‹ Les femmes qui tombentChapitre 16 sur 29 · 01 · 15

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Depuis huit jours, tout Paris — le Tout-Paris des journaux mondains — s’entretenait de la fête splendide qui se préparait à l’hôtel de Monthaut ; et l’on se disputait les invitations.

Dans le même temps, la quatrième page de toutes les feuilles qui s’impriment à Paris ou en province était remplie par une annonce en lettres gigantesques de la très prochaine émission des actions de la Banque territoriale, dont le directeur était ce même baron de Monthaut.

Une rumeur très favorable à cette opération courait dans le monde financier ; et le grand public des petits spéculateurs apprêtait déjà, avec cette fièvre du gain, dont aucun échec ne peut le guérir, les soixante-quinze francs du premier versement qu’il brûlait de courir jeter dans le gouffre.

L’hôtel de Monthaut semblait avoir fait peau neuve. Les valets, payés de leurs gages arriérés, avaient repris leur livrée. Les fournisseurs, soldés par acompte, et alléchés par la nouvelle situation du baron, ne marchandaient plus leurs services. Pas un ne recula lorsqu’il s’agit de décorer princièrement l’hôtel pour cette réception. Les tentures se déployèrent, les fleurs rares encombrèrent les vestibules et les escaliers, les tapis, coulèrent jusque dans la rue, sous la marquise tendue de velours aux crépines d’or où débarquèrent les invités.

Un Suisse magnifique, qui avait gardé jadis, de sa longue hallebarde et de sa prestance hautaine, la porte de madame Ratazzi, se dressait, fier, luisant, bombé, le jarret tendu, le bras allongé sur son arme écartée, au pied des marches où tombaient des flots de lumière, et que gravissait sans cesse une foule élégante, dans le murmure discret des robes traînantes, et des petits talons de satin.

En haut, une nuée de valets poudrés tourbillonnait autour des femmes, leur enlevant leurs pelisses avec des délicatesses d’amoureux.

Sous les clartés mouvantes que versaient les lampadaires et les lustres à girandoles de cristal, le brillant des étoffes lamées d’or et brodées de perles, les tons très blancs des épaules nues, le flamboiement des pierreries et les feux brusques qui jaillissaient des diamants, toutes ces splendeurs groupées, mêlées et confondues produisaient, dans le perpétuel frissonnement des foules, une irradiation de lumière et d’éclat, dont la fulgurance brûlait les yeux. Et l’éblouissement se prolongeait, avec des ondulations et des variations de couleurs et de rayonnements, dans toute l’enfilade des salons reliés entre eux par des baies larges et enguirlandées.

Une rumeur confuse montait sous les plafonds dont les peintures illuminées resplendissaient dans l’encadrement des lourdes moulures rehaussées d’or.

Des rires clairs partaient des groupes de femmes, derrière l’aile vibrante des éventails ; mais ils se noyèrent bientôt dans le tapage des conversations plus hautes à mesure que les salons s’emplissaient.

Maintenant on se triait, on se cherchait. Des couples glissaient sous les tentures des fenêtres, dans le demi-jour des petites encoignures discrètes comme des alcôves.

Àchaque instant, Lucie Goyanne disparaissait traînant sa robe rouge, au corsage absent, remplacé par des fleurs de grenade qui veloutaient sa peau dorée de brune.

Elle venait échouer sur un divan, dans l’ombre, avec chaque fois un nouveau cavalier qui se penchait trop près de ses yeux brûlants et de son sourire avide, pour n’être pas pris soudain de la soif terrible de cette provocante beauté. Et Lucie attisait cette soif, la poitrine soulevée, gémissante : elle était si malheureuse ! Elle contait ses peines. Son mari, un égoïste, comme tous les hommes. Il se souciait bien d’elle, en vérité ! Elle vivait de privations. Aussi songeait-elle à le faire entrer dans la Banque Territoriale, cette entreprise fameuse que le gouvernement soutenait indirectement par le concours de l’éminent homme d’État Edward D… Mais voilà ; il fallait des protections.

— Eh bien ? interrogeait la dupe, qui ne demandait qu’à protéger cette belle créature dont les regards savants promettaient une si ardente gratitude.

