‹ Les femmes qui tombentChapitre 17 sur 29 · 01 · 16

01 · 16

Madame Le Boterf entrait en convalescence. Le lendemain de la soirée chez la baronne, on l’avait trouvée gisante en travers du lit, la moitié du corps paralysé, un côté de la face immobile, un œil clos, l’autre fixé devant elle avec une horrible expression de désespoir.

Elle fut un mois sans parler, sans pouvoir écrire : sa main droite était inerte. Elle écoutait et faisait des gestes violents de ses membres restés libres. Et puis, peu à peu, le mal disparut ; elle balbutia, elle fit quelques pas se tenant aux meubles. Enfin, après trois mois d’inaction et d’impuissance, elle recommençait à vivre. Mais sa jeunesse avait sombré dans cette épouvantable épreuve ; ses joues demeuraient d’un blanc de cierge et creusées, avec des rides aux coins de la bouche ; ses cheveux devenus rares et grisonnants, découvraient loin ses tempes aplaties.

Elle s’était effilée encore et ses vêtements flottaient sur la mince charpente de son petit corps décharné. La souffrance morale plus que la maladie la rongeait.

Pendant ces trois mois, elle avait assisté, sans s’y pouvoir mêler, à des événements cruels pour elle, pour sa fille ; elle avait dû lâcher sa vengeance, dont les projets maintenant semblaient se retourner contre elle et elle avait subi ce martyre de comprendre parfois dans le murmure des voix qu’elle était menacée d’une paralysie complète, qui la clouerait vivante dans une inguérissable immobilité. Cette torture ne l’acheva pas : elle sembla, au contraire, se dégager de son mal par un effort surhumain de sa volonté obstinée. Et, à peine debout, elle tendit ses nerfs pour recommencer la lutte.

Mais toute son œuvre s’était détraquée ! M. Le Boterf avait été remplacé dans son emploi ; la maladie de sa femme ayant achevé de lui tourner l’esprit. Il passait sa vie dans un fauteuil, bien sage, ne remuant jamais, les yeux attachés sur Yvonne, obéissant à tout le monde et s’éteignant doucement sans qu’on y prît garde.

Dès qu’Yvonne put aller et venir dans la maison, il garda le lit. Elle le faisait manger comme un enfant ; puis on lui donnait des images, des journaux coloriés, toujours les mêmes. Il les regardait sans se lasser, ne parlant pas.

Évah était retournée chez sa mère avec Hector : ils étaient ruinés. La faillite provoquée par la fuite de l’associé avait tout emporté.

Maintenant Hector revenait à ses inventions avec une obstination désespérée ; la fièvre l’avait repris. Il passait ses journées à courir, cherchant des commanditaires pour exploiter telle découverte merveilleuse qui le rendait fou pendant une semaine.

Après quoi, il l’abandonnait pour se jeter sur une autre. Et c’étaient chaque fois des rêves de fortune, des échafaudages d’illusions qui montaient toujours plus haut.

Il ne comptait que par millions, et l’or ruisselait dans les feuillets de son carnet couverts de chiffres.

Au milieu de tous ces calculs, la caisse était vide. Yvonne avait vendu à Abel Henriet le dernier des documents secrets dérobés chez l’homme d’État : Abel ignorait que ce fût le dernier. Pendant la maladie d’Yvonne, il avait fait des avances ; mais, sou à sou, ne quittant plus la maison, sans cesse à la poursuite d’Évah, qui s’indignait de voir accueillir ses services d’argent.

— Nous sommes en compte avec votre mère, disait-il.

Et la malade faisait signe que c’était vrai.

Cependant, dès qu’Yvonne put sortir, elle courut chez la baronne de Monthaut.

La Banque territoriale, cotée à la Bourse, faisait trois cents francs de prime : l’appel du dernier versement ne la fit pas baisser d’un centime, au contraire.

On jouait sur cette valeur avec une frénésie insensée. Il va sans dire que le public achetait et que les fondateurs vendaient. Déjà tout le comité secret avait fait sa pelote. Le baron de Monthaut ne ramassait pas, lui ; comme il croyait à l’éternité de cette source miraculeuse, il en dégorgeait le plus qu’il pouvait sur le monde galant dont il était redevenu le héros.

