‹ Les femmes qui tombentChapitre 25 sur 29 · 02 · 3

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Évah, n’ayant plus entendu parler de Madeleine, se crut oubliée. Elle souffrit, mais elle ne chercha pas à la revoir. Dans l’écrasement de sa vie d’humiliation et de misère, cette nouvelle douleur tombant sur elle la laissa presque insensible. Bientôt elle n’y songea même plus. Cette amitié, c’était aussi le passé ; un passé de quiétude, de jouissances paisibles, et qui était à jamais évanoui.

Elle perdait cela comme elle avait perdu sa situation sociale et le reste : tout s’enchaînait.

Quand elle se voyait maintenant, de ses belles mains blanches aux doigts fins, toucher à tous les objets grossiers du ménage, aller et venir, la jupe troussée, dans le galetas, sans feu l’hiver, et brûlant l’été, où ils agonisaient tous les trois, elle, sa mère et son mari, il lui semblait parfois qu’elle avait vécu deux vies, dont l’une, la vie heureuse, dans des temps très éloignés ne lui laissait que de vagues souvenirs.

Hector Martin-Dumont avait essayé de se placer dans un magasin : cela n’avait pas réussi. Il oubliait sa besogne des journées entières pour se livrer à ses calculs et à ses rêveries d’inventeur. Il s’astreignit pourtant à faire des écritures, deux heures chaque soir, chez un boutiquier juif qui le payait mal, mais promettait de lui trouver un commanditaire pour son invention du rail de chemin de fer, à sonnerie électrique, qui devait rendre impossible la rencontre de deux trains. On vivait maintenant sur cette espérance dans le logis misérable où Yvonne Le Boterf mettait la tristesse de son silence et de son immobilité.

Le courage d’Évah restait haut. Elle était vaillante et douce. Sa jolie figure pâle, aux traits fermes, annonçait la souffrance, mais non cette fatigue morale que donne la faiblesse de l’âme.

Elle luttait pied à pied contre l’envahissement de la misère noire ; mais elle n’était pas vaincue. Le sentiment du devoir, si puissant dans son âme droite, la soutenait. Elle avait essayé des travaux de couture qu’une femme peut faire chez elle ; cela ne suffisait pas à les nourrir tous. Malgré les regards épouvantés de sa mère, elle chercha quelque emploi au dehors.

Pendant une année, elle courut les bureaux de placement : deux fois elle obtint d’être placée :

Àla caisse d’un magasin de parfumerie, d’où le patron, trop galant, l’obligea à partir, et dans un cabinet de lecture que sa beauté achalanda tout à coup, mais que ses rigueurs faillirent ruiner. La dame du bureau, furieuse de voir filer ses clients, la traita de bégueule et la chassa. Ensuite, elle ne trouva plus rien.

Une deuxième année s’écoula dans ces poursuites acharnées après le pain de chaque jour, qui manqua quelquefois. Çà et là, Martin-Dumont s’employait et gagnait quelque argent ; puis son démon familier mettait de nouveau sa cervelle en ébullition, et il se reprenait à courir les rues, offrant des millions à gagner à des gens qu’il aurait peut-être convaincus, s’il n’eût été vêtu de loques et traînant des souliers éculés.

Un soir d’hiver, deux dames de charité visitaient le quartier. La concierge leur indiqua la mansarde où des gens qui ne mendiaient pas, disait-elle, étaient bien près de mourir de faim. Ces dames montèrent. En entrant, elles aperçurent à la faible clarté d’une petite lampe, sous le toit abaissé, la paralysée étendue immobile sur son fauteuil, et, près de la porte qu’elle venait d’ouvrir, la tenant encore d’un geste fier, comme pour congédier les visiteuses inattendues, une jeune femme grande et mince, blanche comme un cierge, presque hautaine.

L’aumône était difficile à offrir. L’une de ces dames s’approcha d’une table, déposa discrètement son offrande et se retira. Évah n’avait pas compris. Mais lorsque la porte se fut refermée, elle tourna la tête et vit la pièce d’or qui reluisait. Elle fit un cri de honte et cacha son visage dans ses mains. La mesure était comble : elle mangea, ce soir-là, le pain amer de la charité.

Toute la nuit elle remua dans sa pensée un projet depuis longtemps formé, mais qu’elle repoussait toujours.