— Eh bien, je cherche… Il me faudrait l’appui de quelque gros actionnaire, ou d’un propriétaire important ayant adhéré à la Société. Êtes-vous dans ce cas, monsieur ?… Oh ! que je serais heureuse de vous devoir, à vous, ce qu’il me coûte tant de demander à d’autres !…

Et le tour était fait. Le monsieur s’informait de l’affaire ; il s’allumait, il entendait chanter des millions dans la voix chaude de Lucie Goyanne. Un hasard faisait passer devant eux Abel Henriet ou le baron Reutch ; Lucie présentait ces messieurs. Puis elle s’éloignait toute flambante, ivre de son succès, et courait à une autre aventure.

Toute la nuit, on la vit sillonner le salon, traînant sa robe d’infamie comme une pourpre royale.

Quelques hommes, qu’elle avait déjà payés de sa personne, la tutoyaient tout bas. Mais qu’importe ! Elle portait maintenant des brillants aux oreilles, et des robes neuves de chez le bon faiseur. En attendant qu’elle eût sa voiture, ce qui ne pouvait tarder, elle ne sortait qu’en landau de remise.

Et son mari ne la brutalisait plus. Il l’aimait même beaucoup maintenant. Et, quand ils se retrouvaient seuls, le soir, c’étaient entre eux de véritables enfantillages d’amoureux. Ils étaient heureux ; ils avaient de l’argent, ils mangeaient des plats fins, buvaient des vins exquis qui les mettaient en joie.

Ils crevaient d’aise dans cette vie matérielle dont la digestion voluptueuse ne laissait place à aucun remords. Ils étaient dans le courant, quoi ! Puisque le monde est ainsi fait ! Ce n’était pas leur faute. Ils avaient eu l’esprit de prendre la vie par le bon bout. Ils s’endormaient dans cette morale, calmes, satisfaits, comme de bons bourgeois qui ont rempli honnêtement leur journée.

Cependant, Yvonne les troublait parfois. En se servant de Lucie, elle ne pouvait se tenir de lui jeter sa honte au nez de temps à autre : tant d’infamie la mettait hors d’elle. Il lui fallait toute son ardeur de vengeance pour qu’elle persistât à marcher dans cette boue, comme elle disait. Mais elle y piétinait vaillamment, avec des rages d’impatience.

Cette soirée surtout poussa jusqu’à la frénésie l’ivresse de sa colère : Edwards avait osé l’aborder.

Elle se tenait, mince et raide, près de sa fille, qui se blottissait encore dans ses jupes, avec sa timidité et ses rougeurs de jeune mariée.

Edwards passait, menant la baronne. Il s’arrêta, le sourire doucement railleur, et se fit présenter à cette nouvelle et radieuse beauté : madame Martin-Dumont. Alors, s’adressant à Yvonne :

— Mes compliments, madame…

Puis il ajouta, avec une intention impertinente et cynique qu’Yvonne seule comprit :

— … Je ne savais pas. Une autre fois, faites donc recommander vos protégés par cette belle jeune femme. Je vous réponds de l’accueillir comme vous-même.

Puis il s’éloigna : la baronne, jalouse, l’entraînait. Yvonne restait tout étranglée de fureur et de honte. Quoi ! pas l’ombre d’un remords, pas un respect pour la femme insultée ! Et, pour comble d’outrage, il osait lui demander sa fille !…

Madame Le Boterf, dans un vertige de folie qui la traversa, délibéra si elle ne ferait pas mieux de le frapper tout brutalement dans sa chair, de le tuer là, d’un coup, n’importe comment, pour se satisfaire, elle, pour se délivrer de ce cauchemar de le sentir vivre.

Elle se leva, le regard trouble et le suivit.

Madeleine de Cléran, assise à quelques pas, s’empressa de venir prendre, près d’Évah, le siège devenu libre ; et les deux jeunes femmes se rapprochèrent, l’éventail étendu devant leurs lèvres, causant tout bas.

Évah se confessait. Elle ne comprenait rien à cela.

Mariée depuis huit jours, et tout étourdie par les folles tendresses d’Hector, elle n’avait pu vaincre son trouble en retrouvant ici Jean Delorme.

Elle leva les yeux, et les baissa aussitôt avec un grand frisson ; le poète, arrêté non loin d’elle, semblait deviner ses paroles : son regard puissant l’enveloppait d’une caresse ineffable.

— C’est terrible, murmura Évah, qui sentait son cœur s’en aller. Mais c’est une tentation mauvaise, je la vaincrai.