Le luxe de la baronne ne connaissait plus de frein. Son hôtel était cité comme une merveille dont les splendeurs avaient été jusqu’alors inconnues en France. On parlait d’étoffes de soie tissées tout exprès pour les palais d’Orient, de tapisseries enlevées à des commandes royales, de meubles d’art choisis, çà et là, dans les plus fameux musées de l’Europe. Elle portait au doigt une perle qui valait huit cent mille francs ; et l’on avait expédié quelqu’un aux Indes afin de rechercher le pendant de ce bijou encore unique pour en faire deux boutons d’oreilles.

Le bel appétit de Sarah avait enfin trouvé à se satisfaire. Elle s’était attablée à cette orgie de millions, et de ses dents fines et blanches, elle dévorait. Encore ne la servait-on pas assez vite ; elle prenait de toutes mains. Edward D… ne lui suffisait plus, bien que l’homme d’État, grisé aussi par cette fête, se fût lâché dans le tourbillon jusqu’à accepter du baron Reutch, à titre d’avances toujours, des sommes folles qu’il faisait gâcher par sa maîtresse.

Insatiable, elle rongeait tout ce qui était à sa portée ; et sa réputation lui attirait maintenant des fantaisies princières venues des quatre coins du monde. Des nababs arrivaient, comme en ambassade près de cette reine des courtisanes, et déposaient à ses pieds, sous forme d’offrandes, des fortunes royales dans des écrins de pierreries.

Elle recevait habituellement dans une serre, au milieu des plantes les plus extravagantes, des fleurs les plus merveilleuses de la Flore exotique. Il y avait des allées sablées d’or, des fontaines avec des enfants nus taillés dans un marbre rose et qui semblaient vivants dans leur pose impudique sous le frissonnement des eaux jaillissantes.

Là, sous un palmier, Sarah, vêtue de crêpe des Indes brodé d’oiseaux-mouches, sa chevelure épandue comme un voile rouge, allongeait son beau corps sur des coussins japonais peints comme des albums, avec leurs paysages au ciel doré, aux jardins bleus traversés d’un vol de hérons au ventre d’argent.

Elle se souleva lorsqu’on introduisit madame Le Boterf et ne reconnut pas d’abord ce visage blême et cette forme grêle enveloppée de noir.

Depuis trois mois, du reste, Yvonne lui était sortie de l’esprit. Elle ne l’avait pas revue, n’ayant plus eu besoin d’elle.

C’est à peine si elle se souvint.

Mais Yvonne lui redressa la mémoire. En quelques mots brefs, elle lui rappela les services rendus. Ce ton déplut à Sarah, qui n’avait plus de raison aujourd’hui pour le supporter. Une colère lui vint. Sans répondre, elle examina la petite bourgeoise de la tête aux pieds, avec son grand air d’impertinence.

Madame Le Boterf comprit vite que la baronne lui avait échappé. Il lui fallait renoncer désormais à se servir d’elle pour l’œuvre à laquelle elle l’avait jadis si adroitement préparée : dérober les correspondances de l’homme d’État.

C’était cependant le dernier espoir d’Yvonne, tant pour compléter sa vengeance que pour se procurer du pain. Elle songea qu’on allait en manquer au logis.

Rien ne parut sur sa face du spasme qui serra sa poitrine. Elle dissimula son angoisse pour dire à la baronne avec un léger sourire :

— Il paraît que vous pouvez vous passer de mes services maintenant. Tant mieux. Moi de même du reste. Alors séparons-nous. Mais, avant… vous souvient-il d’un prêt que je vous fis, il y a quelques mois, et que vous avez oublié de me rendre ?

— Un prêt ? En êtes-vous certaine ? demanda la baronne avec un air d’extrême surprise, tandis qu’un sourire moqueur retroussait sa lèvre rose.

Elle promena ses regards autour d’elle, les reporta sur Yvonne et répéta avec un sourire qui aiguisait sa raillerie :

— Vous m’avez prêté, vous ?… vous ? à moi ?…

Yvonne eut un sursaut de dégoût. Elle se leva et faillit sortir. Mais elle revint : il lui fallait cet argent.

Du bout des doigts, elle tendit et mit sous le nez de la baronne son reçu de six mille francs.