Cependant, à cette heure de dénuement absolu, une hardiesse lui venait. Il lui était impossible désormais de se passer d’un appui, d’une protection.

Puisqu’il lui fallait enfin tendre les mains pour demander de l’aide, eh bien, elle les tendrait, mais vers lui, lui seul, dont le respect était assez haut pour qu’elle pût l’implorer sans honte, lui, l’inoublié, son poète et son Dieu, Jean Delorme, enfin !

Ses yeux restèrent ouverts dans l’ombre, pendant toute cette nuit de délibération suprême. Elle regarda passer toutes les visions troublantes de cette rencontre après trois années de séparation, et elle usa, pour ainsi dire, ses émotions, afin d’être forte et maîtresse d’elle-même quand elle serait en présence du poète.

Au matin, comme elle était très lasse, elle se trouva calme, et jugea qu’elle pouvait affronter cette redoutable épreuve. Elle partit.

Jean Delorme habitait, aux Champs-Élysées, un pavillon qui faisait le coin de la rue du Bel-Respiro. C’était une sorte de petit temple capitonné comme un coffret à bijoux. Du haut en bas, d’épais tapis, de lourdes tentures, des portières d’une richesse inouïe étouffaient le bruit des pas et des voix. Les murs et les plafonds disparaissaient sous des lambris sculptés, dorés, coloriés, armoriés : une fantaisie espagnole qui avait passé par là avant le poète et laissé sur tous les murs, sous la forme d’écussons blasonnés, les traces de sa folie héraldique.

Jean Delorme avait accroché là-dessus une admirable collection de tableaux anciens et modernes. Dans tous les coins, un buste, une statue, un groupe, marbre, bronze ou terre cuite, peuplaient, animaient d’une intense vie artistique ce logis où régnait aussi comme une sorte de volupté tendre, évoquée peut-être par le demi-jour tombant des vitraux peints et les meubles bas aux formes d’une mollesse exquise. Peut-être aussi par les Dianes et les Vénus qui semblaient se mouvoir dans leurs cadres d’or pour attirer les regards sur leur grâce idéale. Leur blancheur jaillissait du fond d’ombre avec un relief saisissant qui donnait à toutes ces formes féminines, debout ou couchées, souvent lascives, l’apparente impudeur de nudités vivantes.

Au bout de cette galerie, dans un cabinet vitré, tendu de soie claire, Jean Delorme travaillait. Le poète ne publiait plus de vers. La grande vogue qui lui était venue à la suite d’un premier roman en prose avait décidé de sa vocation.

Il était né pour le roman, le roman à la fois poétique et vivant, le roman réel aperçu au clair de lune, le roman des vérités que l’on cherche à tous les coins du rêve avec une étoile dans son falot. Ses livres s’enlevèrent. Il profita du succès et les sema comme s’il eût effeuillé des roses. Cependant son indolence s’épargnait : il dictait.

Après avoir fourbu trois ou quatre secrétaires qui ne pouvaient arriver à le suivre dans la fougue et l’abondance de son improvisation, il s’avisa d’avoir recours à des femmes. Celles-ci, intelligentes, comprenant à demi-mot, intéressées par le récit, le secondèrent admirablement. Le travail était rude : elles écrivaient parfois douze heures par jour. Mais il donnait un bon salaire, et il les respectait, les traitant en camarade. Le contraire eût dérangé sa verve.

Ce matin-là, l’une d’elles prenait congé de lui. Un événement inattendu l’appelait dans sa famille, en province ; elle partait, laissant inachevé un travail pressé. Jean Delorme était maussade ; il voulait l’obliger à rester. Au moins qu’elle attendît d’être remplacée. Maintenant il était dans cet ouvrage jusqu’au cou ; s’il l’interrompait, ce serait fini. Et déjà la fatigue le prenait à la pensée d’écrire lui-même.

La jeune femme s’excusait. Elle noua son chapeau, prit ses gants et tendit les mains au poète.

Àce moment, celui-ci aperçut au fond de la galerie, au pied du socle blanc d’une statue, une femme vêtue de noir, qui n’osait avancer. Elle regardait vers lui. Il se leva et fit partir son secrétaire par une porte dérobée : ses nombreuses bonnes fortunes lui rendaient ces précautions familières. Puis il se dirigea vers l’inconnue qui attendait. À mesure qu’il approchait, un trouble s’emparait de lui. Avant d’être près d’elle et qu’elle eût levé son voile, il l’avait reconnue.