Et elle ne leva plus les yeux.

Maintenant on circulait avec peine. La foule avait tout envahi. La baronne cessa de s’occuper de ses invités et se réfugia dans un boudoir, où elle s’assit, demi-couchée, lasse, pour respirer pendant quelques minutes. Un parfum frais s’échappait des corbeilles fleuries répandues à profusion dans ce coin, auquel la lumière adoucie donnait une sensation de langueur voluptueuse.

La belle Sarah, les yeux perdus dans les glaces, qui, de toutes parts, reproduisaient sa silhouette d’une grâce opulente, sa chair rose dans le crêpe pâle qui la déshabillait, et sa crinière folle, ardente comme un soleil, souriait au scintillement que les glaces lui renvoyaient, comme piquées çà et là par des éclairs. C’était sa parure qu’elle avait reconquise : ses fleurs de diamants s’épanouissaient sur sa poitrine, pendaient sur sa gorge, comme trempées d’une rosée de flammes. La Nina ne les possédait plus.

Celle-là aussi avait hurlé de fureur quand on l’en avait dépossédée. Le beau Léon la roua de coups pour lui apprendre à se conformer plus docilement à ses volontés. Puisqu’ils vivaient maritalement, il était bien le maître ? Quels seraient ses avantages, alors ? Eh bien, il avait vendu ses diamants, quoi ! Elle en gagnerait d’autres, voilà tout. Si elle préférait qu’il la quittât, elle n’avait qu’à le dire… C’est la Nina qui lui demanda pardon.

Le baron Reutch, en soudoyant un autre chenapan, fit racheter cette parure. On en informa la baronne.

Elle la voulait à tout prix. Le baron repoussa ses avances ; mais il offrit de céder les diamants moyennant un billet souscrit par une personne offrant toutes les garanties. La somme était ronde : cinq cent mille francs.

Edwards D…, persécuté par sa maîtresse, signa le billet, payable sur sa part dans les bénéfices de la Banque territoriale. Yvonne avait imaginé ce tripotage qui liait l’homme d’État, et l’embourbait plus malproprement encore dans le côté véreux de l’affaire.

Sarah adorait Yvonne ; elle lui devait tout. Maintenant, elle lui obéissait comme un chien. Sur un signe d’elle, elle était prête, s’il le fallait, à fouiller dans les tiroirs secrets de l’homme d’État.

Madame Le Boterf l’avait mise à son point. Aussi, lorsqu’elle fit irruption tout à coup, d’une allure saccadée, dans le boudoir de la baronne, celle-ci se redressa subitement, l’œil attaché sur Yvonne, soumise et inquiète à la fois. Yvonne avait les yeux très ouverts, les joues enflammées, les gestes étranges.

— Il n’est pas là, dit-elle.

— Qui ?

— Voyez-vous, reprit madame Le Boterf, qui tordait son éventail dans ses doigts et faisait craquer l’ivoire, voyez-vous, cela ne vaut rien d’affiler sa vengeance comme un couteau ébréché dont on ne veut pas se servir de peur de manquer son coup. Il faut frapper tout de suite, avec l’arme qu’on a sous la main ; au moins cela soulage…

Elle haletait en parlant, et ses regards s’égaraient davantage, tournant autour d’elle.

Une main la saisit au poignet, brusquement :

— Taisez-vous, lui dit Abel Henriet.

Elle répéta plusieurs fois, tout bas :

— Non, c’est trop peu, les galères ! Je veux le tuer, le tuer, le tuer !

Il l’entraîna violemment, tenant son bras sous le sien. La baronne voulait les suivre, épouvantée ; Abel lui glissa, se détournant :

— Chut ! qu’on ne s’en aperçoive pas, pour sa fille. Son mari m’a chargé de la surveiller. C’est l’époque de ses crises. Elle a des accès…

Et il se toucha le front. Puis ils se perdirent dans la foule.

Et, tandis que la baronne rentrait dans le salon au bras d’un ambassadeur qui la menait comme une reine, Abel jetait Yvonne dans une voiture pour la ramener chez elle, et la secouait comme s’il eût voulu la briser.