— C’est inouï, déclara Sarah avec une nonchalance hautaine. Il y a des jours, vraiment où on a l’esprit à l’envers. Je vais faire appeler l’intendant.

— Dites donc, répliqua sèchement madame Le Boterf, ne pourriez-vous rendre la somme comme vous l’avez reçue, de vous à moi ?

La baronne éclata de rire en touchant le cordon de la sonnette :

— Vous êtes exquise, ma parole d’honneur. J’en ris aux larmes. — Envoyez-moi M. Charles, dit-elle au laquais qui se présenta.

Yvonne se contenait, blanche de rage.

Un petit homme chauve, orné de lunettes, rasé et futé, entra bientôt d’un air empressé.

— Voyez donc ce papier, lui dit la baronne avec une intonation singulière.

L’intendant roula son regard sur le visage des deux femmes, examina le reçu, toussa, puis déclara nettement :

— Ça ne vaut rien : il manque la signature de M. le baron.

— C’est bien ce que je pensais, ajouta tranquillement la baronne.

— Vous dites ? s’écria Yvonne.

M. Charles glissa le papier dans sa poche et tourna les talons avec une raideur respectueuse.

Madame Le Boterf bégaya en marchant sur la baronne :

— Vous ne payez pas ?… vous ne payez pas ?…

Sarah s’était levée brusquement, un peu pâle ; mais l’intendant entrait suivi de deux valets qui se jetèrent sur Yvonne.

Elle ne fit pas un geste pour se défendre ; mais, regardant la baronne, elle lui dit d’une voix devenue très calme :

— Nous nous retrouverons en cour d’assises, madame. À bientôt !

Quand elle fut dehors, un étourdissement la prit. Des larmes lui brûlèrent les yeux. Elle se sentait faible et comme vaincue.

Ce besoin d’argent la terrassait. Cependant elle ne voulait pas, elle ne pouvait pas abandonner la lutte.

Elle marchait au hasard, rasant les maisons pour être moins heurtée dans sa course distraite, ne voyant rien, se parlant à demi-voix. Elle se raisonnait. Elle savait bien qu’une crise nouvelle pouvait ramener la paralysie complète, et, courageuse, elle se calmait. Il ne s’agissait que d’attendre, d’ailleurs. Dans quelques mois, la justice allait s’abattre sur Edwards, sur la baronne, sa complice. Elle serait vengée. Et puis Hector avait du génie. Il créerait quelque invention dont le monde entier retentirait.

Ne parlait-il pas déjà d’appliquer l’électricité à la direction des ballons : quelque chose comme de la foudre emmagasinée, et qui servirait de rail invisible à des tramways aériens !

Il deviendrait célèbre et riche. Évah monterait au premier rang, toujours pure, n’ayant jamais frôlé de son pied la boue immonde où elle était tombée, elle.

Le souvenir de ses hontes lui donnait des frissons. Pour s’apaiser, elle se répétait : « Je me suis fait justice. »

Puis la pensée obstinée lui revint : pour attendre la fortune d’Hector, il fallait de l’argent. Personne n’en pouvait gagner, ni elle, ni Évah, ni l’infirme qui gisait sur son lit. Toul à coup elle pensa à madame Goyanne. Elle avait tant dépensé pour la nipper, peut-être aujourd’hui, par orgueil, le lui rendrait-elle.

Toute lasse qu’elle était, et la marche encore pénible, elle s’achemina vers le logis où Lucie Goyanne venait de s’installer depuis peu.

C’était un entresol dans la Chaussée-d’Antin. En récompense de ses bons services, Abel Henriet en avait rendu un autre à Lucie Goyanne. Il l’avait détournée du projet de caser son mari dans l’administration de la Banque territoriale.

Et la jeune femme, profitant de ses relations, venait de faire obtenir à M. Goyanne le poste d’inspecteur au ministère des finances. Cela lui créait immédiatement une situation. Elle résolut d’en tirer un grand parti pour ses vues ambitieuses. Désormais, elle était posée ; on pouvait venir chez elle.