— Évah !

Ce nom avait glissé sur ses lèvres, passionnément, et il lui tenait les mains qu’il couvrait de baisers. Elle était glacée, frissonnante. Il jeta un coup d’œil sur la misère de son costume et n’osa pas l’interroger. Mais il la conduisit doucement près de la haute cheminée de son cabinet, où flambait un grand feu, entre les colonnes d’or des lourds chenets sculptés. Le corps svelte de la jeune femme s’enfonça à demi dans les coussins de soie du fauteuil et ses pieds disparurent dans la tiède fourrure des tapis. Et elle demeura comme engourdie dans ce bien-être dont elle était depuis si longtemps privée et qui l’enveloppait tout à coup. Elle tremblait nerveusement. Bientôt elle se remit. Son regard profondément triste se leva sur Jean Delorme. Elle dit très bas :

— Je vous demande pardon, j’ai fait partir quelqu’un. Mais je vais m’en aller tout à l’heure…

— Quelqu’un ? dit-il ne se rappelant plus.

Elle précisa avec une vivacité dont elle rougit ensuite.

— Oui, cette jeune femme blonde qui vous a serré les mains…

Le poète sourit.

— Mon secrétaire, dit-il. Elle s’en allait. Mais Évah ne souriait pas. Elle reprit avec expression :

— Et Thérèse ?

— Voulez-vous que nous ne parlions pas d’elle ?

— Pourquoi ?

— Parce que… Parce que Thérèse fait aujourd’hui partie d’un monde dont vous ne devez pas entendre parler.

— Oh ! murmura Évah en détournant les yeux, elle a donc bien souffert !

— Et vous m’accusez sans doute ?

Elle ne répondit pas. Il garda un instant le silence. Puis il se leva, marcha à travers son cabinet, d’un pas lent, le front plissé. Tout à coup, il traîna une chaise basse et vint s’asseoir tout près de la jeune femme.

— Non, dit-il, ce n’est pas ma faute. Soyez-en juge, puisque vous le voulez. Thérèse avait deux passions : son art et l’amour jaloux, furieux qu’elle m’avait voué ! Cet amour lui était d’autant plus cher qu’elle le considérait comme un obstacle à sa vocation. Il lui aurait fallu vivre de la libre vie artistique sans préjugés et sans contrainte ; et elle s’ensevelissait, pour me contraindre à m’y ensevelir avec elle, dans une solitude farouche qui la séparait de son monde et la vouait fatalement à l’oubli ! Cet oubli l’exaspérait et elle maudissait son amour en s’y cramponnant avec une violence, une tyrannie dont je n’ai pu supporter le joug que par un miracle de pitié et de dévouement auquel votre souvenir, Évah, n’a pas été étranger. Je la laissai se débattre, prévoyant la fin, mais ne faisant rien pour la précipiter…

— Rien… que des infidélités sans nombre dont son cœur a subi le martyre, murmura Évah les yeux baissés.

Le poète secoua doucement sa tête blonde d’un air d’ennui.

— Laissons cela, dit-il, vous ne comprendriez pas.

Puis il reprit avec un léger sourire et un haussement d’épaule.

— Les infidélités d’un poète ! Ce sont comme des sonnets et des rondeaux qu’il sème par le monde en cherchant la forme pure, la perfection idéale qu’il ne rencontre jamais. C’est une débauche d’imagination qui n’atteint pas le cœur. Thérèse, du reste, n’a été elle-même qu’un poème… un peu plus long que les autres. Je n’ai jamais eu qu’un amour, vous savez lequel, madame ! À celui-là seul je n’ai jamais été infidèle.

Le poète regardait ardemment la jeune femme, dont l’émoi qui lui empourprait les joues lui causait une sorte d’extase. Elle rompit vivement ce silence.

— Alors, Thérèse ? dit-elle sans lever les yeux.

— Thérèse s’est lassée. Depuis quelque temps déjà, elle inclinait à renoncer provisoirement au grand art, à substituer au péplum de la tragédienne la robe de ville de trois mille écus qui fait le succès de la plupart des comédiennes modernes. Elle disait que, lorsqu’elle aurait joué « la Dame aux Camélias » et « Adrienne Lecouvreur », sur toutes les scènes du monde, on serait bien forcé de reconnaître qu’elle était de taille à décrocher la couronne immortelle de Rachel au fronton de la Comédie-Française.