— Malheureuse ! criait-il, vous voulez donc tout perdre ? Revenez à vous. Qu’avez-vous dit à la baronne ?…

Mais Yvonne ne parlait plus. Maintenant elle tremblait la fièvre, les dents heurtées, les lèvres pourpres et gonflées, les yeux clos. Abel la sortit de la voiture et la monta chez elle, comme un enfant.

Le Boterf ne dormait pas. Accroupi sur son lit, entre ses oreillers tassés, il regardait fixement le rond de clarté que formait au plafond la veilleuse suspendue.

Il attendait sa femme pour se mettre dans ses draps ; il avait peur tout seul maintenant, surtout la nuit. Sa raison déjà faible s’était détraquée par les événements survenus dans sa vie ; et peu à peu, elle s’en allait, le laissant chaque jour plus hébété et plus morne.

Il se prit à trembler quand il vit rapporter sa femme, mais il ne bougea pas, se cramponnant aux draps. Abel la coucha en travers du lit et fixa le bonhomme de son regard clair.

— Vous entendez bien ? dit-il, soignez-la, vous-même, seul, n’appelez personne. Personne !… son geste menaçait. Le Boterf ne remua point. Et Yvonne demeura toute la nuit comme on l’avait jetée, sans un soin, secouée par sa fièvre, dans le silence de cette chambre qu’éveillait par instants son souffle rauque, sous les yeux pleins de terreur et de folie de Le Boterf immobile.

La voiture qui remportait Abel Henriet brûlait le pavé. Il avait hâte de retrouver le champ de bataille où sa fortune se jouait.

Comme il rentrait, la soirée était dans tout son entrain. On se groupait pour entendre les artistes qui venaient d’arriver après le théâtre. Un cercle se formait autour du piano : mademoiselle Hamann, de l’Opéra, allait chanter.

Derrière les fauteuils occupés par les femmes, les hommes se penchaient sur les épaules nues et les corsages mal joints, caressés par l’air parfumé que balançaient les grands éventails.

Le silence se fit, excepté dans un coin où M. de la Roche-Boisée faisait rire aux larmes une demi-douzaine de vieilles marquises.

Il évoquait pour elles les souvenirs les plus galants de la Régence ; et le baron Reutch, qui le surveillait, resta béant de surprise à contempler la métamorphose du cynique gentilhomme. Comme il l’en félicitait, un instant plus tard, celui-ci lui glissa avec sa verve gouailleuse :

— Vous mettrez ça sur la facture, n’est-ce pas, baron ? Ça se paye à part, les belles manières, vu que toute votre clique à Mandrin en est sensiblement dépourvue. Moi, je me fends ; voyez plutôt.

Et, d’un air fort noble, ma foi, cette façon de César de Bazan ramena son claque sur les trois boutons de son gilet et s’en alla d’un pas discret glisser un madrigal derrière une tresse blonde.

Une rumeur s’éleva après que mademoiselle Hamann eut chanté de sa voix exquise l’Ave Maria de Gounod : Thérèse Leroy venait d’entrer dans le cercle. La tragédienne était fort belle et son talent remarquable. Ensuite elle devait dire des vers de son poète, Jean Delorme. Toutes les femmes écoutaient. Évah se serrait près de Madeleine. Jean Delorme avait disparu.

Thérèse murmura une ballade, douce comme un clair de lune ; sa voix musicale égrenait les vers qui semblaient prendre des ailes sur ses lèvres ouvertes dans un sourire, et s’envoler dans l’air pour achever leur chanson.

On l’applaudissait à outrance. Elle dit encore quelques strophes, puis elle se déroba et vint se cacher derrière Évah et Madeleine.

Alors, tandis que Tervil, du Palais-Royal, faisait courir des rires fous avec ses imitations des artistes du Théâtre-Français, — lesquelles lui ont valu les foudres de Delaunay et sa malédiction paternelle, — les trois jeunes femmes, blotties épaule contre épaule, se dirent, dans le murmure de leurs voix douces, d’intimes confidences.

Thérèse voulait savoir si Évah était heureuse et la questionnait, tout attendrie, sur ses surprises de jeune mariée. Mais Évah, effrayée du regard ardent de Thérèse, cachait son âme, où l’on aurait pu voir trembler le souvenir de Jean Delorme, et elle s’efforçait de répondre de gais enfantillages qui les faisaient sourire.

Madeleine, plus nerveuse, s’abandonnait davantage : elle laissait deviner l’exaltation où l’emportait maintenant la frénésie de ses besoins de maternité.