Elle aurait un salon. Les notabilités politiques et autres, qu’elle avait conquises par la facilité de ses abandons, l’entoureraient. Ce serait le noyau autour duquel viendraient se grouper, peu à peu, les individualités marquantes qui sont le relief et l’attraction des cercles mondains. On dirait bientôt : « Le salon de madame Goyanne, » comme on dit : « Le salon de madame A. ou celui de madame de B. »

Lucie avait le vice intelligent et l’ambition point vulgaire. Elle entra tout de suite dans la peau de son personnage. Elle modifia ses allures, ses toilettes, sa maison.

Les douze mille francs que gagnait son mari lui permettraient d’en dépenser cinquante mille. Elle loua un appartement composé surtout de trois salons ; l’un immense et deux très petits ; des confessionnaux, comme elle les nommait ; car elle avait appris son rôle de femme politique, et elle connaissait la valeur d’une confidence adroitement obtenue.

Le cocher qui menait son coupé, la cuisinière qui confectionnait les fins repas, offerts encore aux seuls intimes, et la soubrette de comédie qui ouvrait sa porte composaient tout son personnel.

Et, tandis que la baronne de Monthaut roulait sur des coussins sa demi-nudité échevelée et sa mollesse de blonde sensuelle et bête, Lucie Goyanne recevait dans son grand appartement sombre, en robe longue et montante, correcte, distinguée, gracieuse et souple, jouant de ses yeux et de son sourire avec une rare et intelligente perfection.

Lorsque madame Le Boterf sonna à cette porte, le valet ouvrit, puis poussa un timbre et remit à la femme de chambre accourue la carte de la visiteuse. On l’avait poliment introduite dans l’antichambre, meublée de deux grands tableaux de maîtres modernes, au sujet grave ; un bronze d’art sur la cheminée, la Diane de Gabies chastement voilée, un tapis sombre et un divan circulaire.

Yvonne regardait, avec une surprise vague dans ses yeux noyés. Voilà donc ce que Lucie avait ramassé dans la fange où elle l’avait aidée à tomber ? Un intérieur honnête, une situation, une respectability apparente. Cette prostituée s’était servie du vice comme d’un marchepied pour atteindre à la considération, aux respects dus à une existence honorable. Elle irait de pair avec les femmes sans tache, son nom serait mêlé à toutes les bonnes œuvres ; toutes les portes s’ouvriraient devant cette belle jeune femme, spirituelle et sérieuse, qui entrerait partout, la tête levée, au bras de son mari.

Yvonne se demandait, dans une sorte de défaillance morale, si c’était bien la peine de défendre et de venger si chèrement sa vertu, quand cette vertu comptait pour si peu dans la considération du monde, quand il suffisait d’en revêtir hypocritement la livrée pour satisfaire aux exigences de la pudeur sociale, quand cette vertu, enfin, était la monnaie courante dont toutes les femmes adroites payaient leurs succès, leur fortune ou leurs honneurs.

Elle eut une vision rapide de ce grouillement d’infamies qui constitue la vie mondaine. Elle entrevit tous ces hideux compromis de la conscience qui ont détraqué le sens de l’honnête et du juste jusque dans les âmes les plus timorées, à ce point que la morale universelle s’en trouve ébranlée, que les codes vacillent, que les sociétés pourries dans leurs moelles ne savent plus à quelle révolution se vouer pour retrouver les principes sains et vigoureux d’une morale nouvelle où la vertu — qui n’est pas seulement un mot — reprendrait enfin ses droits.

Alors, Yvonne fit un retour sur sa vie manquée. Elle revint aux premiers temps de son petit ménage besoigneux. Puis elle revit sa lutte et sa défaite chez l’homme d’État, et ses fureurs et les manœuvres honteuses de sa vengeance et les terreurs de son mari, qui en était devenu fou, et la ruine d’Évah, et la paralysie qui l’avait saisie elle-même dans un de ses accès de rage ; son cœur se gonfla d’une amère et noire tristesse. Elle pensa :

— C’est mauvais, la vengeance ; d’ailleurs, c’est une honte de plus. Et puis à quoi cela sert-il ?

Dans ce milieu élégant et sévère, une sorte de tolérance pour les pratiques habiles employées par Lucie, lui venait lentement. Peut-être, si sa jeunesse n’eût pas été partie, serait-elle tombée, elle aussi, entraînée par l’exemple et la misère.

Cette pensée l’effleurait, sans doute ; car immédiatement elle songea à Évah, toute jeune, elle, et qui, un jour, bientôt peut-être, serait réduite à solliciter des hommes l’aide et les secours dont ils exigent le prix. Aussitôt la fureur lui revint et empourpra son visage blême.