» Cette idée s’emparait d’elle en même temps que l’on parlait d’une reprise de « la Princesse Georges » au Vaudeville. Elle prétendait trouver dans ce rôle des effets qu’on n’y avait pas encore aperçus, et son désir de le jouer devenait une frénésie. Malheureusement il était déjà distribué. Cependant une influence toute-puissante s’offrait à elle pour réaliser sa fantaisie. Une personnalité très haute, doublée d’une fortune royale.

» Elle n’avait qu’un mot à dire et toute difficulté s’aplanissait. Elle entrait en possession de son rôle et elle débutait au milieu d’un vacarme de réclame, environnée d’un luxe de toilettes et de diamants qui deviendrait un événement parisien et porterait son nom et sa réputation aux quatre coins du monde.

» Je savais tout cela et je me taisais. Elle me harcelait des fureurs de sa passion qui chancelait, et s’en prenait à moi de l’indécision où l’ambition de la gloire jetait sa vertu.

» Elle me criait de l’emmener, de l’arracher à cette tentation horrible dont mon amour pouvait seul la sauver. Elle me proposait de fuir, de quitter la France…

— Pauvre Thérèse ! soupira Évah, dont les yeux se mouillaient.

— Oui, elle serait à plaindre si j’eusse contenté son caprice, car elle ne me l’eût jamais pardonné. Mon devoir était de la laisser libre de sa destinée.

» Un soir, on soupait chez moi. Le prince X…, le personnage en question, la pressait de se décider : la pièce allait entrer en répétition. Il était assis à la droite de Thérèse, en face de moi ; j’entendais tout cela à demi-mot. Elle me brûlait de ses yeux enfiévrés ; je détournais les miens. Alors ses sarcasmes vinrent me cribler.

» Elle me menaçait en paroles ambiguës. Évidemment elle cherchait un prétexte pour rompre avec éclat et m’en laisser le blâme. J’évitais de le lui fournir. Je m’efforçais de m’absorber dans une préoccupation qui m’empêchait de l’entendre. Et cela me réussit à ce point que je me trouvai bientôt perdu dans une de mes songeries habituelles, dont je fus tiré par le tapage d’une coupe qui se brisait. Je levai les yeux. Thérèse était debout, fulgurante : elle me foudroyait. Il paraît que le prince X…, ayant porté un toast en l’honneur de Thérèse, j’avais négligé de lever ma coupe. Elle avait brisé la sienne. Alors sa voix s’éleva enflée de colère :

» — Les bohèmes, dit-elle, se marient à la cruche cassée. Les artistes, ces bohêmes de l’art, brisent leur verre. Prince, comptez les morceaux. »

» Elle me défiait du regard. Je n’avais pas bougé. Le prince répondit galamment :

» Mettez qu’il y en a mille.

» — Et maintenant, lui dit-elle, emmenez-moi.

» Elle avait pris son bras. Lui me regarda un instant, attendant un geste pour se mettre à mes ordres. Je le saluai avec la plus tranquille courtoisie. Il l’emmena. Je ne l’ai pas revue. Je sais qu’elle obtint un succès triomphal au Vaudeville. Après quoi, le prince l’a promenée, suivant son désir, sur toutes les scènes de l’Europe et de l’Amérique. Actuellement elle est à Boston, où les Yankees détellent ses chevaux pour la traîner comme une idole. On dit que le prince est à demi ruiné et presque complètement fou. Il est jaloux, elle le trompe et elle le bat. Elle doit être divinement heureuse.

— Ne raillez pas, dit sévèrement la jeune femme. Je connais Thérèse ; elle vous aime toujours. Ses folies vous donnent la mesure de sa souffrance. Je la plains.

— Et moi ? dit-il doucement.

Elle le regarda, puis détourna vivement les yeux. Alors elle se souvint du motif qui l’avait amenée. Et une honte l’étreignait maintenant qu’elle sentait le regard pénétrant et passionné qui pesait sur elle et cherchait à deviner le mystère douloureux de son cœur. Cependant, il fallait dire pourquoi elle était venue, et le noble orgueil de sa misère honnête lui rendit le courage de l’aveu. Elle renversa un peu sa tête fière, et ses yeux clairs, à l’expression très pure, se levèrent soudain sur le visage attendri du poète. Elle commença :

— Je suis venue…

Alors, les mots lui manquèrent. Et elle pleura. Il n’osait pas comprendre. Pourtant il murmura, très respectueux :

— En quoi puis-je vous être utile ? Ordonnez. Vous savez bien que je suis à vous.