Elle disait des choses étranges, avec des regards inquiets autour d’elle, comme si elle cherchait vaguement, dans cette foule d’hommes, dont la plupart lui étaient inconnus, cet ange mystérieux de la légende chrétienne qui vint annoncer à Marie qu’elle enfanterait un fils.

Thérèse les regardait l’une et l’autre, avec un peu de pitié dans sa grande tendresse et leur disait tout bas, la voix vibrante de passion :

— Pauvres chères, Dieu vous conserve vos doux rêves de femmes, et vous préserve des morsures de feu qui font tressaillir à toute heure le cœur et le cerveau de l’artiste. J’étoufferais, moi, ma chère Évah, dans ton paradis conjugal. Et que ferais-je d’un enfant, ma folle Madeleine ? Avec quoi l’aimerais-je ? Je n’ai plus de cœur, je n’ai plus d’entrailles que pour lui, Jean ! Et j’aime mon art presque autant que Jean lui-même. Je meurs de me voir dédaignée, méconnue. Je sens que je deviendrais grande comme les plus grandes. J’ai des fièvres de génie qui me tourmentent jusqu’au délire. Le souvenir de Rachel me brûle ; son nom me semble une injure. Sa gloire m’appartient. C’est moi qui dois la remplacer, l’effacer, l’écraser. Je sens en moi des ardeurs créatrices qui semblent dilater mon cerveau.

» J’ai des conceptions sur l’art dramatique tel qu’il convient à notre époque, avec son mélange d’idéal et de vérité, que je ne veux pas dire, que je dois prouver et que je veux imposer par l’éclat formidable du succès. C’est un public qu’il me faut. Eh bien, à cause de Jean, je reste là. Cependant j’ai des heures de tentation terrible. Il me semble parfois que c’est l’art qui l’emporte. Je broie mon cœur, je me livre à ceux qui m’ouvrent les voies du succès, j’arrive, j’ai tout conquis, je règne ! Et puis j’éclate en sanglots et je viens me rouler aux pieds de Jean, fidèle à lui comme un chien, et dédaignant tout pour une caresse de sa main distraite.

Évah eut un frisson subit et regarda Thérèse : celle-ci reprit avec une tristesse résignée :

— Hélas ! oui, distraite. Jean m’aime bien. Mais que veux-tu ! c’est un poète. Il aime la femme avant tout.

» Toute femme qui passe est un morceau de son idéal. Le charme féminin l’attendrit, l’entraîne. Il ouvre tout de suite ses bras et son cœur, avec des yeux mouillés, des élans de passion qui amènent sur ses lèvres toute une envolée d’exquises prières d’amour.

» Ce n’est pas un sensuel : ses voluptés sont délicates. La femme est pour lui comme un bouquet magnifique composé de toutes les fleurs écloses sous le soleil ; il les respire toutes jusqu’à l’enivrement. Et, quand il est fou de cette ivresse, il chante : voilà Jean Delorme.

» Il est si naïf dans ses infidélités, parfois innocentes, que je n’ai pas le courage de lui en vouloir. Je souffre, seulement, surtout quand il oublie de me revenir. Mais, alors je vais le chercher et je le ramène. Il ne se défend pas ; il est si doux. Je pleure, il m’embrasse. Ma passion qui flambe l’éblouit. Il revient comme un papillon à cette flamme et s’y brûle encore les ailes. Alors, j’ai mon heure, moi, où je le tiens vaincu, suppliant, mon beau, mon fier poète, prêt à donner tout son génie pour un baiser. C’est l’oubli. Plus rien ne vit en nous, alors, que notre amour.

» Mais le lendemain, l’oiseau s’envole, et mes tentations reviennent. Comment tout cela finira-t-il ?

Un éclat de rire formidable passa dans la foule et vint couper l’émotion que les trois jeunes femmes dissimulaient derrière le battement rapide des éventails. Elles écoutèrent : la voix de Tervil, harmonieuse et traînante, recommençait l’imitation tant réussie de Sarah Bernhardt.

— Je n’aime pas cela, déclara Thérèse ; c’est une injure au talent réel d’une grande artiste.

Elle se leva pour chercher Jean Delorme et se faire emmener. Elle l’aperçut, les yeux tournés de son côté ; cependant il ne semblait pas la voir.