Évah !… oh ! la voir tomber comme les autres, cette madone, belle et pure, dont la blancheur céleste était maintenant tout l’orgueil de sa vie ! Yvonne se redressa dans sa vertu défaillante ; le courage la reprit. Elle lutterait pour sa fille. Elle la défendrait, elle l’arracherait aux tristes séductions de la misère. Oh ! elle la sauverait de la chute, dût-elle la tuer si elle la voyait faiblir.

Un trottinement de souris la fit se retourner ; la soubrette rapportait la carte d’Yvonne. Après une assez longue délibération avec elle-même, Lucie Goyanne refusait de voir ce témoin indiscret de ses premiers pas.

— Madame est bien fâchée, mais elle est souffrante et ne peut pas recevoir.

— Vraiment ! gronda madame Le Boterf.

Puis elle se calma. Elle réfléchit, et tremblante de honte, elle écrivit quelques mots au crayon qu’elle pria la femme de chambre de porter à sa maîtresse. Elle suppliait Lucie de lui avancer un billet de mille francs en acompte sur certaines petites dépenses dont elle lui était redevable. Et, lâchement, elle l’assurait de sa reconnaissance et de son amitié. La femme de chambre revint aussitôt, et, avec un sourire de pitié, allongea vers madame Le Boterf un billet de cent francs tout ouvert :

— Madame a dit que c’est tout ce qu’elle pouvait faire. Madame a ses pauvres.

Yvonne recula comme si on l’avait frappée au visage. Puis elle se jeta sur ce chiffon de papier, le prit, le déchira, l’émietta, avec un grondement rauque et lança ces débris autour d’elle.

Alors elle cria par deux fois :

— Catin ! misérable catin !…

Et elle se sauva, sentant ses yeux crever de larmes.

Lorsque Yvonne se retrouva dehors, c’était l’heure où la foule commence à envahir les boulevards, l’heure où la façade des cafés se garnit de consommateurs d’apéritifs, où les chercheuses de dîners rôdent, où vont au Bois ceux qui dînent tard, quand en reviennent les autres. En quittant la rue de la Chaussée-d’Antin, Yvonne se trouva prise dans cette cohue, dans cet encombrement de voitures. Ses jambes ployaient ; elle se sentait lasse à mourir. Les omnibus passaient complets ; elle ne savait plus comment elle rentrerait chez elle. Elle s’arrêta, regardant sans voir ce défilé de la vie parisienne, animé, bruyant, rapide, qui tournait comme un panorama devant ses yeux agrandis par l’extase de la fatigue.

Tout à coup un fiacre vint raser le trottoir où elle se tenait immobile et un homme se pencha, l’appelant.

Elle reconnut Abel Henriet. Immédiatement elle se ressaisit et prit un ton dégagé pour dire :

— Cela se trouve bien. Ces cochers sont d’une impertinence à cette heure-ci ! Croiriez-vous que je n’ai pas pu en arrêter un ?… Emmenez-moi.

Il la fit monter. Alors elle remarqua l’expression de rage froide qui rendait sinistre le visage d’Abel Henriet. Ses yeux fixes regardaient Yvonne avec une dureté féroce.

Il dit les dents serrées :

— Je viens de chez vous.

Elle sentit l’approche d’un nouveau désastre, et répondit un peu émue :

— Qu’arrive-t-il ? Vous cherchez Hector ?

— Non : c’est vous que je cherchais.

— Moi ?

— Vous voici, causons.

Il jeta son cigare, leva la glace et se tourna de côté pour faire face à Yvonne, les bras croisés. Puis, hardi, violent, de sa voix qui vibrait comme une cloche d’acier, il commença :

— Ah çà, voyons, expliquons-nous. Depuis trois mois que vous acceptez mes services, que vous vivez à mes dépens, vous et les vôtres, que je fournis aux besoins de votre ménage, sous couleur de prêt ou d’avances, payant le loyer, le docteur, les pilules, la pâtée et le reste, vous êtes-vous imaginée, par hasard, que j’y allais ainsi de ma bourse en votre honneur ou par pure philanthropie ? Il faudrait en rabattre. Je suis un homme d’affaires, moi, je ne donne rien pour rien. Tout argent qui sort de ma poche doit me porter intérêt, soit en argent, soit en plaisirs. Or, pouvez-vous me rembourser ? Avez-vous quelque document précieux à me vendre ? Je vous préviens qu’elle est ronde la somme que vous me devez…

Yvonne écoutait de toute son âme, les lèvres serrées, ne voulant pas répondre avant d’avoir bien compris.