— Eh bien, dit-elle, aidez-moi à me procurer les moyens de gagner ma vie : j’en ai besoin.

Une colère passa sur le front de Jean Delorme. Il dit brusquement :

— Et votre mari, que fait-il ?

Elle répondit avec quelque sévérité :

— Il fait ce que font les hommes de génie avant qu’on ait reconnu le mérite de leur œuvre : il souffre, il rêve, il attend. Il ne voit même pas sa misère. Il compte toujours sur le lendemain qui va lui apporter la fortune et la gloire. Je crois en lui, et je…

— Et vous l’aimez ? interrogea tout bas Jean Delorme.

Elle eut un mouvement des épaules comme si un frisson l’avait effleurée ; puis une rougeur la colora brusquement.

Elle fit un effort visible pour répondre en regardant la flamme qui mettait des lueurs de diamant sous ses cils abaissés :

— Je l’aime.

Il y eut un silence. Maintenant tous les deux semblaient rêver, le regard fixe. Elle se réveilla la première et reprit très sérieuse :

— C’est parce que j’ai essayé sans succès de tous les travaux qu’une femme peut faire pour gagner sa vie, que j’ai songé à venir vous demander si, dans le monde des lettres, je ne pourrais pas trouver, avec votre aide, une voie plus large et plus productive. Qu’en pensez-vous ?

— Vous, dit-il, un bas-bleu ? quelle idée ! Regardez-moi.

Il riait, avec une pointe de malice.

— Je ne vois pas le signe des vocations irrésistibles sur votre front sérieux de statue grecque. Vous semblez faite pour l’autel et pour l’encens, mais pas du tout pour servir comme prêtresse dans le temple…, que dis-je ! dans le caravansérail des lettres. Vous, une plume dans les doigts, le coude sur la table, le front dans la main et les yeux au ciel, attendant l’inspiration ? Quel renversement des rôles ! Quand c’est vous l’image pure de la muse inspiratrice, quand votre rôle rayonnant est de poser votre doigt de déesse sur le front du poète qui vous évoque !

Il s’animait et son regard se perdait déjà, levé en l’air et plein de cette fixité lumineuse qui éclaire le travail de la pensée. La muse avait touché le poète : un flot de lyrisme lui montait aux lèvres ; à son oreille le rythme battait. Évah le ramena sur la terre quand elle reprit de sa voix grave :

— La patience et la volonté peuvent suppléer à la vocation, lorsque celle-ci est absente, ce qui n’est pas absolument certain en ce qui me concerne. Du reste, je n’ai pas le choix des vocations. On manque de pain à la maison.

Elle avait dit cela simplement et sans détourner les yeux. Jean Delorme tressaillit et son regard se mouilla.

— Je vous demande pardon, dit-il.

Puis il reprit très vite :

— Vous avez raison ; le talent existe souvent là précisément où la vocation manque. Le hasard a déterré plus d’un homme de génie. Voyons, quelles seraient vos aptitudes ? Que pourrions-nous faire ?

— J’ai songé à des traductions, pour commencer. Ensuite, quand je serai rompue au métier, je composerai des œuvres qui seront écrites avec des larmes, des œuvres humaines toutes de passion et de douleur. Je n’aurai peut-être qu’à me souvenir…

Il l’écoutait avec une violente surprise, car ces mots : passion et douleur, avaient étrangement vibré dans la voix habituellement si calme de la jeune femme. Il se demandait si ce marbre ne recouvrait pas quelque flamme puissante, quelque embrasement de cœur et d’esprit qu’une haute raison contenait, mais qu’un grand souffle d’amour ou d’orgueil pouvait faire jaillir comme d’une source miraculeuse.

Et, comme il regardait Évah avec cette pensée, il découvrit, tout à coup, sur ce visage aux lignes sévères, des marques d’une force morale peu commune, en même temps que la grâce du sourire et la profondeur du regard lui révélaient une intelligence puissante et une finesse d’esprit qui accusaient une remarquable personnalité.

Presque aussitôt une pensée lui vint et il s’écria avec une joie d’enfant :

— J’ai trouvé !