Elle fit un geste, il tressaillit, puis s’approcha vivement.

Thérèse se pencha :

— Emmène-moi !

— Il faut que je reste. Je vais te mettre en voiture.

— Tu ne viens pas, Jean ?

— La baronne m’a prié d’attendre : on dansera.

Thérèse le regarda et remua doucement la tête.

— Allons, encore un caprice. C’est bon, je reste aussi.

Le front du poète s’assombrit. Il eut un soupir las et s’assit non loin d’Évah, qui avait entendu.

Alors une colère rougit le visage de la tragédienne. Elle revint à ses amies et leur serra brusquement la main :

— Adieu, je m’en vais, seule. Suis-je assez folle, dites-moi, de m’acharner à ce rêve qui sans cesse me fuit ? Bah ! qui sait ? quand nous nous reverrons, il se sera fait peut-être quelque grand changement dans mon existence. Moi aussi, je suis lasse…

Et elle partit, de son pas un peu théâtral, traversant la foule, qui s’écartait devant elle.

Évah s’était levée comme pour la suivre ; mais elle s’arrêta près de Jean Delorme, et tourna les yeux vers lui.

Puis, la voix tremblante et suppliante, elle lui dit tout bas :

— Suivez Thérèse.

Jean s’était dressé, frissonnant, et regardait, comme en extase, cette jeune femme toute pâle et blanche, si troublée qu’elle en paraissait souffrir.

— Vous le voulez ? lui dit-il.

— Oui.

Il reprit, se rapprochant d’elle.

— C’est pour vous, cependant…

Elle l’interrompit.

— Oui, pour moi, ne faites pas souffrir Thérèse. Allez la rejoindre.

— Oh ! je vous obéirai avec adoration. Soyez ma conscience, Évah ! Laissez-moi vous invoquer à toutes les heures de ma vie. J’ai besoin que votre image toute pure reste en moi, rayonnante et cachée, dans le mystère d’un amour idéal, mais avoué, mais… partagé. Dites, oh ! dites-le-moi, voulez-vous que Jean Delorme reste à Thérèse, mais que le poète soit tout à vous, chastement ?

» Nos âmes seules s’embrasseront dans cette union mystique dont je n’aurais jamais deviné sans vous les ineffables délices. N’est-ce pas que vous ressentez comme moi les joies célestes de cette vie rêvée ? Ce sera notre paradis à nous, mon Ève, un Éden mystérieux dont l’ange des expiations ne nous chassera jamais avec son épée flamboyante ; car nous resterons éternellement purs dans notre passion éternelle !

Le bruit de la foule enveloppait, comme d’un voile discret, les mots poétiques et doux de cette langue étrange et qui tombaient un à un sur le cœur d’Évah, semblables aux pleurs de la rosée longtemps attendue : ce cœur ardent et pur s’épanouissait. Elle se sentait maintenant parfaitement heureuse et tranquille. Jean ne l’effrayait plus : elle pouvait l’aimer. Une sensation délicieuse la parcourait tandis qu’elle s’oubliait à laisser ses regards profonds tomber dans la clarté bleue, sereine et presque divine des yeux rêveurs du poète.

Ils n’échangèrent plus un mot ; c’était fini ; ils s’étaient compris : leurs âmes appareillées allaient marcher dans la vie côte à côte, dussent-ils ne jamais se revoir.

Évah retourna vers Madeleine, qui la guettait, anxieuse, et lui dit d’un ton profondément calme :

— Enfin ! je suis bien heureuse !

Tandis que, pour lui obéir, Jean Delorme courait rejoindre Thérèse.

Alors Évah s’inquiéta de sa mère, qui ne revenait pas. Elle se penchait, cherchant à l’apercevoir.

Abel Henriet s’approcha. Une joie animait quelque peu ses yeux fixes, clairs, à fleur de tête. Il demanda à la jeune femme si c’était son mari qu’elle cherchait. Hector venait d’apprendre, par hasard, une mauvaise nouvelle : son associé pour l’usine métallurgique d’Auteuil avait filé, sans doute avec les fonds en caisse. Afin de s’en assurer, Hector était parti en toute hâte.

— Et ma mère ? murmura Évah effarée par ce désastre.

— Quoi ! vous ne savez pas, la baronne ne vous a pas dit… ? Madame Le Boterf s’est trouvée indisposée, la chaleur… elle s’est retirée.