Il interpréta ce silence comme un aveu.

— Non, n’est-ce pas ? Eh bien, me direz-vous comment vous comptez vous acquitter ?

Alors elle se redressa menaçante, le défiant de son regard aigu, et répondit lentement :

— En ne vous dénonçant pas à la justice, monsieur l’inventeur de la Banque territoriale. Edwards D… m’achèterait cher le secret de votre combinaison financière. Ne l’oubliez pas.

Les deux complices se regardèrent une minute, face à face, blêmes tous deux, avec une haine folle dans les yeux d’Abel. Yvonne devinait qu’il se contenait pour ne pas se jeter sur elle, les mains autour de sa gorge.

Ses lèvres blanches tremblaient quand il reprit :

— Où sont vos preuves ?

Elle ouvrit la bouche, comme pour répondre, mais elle se tut.

Ce silence exaspéra l’agent ; il lui saisit le poignet et l’écrasa dans ses doigts en répétant :

— Mais dites-le donc ! où sont vos preuves ?…

— Me croyez-vous si niaise que de vous répondre ? Voyons, lâchez-moi, dit-elle de sa voix rude. Je vous ai aidé dans cette infamie ; que l’œuvre s’accomplisse. Je ne vous trahirai pas. Mais, vous, prenez garde à ce que vous osez convoiter pour vous payer de vos avances… oui, avances ; ne ricanez point, Hector vous remboursera. Encore une fois, prenez garde ; car, si je vous ai bien compris, ce n’est pas en mon honneur que vous nous avez obligés. C’est pour ma fille, n’est-ce pas ? c’est pour elle que pendant trois mois vous n’avez pas quitté la maison ?

Elle leva ses poings frémissants et les tendit vers le visage d’Abel.

— Voyez-vous, disait-elle, et dans son bégaiement de fureur, on eût dit que sa langue se paralysait encore, voyez-vous, si vous avez le malheur de la poursuivre, si vous essayez seulement de la revoir, si vous vous permettez de lever les yeux sur elle, je…, je me dénoncerai moi-même à la justice pour vous entraîner avec moi… Vous savez comment je me venge ? Si vous touchez à ma fille, je ne reculerai devant aucun opprobre, aucune honte. Je sacrifierai tout pour la préserver de la chute infâme que vous lui préparez. Car j’y vois clair maintenant : la ruine d’Hector est votre œuvre ; ne dites pas non : je connais vos procédés. Eh bien, vous voilà averti, n’est-ce pas ? Renoncez à vos projets ignobles ou je vous perds. D’ailleurs, c’est fini entre nous, maintenant : notre crime est consommé, nous n’avons plus à nous revoir. Passez donc votre chemin. Nous ne nous connaissons plus.

Elle fit arrêter la voiture et descendit.

Abel, le visage crispé, se pencha, essayant de sourire :

— Voyons, dit-il, ne faites donc pas du drame à tout propos. Vous savez qu’on va manquer de pain chez vous, si je n’y retourne pas.

— Que vous importe ?

— Évah souffrira ; elle se débattra dans sa misère, et… si ce n’est moi, ce sera un autre. Vous n’êtes pas raisonnable. Si vous vouliez cependant…

Il n’acheva pas. Elle s’était élancée, et de toutes ses forces, le frappait au visage.

Il la repoussa brutalement, et, tandis que, près de tomber, elle chancelait sur le trottoir, il lui cria avec fureur :

— Eh bien, je l’aurai malgré vous, et bientôt…

— Bientôt ? redit-elle machinalement.

Comme la voiture partait, il lui jeta ces mots dans un rire :

— À votre prochaine paralysie !

