dit-elle, ce n’est pas ma faute.
— Vous manquez de complaisance.
— Moi !
— Vous êtes un peu trop de votre province, ma chère petite. Vous vous effarouchez pour la moindre des choses. Ce n’est pas le moyen de vous faire des amis.
Elle le regarda, inquiète. Mais lui ne la regardait pas. Il semblait bien ennuyé, voilà tout, avec une mine de bonhomme sérieux. Elle n’osa rien dire. Il reprit :
— Allons, il faut que je vous cherche encore un emploi. Nous allons voir cela. C’est que je n’ai pas beaucoup de temps. Enfin, dépêchez-vous ; allez prendre votre chapeau, je vous attends. Nous irons dîner quelque part, afin de causer un peu plus longuement. Faites vite…
Elle ne bougeait pas, effarée. C’était la première fois que ce bon M. Aristide lui proposait de l’emmener dîner. Jusqu’ici, elle ne l’avait jamais vu que dans la rue ou dans les maisons où il la plaçait. Il était d’une discrétion admirable. Aussi, elle n’avait pas peur, mais elle n’en revenait pas de surprise.
Cependant, elle aurait bien voulu refuser. Elle entendait raconter tant de choses par ces demoiselles sur ces dîners de restaurant, qu’il lui en restait dans l’esprit comme une vague épouvante.
Mais elle n’oserait jamais dire : « Non. » Que penserait d’elle cet honnête M. Aristide ?
Cependant, elle demeurait là, plantée, et lui s’impatientait.
— Dépêchons-nous. J’aurai à peine le temps de dîner, je suis très pressé. À quoi pensez-vous ? Cela vous ennuie ? Dites-le !
— Oh ! non, monsieur.
— Eh bien, faites vite. Allez !
Il sortit devant la porte pour couper court.
Elle remonta lentement prendre son petit sac, son chapeau et passa à la caisse. On lui devait quinze jours : cinquante francs.
Martial la guettait. Il lui dit tout bas :
— Attendez-moi, je vais vous conduire à la maison.
— C’est bien ennuyeux, répondit Catherine. Voici M. Beauséjour qui m’emmène dîner.
— Et vous y allez ?
— Il le faut bien.
— Malheureuse, n’y allez pas !
Elle dit naïvement :
— Pourquoi ? Je ne cours aucun risque avec lui : c’est comme mon père. Et puis il se fâcherait.
Martial étouffait.
— Vous ne voulez donc plus venir travailler avec mes sœurs ?
Elle hésita.
— Je suis bien mal portante, voyez-vous. J’ai peur de ne pas gagner ma vie. Si je pouvais trouver une place où je serais tranquille…
— Oh ! Catherine, dit tristement le jeune homme, prenez garde ! L’oisiveté vous tente, vous serez perdue… Mon Dieu, que je suis malheureux !
— N’ayez aucune crainte, Martial. Pour moi… pour vous, je resterai honnête. Je vous le jure. À demain.
Elle se sauva.
Le jeune homme voulut se raidir contre la douleur qui le saisit en la voyant partir. Il se répéta qu’il n’avait pas le droit de l’empêcher de gagner sa vie, puisqu’il n’avait pas les moyens de la faire vivre.
Ce fut plus fort que lui. Il empoigna son chapeau et se précipita sur ses pas, résolu de s’opposer, n’importe comment, à ce qu’elle suivît Aristide.
Comme il arrivait à la porte, le commissionnaire s’enfermait dans sa voiture en criant au cocher :
— Chez Bonvallet, boulevard du Temple.
La voiture partit.
Martial fit un geste pour héler un fiacre. Mais il se souvint ; il n’avait pas d’argent.
Alors il se mit à courir derrière la voiture qui emportait Catherine.