Il s’était levé ; il courut vers sa table de travail, retourna, ajusta ses papiers, prestement, avec une fougue joyeuse, en fredonnant, à la vive surprise d’Évah, qui le suivait de ses grands yeux inquiets :

— Là ! dit-il, approchez-vous, mettez-vous ici…

Il tirait un fauteuil, il jetait des coussins sous la table. Elle obéit, demi souriante, pensant qu’il voulait essayer de son savoir-faire en lui proposant quelque traduction, au pied levé !

Docilement elle s’assit, prit une plume et attendit, le regard levé ! Mais le poète ne s’occupait plus d’elle. Les mains derrière le dos, le pas large, il allait et venait, maintenant, mâchonnant sa moustache blonde, le front plissé, la joue colorée.

Alors elle s’aperçut que la feuille qu’elle avait devant elle était à demi remplie ; une écriture fine, claire, les mots très nets et cependant jetés d’une allure rapide, avec en marge des notes de la haute et majestueuse écriture de Jean Delorme.

Celui-ci s’arrêta près de la table, s’y appuya du poing, et, sans voir Évah, commença à dicter. Tout de suite une curiosité d’artiste rendit Évah attentive, en même temps qu’un plaisir secret lui gonflait le cœur. Elle se courbait sous le souffle du poète et sa main courait légère sur la feuille qui s’emplissait rapidement.

Une heure plus tard, il n’y avait de changé que les pages remplies amoncelées devant elle ; la jeune femme écrivait toujours, et la voix de Jean Delorme s’élevait sans répit, peut-être plus haute et plus pressée encore, jetant à toute volée, comme pour en essayer la sonorité, les phrases ailées de sa prose chantante.

Cependant, à propos d’une citation, Jean Delorme en cherchant le volume sur la table encombrée, parut seulement se souvenir que c’était Évah qui lui servait de secrétaire. Son regard allumé par la fièvre créatrice s’adoucit soudain, et il vint se pencher discrètement sur l’épaule de la jeune femme.

— Mais c’est parfait ! dit-il, et je m’en doutais bien, que j’avais trouvé tout à coup ce que nous cherchions, vous et moi ; vous un emploi dans les lettres et moi un secrétaire intelligent et rapide. Voilà qui s’arrange le mieux du monde : d’abord ce travail vous initiera au métier plus complètement qu’aucun autre, et cela ne vous empêchera pas de créer pour votre propre compte ; car je ne vous occuperai pas plus de six heures par jour environ, de dix heures à quatre heures par exemple.

Il racontait cela l’air très sérieux, évitant les regards d’Évah, dont le cœur battait lourdement.

Allait-elle accepter ? le pouvait-elle ? serait-ce digne et serait-ce sage ? Elle savait qu’il l’aimait ; pouvait-elle consentir à vivre ainsi tous les jours près de lui, si près de sa pensée et de son cœur, sous son souffle, sous son regard passionné, sous l’influence troublante de toute sa personne séductrice, avec continuellement devant les yeux le rayonnement de cette tête blonde à la chevelure envolée ? Certes, elle se sentait forte, et il ne lui déplaisait pas d’avoir à lutter contre elle-même, puisque le fruit de cette lutte, ce serait un salaire honnêtement gagné dont elle ferait vivre ceux qui lui étaient chers. Mais ne serait-elle pas exposée à lutter aussi contre lui ? Dans ce cas, mieux valait fuir.

Mais on eût dit qu’il s’efforçait de la rassurer. Il s’était assis en face d’elle, à l’autre bout de la large table et relisait ses feuilles, d’un air attentif ajoutant des notes, corrigeant un mot, ne levant pas les yeux et paraissant avoir oublié jusqu’à la présence de la jeune femme.

Si bien qu’un embarras venait à Évah avec l’apaisement de ses premières inquiétudes. Maintenant elle pensait qu’il la raillerait, sans doute, si elle laissait deviner l’effroi que lui causait la perspective de ces quotidiens tête-à-tête.

Il paraissait si absorbé par son travail, lui !

Un écrivain de cette valeur devait dédaigner les mesquines préoccupations de ses fantaisies amoureuses à l’heure sérieuse du labeur, dans l’effort de la création, avec le terrible souci de soutenir le fardeau de sa gloire littéraire. Et quel rêve inespéré si elle pouvait sans danger, vivre ainsi près de lui, dans l’intimité de son génie, et si bien oubliée par lui, qu’elle pût l’adorer tout bas, sans qu’il le devinât jamais ! Jean Delorme comprit qu’elle n’oserait pas vaincre les délicats scrupules qui l’empêchaient d’accepter. Il feignit donc de croire que l’accord était fait.