Yvonne rentra chez elle, se tenant aux murs ; l’effroi dilatait ses yeux, il lui semblait que l’engourdissement qui pesait sur elle était le commencement de l’attaque. Sa pensée vive se représentait tous les détails de cette catastrophe ; elle voyait la maison sans argent, Évah affolée entre ses deux infirmes manquant de soins, et Abel la poussant à se sacrifier pour eux.

Elle rentrait tard, comme une autre fois dont Évah se souvenait bien, et presque aussi épouvantée.

Elles se regardèrent, silencieuses, n’osant s’interroger. Une tendresse leur était venue au milieu de tous ces malheurs ; tendresse farouche chez madame Le Boterf. Les yeux sur Évah, elle suivait sa pensée. Tout à coup elle demanda :

— Personne n’est venu aujourd’hui ?

Évah rougit violemment, avec un sursaut de dégoût :

— Si, dit-elle, quelqu’un qui ne reviendra pas, je l’espère : Abel Henriet.

— Tu l’as chassé ?

Une rapide expression de bonheur se posa sur le visage de la mère, qui souriait maintenant avec des regards mouillés.

— Oui, reprit Évah, je n’y tenais plus. J’aurais quitté la maison. Tant que j’ai pu ne pas l’entendre, je l’ai supporté : toi, Hector, vous êtes en rapport d’affaires avec lui… mais aujourd’hui…

— Il t’a insultée ? s’écria madame Le Boterf.

Elle tremblait, elle s’affolait. Une angoisse atroce lui serrait le cœur. Quelle était cette injure qui empourprait ce front chaste, qui mettait de grosses larmes dans les yeux baissés et confus de la jeune femme. Quoi ! le misérable aurait osé !…

— Je t’en prie, balbutia madame Le Boterf, dis-moi tout.

Évah, maintenant, pleurait comme une enfant. Elle détournait la tête, n’osant regarder sa mère. Soudain, elle se jeta à son cou et s’écria en sanglotant :

— Oh ! maman, maman, il m’a embrassée là…

Et, avec un geste d’horreur, elle appuyait sur sa joue sa main crispée.

Yvonne posa silencieusement ses lèvres sur cette joue pour en effacer la souillure. Puis elle étreignit sa fille, doucement.

Il semblait qu’Yvonne eût repris courage.

— Voyons, dit-elle, essayons de nous tirer d’affaire tout seuls. Où est ton mari ?

— Il est allé voir un monsieur qui demande dans les journaux à commanditer une entreprise…

— Oui, je sais ; c’est toujours la même chanson. Enfin, il finira peut-être par rencontrer une bonne veine. En attendant… nous allons tout vendre ; il y en a encore pour de l’argent ici ; nous grimperons là-haut, sous les toits. Nous chercherons des écritures à faire dans la maison…

— Je pourrais donner des leçons, interrompit Évah.

— Courir le cachet et les rues ? Non pas. Tout ce que tu pourras faire chez toi, à la bonne heure ! Tu vois ce que l’on trouve lorsqu’on a besoin des gens, des hommes surtout ?

Évah frissonna.

— Que cela te serve de leçon, prononça solennellement madame Le Boterf. Jamais, en aucun cas, ne va demander un service à un homme. Quoi qu’il arrive, quelle que soit notre misère, laisse-nous crever dans un coin plutôt que de t’exposer à leurs outrages. Rappelle-toi bien mes paroles, Évah. Si je retombe en paralysie, je ne pourrai plus jamais te conseiller ni te défendre. Épargne-moi ce martyre de me sentir clouée immobile sur mon lit pendant que tu serais seule dehors, livrée par le besoin à toutes les tentations qui font faillir une femme. Oh ! si tu savais comme la chute est facile ! Il faut que tu le saches aussi : il y a des hommes qui violentent les femmes, qui les flétrissent malgré elles… Ne t’expose jamais, jamais. La lutte est impossible avec eux. C’est la lutte qu’il faut fuir. Ne l’oublie pas.

Ces paroles troublantes ajoutaient à l’effarouchement instinctif qui donnait à la jeune femme ces belles allures, à la fois nobles et craintives, de la Diane antique. Elle prenait une peur plus grande en écoutant sa mère.

Cependant une quiétude charmante et naïve lui restait au fond du cœur, quand elle songeait qu’elle pourrait s’abandonner sans danger à une éternelle solitude à deux avec un poète épris d’idéal comme Jean Delorme.

Page 1