— Partie aussi ! on m’a laissée seule. Madeleine, j’ai peur. Que se passe-t-il ?…

Abel, souriant, la retint.

— Je vous en prie, madame, rassurez-vous. Quoi qu’il arrive, je suis là, comptez sur moi… Je vous ramènerai si Hector ne revient pas. Ses affaires sont compromises ? Eh bien, nous réparerons cela ! Quant à madame Le Boterf, son indisposition est des plus légères. Ne vous tourmentez donc pas ; vous faites pâlir votre joli visage. Savez-vous qu’on va danser ? Maintenant vous ne pouvez me refuser un quadrille.

Il se penchait très près. Évah, rougissante, se reculait. Il l’obligea à se rasseoir et demeura près d’elle.

Un mouvement se produisit qui jetait la foule à l’entrée des salons. Les femmes se mettaient debout et se haussaient ; les hommes s’empressaient avec des rires et des murmures gais. Bientôt une haie se forma et l’on vit paraître la Nina de l’Alcazar au bras du baron de Monthaut. La chanteuse avait exigé ce triomphe, le baron l’avait obtenu de sa femme. Celle-ci s’avança même au-devant de la chanteuse, qui fut d’abord parfaite de tenue et de modestie.

Elle s’était mise à chanter le répertoire de Judic avec un succès qui la faisait appeler partout.

On remarqua beaucoup sa toilette noire rehaussée de perles fines d’un goût exquis. Elle était moins décolletée que la plus prude de ces dames.

Quand elle eut débité ses deux chansonnettes : Ne me chatouillez pas, et les Sentiers perdus, l’enthousiasme éclata en bravos frénétiques, on ne se possédait plus.

Les femmes, grisées par ces gaudrioles si finement dites, applaudissaient, les yeux brillants et humides.

Les hommes perdaient toute mesure, et se disputaient la Nina presque tout haut, criant leurs adorations et leurs folies comme en un lieu public.

La baronne, sur l’avis d’Edwards D…, dut intervenir pour faire cesser ce scandale.

Elle se fraya un passage, rompit le cercle qui entourait la chanteuse et se posa près d’elle, grave et hautaine, promenant ses regards dédaigneusement allongés.

— Doucement, messieurs, avait-elle dit.

La Nina, furieuse, la toisa insolemment.

Et la foule se régala une minute du rapprochement de ces deux femmes qui, maintenant, semblaient mesurer leurs forces et se défier. Le contraste de leur beauté achevait de rendre l’aventure piquante.

Sarah toute flambante, le chair nacrée, avait des clartés de soleil. La Nina, brune, éclairée de ses yeux trop noirs, rehaussée d’un fard éclatant sur les lèvres et sur les joues faisait tout pâlir autour d’elle. Un murmure s’éleva bientôt avec des exclamations basses : on commençait à comprendre qu’on était allé trop loin en acclamant aussi bruyamment la chanteuse sous les yeux de la baronne de Monthaut.

Le cercle s’élargissait autour de la Nina. En dépit de sa crânerie, celle-ci se sentit mal à l’aise et chercha rapidement un bras pour s’accrocher et partir. Mais, un à un, les hommes défilèrent. Le crédit de la baronne prenait une haute importance par la situation du baron, et surtout par celle d’Edwards D… dans cette Banque territoriale dont on s’entretenait maintenant comme d’un événement national.

Parmi les invités, il en était peu ou point que l’on n’eût englobé dans cette vaste filouterie : journalistes avec la réclame, banquiers avec un intérêt dans la souscription, propriétaires avec un contrat de garantie qui élevait de deux ou trois pour cent le revenu de leurs propriétés foncières, députés avec la certitude de s’attirer les faveurs du puissant homme d’État, Edwards D…

Tous les autres étaient conquis comme actionnaires. À cette heure, l’affaire battait son plein. On pouvait ouvrir les guichets : la souscription serait dix fois couverte.

Donc, pas un de ces hommes n’osait se compromettre vis-à-vis de la baronne en offrant son bras à la chanteuse, lorsque le baron de Monthaut accourut. Sarah pâlit de fureur et fit un pas au-devant de lui. Maintenant, une sotte colère de vanité lui montait en tête ; elle eût plutôt fait une scène que de laisser son mari emmener la chanteuse.

Le baron Reutch s’avança pour couper le chemin au baron de Monthaut : un scandale à un tel moment pouvait tout compromettre. On lui toucha l’épaule : c’était La Roche-Boisée ; il clignait l’œil et souffla dans l’oreille du baron :

— Un petit chiffon de cinq cents balles, patron, et je vous débarrasse de la donzelle. Je l’emmène illico.

Le baron fouilla rapidement dans son gilet et fit le geste de serrer la main à M. de la Roche-Boisée. Celui-ci se coula près de la chanteuse qui se trouva tout à coup au bras du gentilhomme avant de l’avoir aperçu. Il lui murmura, galamment penché :

— Marquis de la Roche-Boisée, ma belle, pour vous servir. Allons-nous-en…

La Nina releva la tête d’un geste superbe, renvoya sa traîne avec un mouvement du pied qui semblait un piaffement de colère, puis s’enfonça tout à coup dans ses jupes pour sa révérence à la baronne : révérence de théâtre, impertinente et moqueuse, qu’un sourire accompagnait. Après quoi, elle s’en alla très fière au bras du marquis.

Quand celui-ci l’eut installée dans sa voiture, il lui fit cette déclaration de principes :

— Ma chère, je ne paye pas les femmes, je leur fais cet honneur. Vous plaît-il maintenant d’être marquise pour vingt-quatre heures ? Non ? Je suis bien votre serviteur.

Et il ferma la portière. Puis il sauta dans un fiacre et donna l’adresse d’un tripot où il pensait cette fois rattraper la fortune avec les cinq cents francs du baron ; car il murmurait, mâchonnant un cigare et vautré sur les coussins :

— Bonne affaire : malheureux en femmes, heureux au jeu.

La nuit s’avançait, la foule devenait moins pressée dans les salons de la baronne et l’on pouvait danser.

L’orchestre, caché dans la serre, jouait avec infiniment de discrétion des airs de valse que l’on distinguait à peine comme si la brise les apportait de loin.

Des couples tournaient ; on entendait le frôlement soyeux des longues traînes.

Et puis, peu à peu, de grands vides se faisaient ; des clartés tombaient maintenant sur le parquet, çà et là, toujours plus larges. Il y avait des silences remplis de souffles las : c’était la fin.

Madeleine était partie avec Jules Lenormand, qui l’accompagnait partout, M. de Cléran se retirant du monde, de plus en plus. Évah s’obstinait à demeurer pour attendre son mari ; Abel Henriet ne la quittait pas et il lui faisait peur.

Tout à coup la baronne disparut. Alors quelques rares couples de danseurs, des couples jeunes, pleins d’entrain, commencèrent un galop final. Les valets regardaient aux portes. Une à une les bougies s’effondraient. L’orchestre se tut. Et, dans les clartés roses du jour qui venait, les derniers invités s’enfuirent.

Évah les suivit, toute pâle, effarouchée ! Enveloppée dans son capuchon de satin blanc, elle descendait les marches, le cœur gros d’angoisses, avec Abel auprès d’elle, qui la soutenait, familier, très tendre. Il avait son coupé, il y fit monter la jeune femme.

Elle ne savait plus se défendre, la tête lui tournait. Elle serrait convulsivement sa mante autour d’elle et elle se blottit dans un coin de la voiture, les genoux tassés.

Àce moment Hector parut. Il était livide ; mais en apercevant Évah, il sourit.

— Chut ! dit-il à Abel Henriet ; tout est vrai.

— Vous pouviez demeurer, répondit brutalement Abel, j’aurais reconduit madame. Manquez-vous de confiance en moi ? Il faudrait le dire.

L’agent d’affaires parlait bref, les dents serrées, le regard dur, horrible dans sa fixité.

— Mais…, pas du tout, balbutia Hector ; au contraire, je voulais vous prier…

Abel Henriet lui tourna le dos, et se rapprocha d’Évah, qui se pressait de quitter la voiture ; il l’arrêta et la forçant à se rasseoir :

— Demeurez, lui dit-il tout bas, cette voiture est à vous, comme tout ce qui m’appartient, et, quoi qu’il arrive, ne vous tourmentez pas ; mais appelez-moi : je vous aime…

Il fit monter Hector et s’installa en face du jeune couple, ses genoux appuyés à ceux d’Évah, qui se tordait d’horreur et de honte.

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