— Continuons, s’il vous plaît, dit-il d’un ton bref en se levant et reprenant sa promenade.

Puis, tout de suite, il recommença à dicter.

Maintenant, penchée sur la table, Évah ne pouvait surprendre le regard du poète qui s’arrêtait sur elle, demi fermé avec une expression ardente de pitié et d’amour.

Tout à fait rassurée, elle écoutait, écrivait, admirait et se sentait devenir très heureuse dans cette existence nouvelle où s’épanouissaient toutes ses tendresses refoulées, où son esprit élevé rassasiait enfin ses curiosités d’art et d’idéal. Elle était toute vermeille et le regard brillant quand elle se leva pour partir, alors que Jean Delorme lui eut dit :

— C’est assez, je suis fatigué. À demain. À propos, dit-il, j’oubliais nos conventions.

En parlant, il avait discrètement préparé une enveloppe qu’il posa devant la jeune femme.

— J’ai l’habitude, dit-il, de rétribuer l’emploi que voulez bien accepter, quinze louis par mois, payés d’avance ; c’est un moyen pour m’assurer qu’on ne me quittera pas au bout de huit jours.

Il lui répéta « À demain ! » et s’excusa de ne pas la reconduire. Il devait sortir, l’heure le pressait. Il la salua en camarade et quitta le cabinet par une porte cachée sous des tentures.

Elle restait là, avec l’enveloppe devant elle et n’osant y toucher. Elle était confuse et ravie.

C’était fini, maintenant, elle reviendrait là, tous les jours. C’était convenu, on l’avait payée. Trois cents francs ! Oh ! la pauvre paralysée aurait du feu ce soir, et du bouillon et du vin. Comme tout cela allait être bon, venant de lui !

Elle ramassa avec un geste de bonheur fou le papier gonflé par les trois billets de banque et se sauva, courant comme une ombre sur le tapis, tout le long de la galerie, où les Dianes et les Vénus semblaient sourire en la voyant s’enfuir.

Et, quand elle eut franchi le seuil de l’hôtel, la porte dérobée du cabinet de travail se rouvrit lentement, et Jean Delorme entra le visage bouleversé. Il regarda longuement autour de lui, cherchant les traces d’Évah, la place de son pied sur le coussin, le froissement du tapis sous son bras pendant qu’elle écrivait.

En cherchant ainsi, il trouva son gant tombé au pied du fauteuil et il le ramassa au vol, s’en couvrant le visage. Puis il s’étendit sur le siège qu’elle venait de quitter et cria, se tordant de joie :

— Elle est à moi.

· · ·

Yvonne Le Boterf, lorsqu’elle aperçut cet argent dans les mains d’Évah, leva rapidement son regard aigu sur le visage de sa fille ; et cette interrogation muette était si impérieuse, que la jeune femme y répondit immédiatement.

Elle s’assit, suivant sa coutume, aux pieds de la malade, et arrêtant sur elle ses yeux souriants la laissa fouiller jusqu’au fond de sa pensée. En même temps, elle lui racontait sa bonne fortune de la matinée, et ses projets pour l’avenir. Pas un nuage ne passa dans son regard pur. Yvonne soupira longuement avec un rictus de sa lèvre qui voulait sourire. Ses mains s’agitèrent comme pour attirer Évah plus près d’elle. La jeune femme se souleva, l’embrassa étroitement appuyant son cœur calme sur la poitrine de sa mère.

Ce soir-là, en effet, la paralysée s’endormit doucement, dans la chaleur du bon feu de bois qui emplissait la cheminée de sa flamme gaie, après un souper qui avait ranimé ses joues blêmes.

Et sa tête penchée sur l’oreiller s’abandonnait avec la grâce touchante de l’apaisement, comme lorsqu’on s’endort après avoir longtemps pleuré.

Près d’elle, sous la lampe, Évah travaillait. Une ardeur la poussait maintenant à se familiariser si promptement avec le métier des lettres qu’elle put bientôt produire et donner une forme aux rêveries indécises qui l’avaient toujours hantée.

Elle se sentait assez d’imagination pour créer et assez de puissance pour mettre debout dans une œuvre, quelqu’une de ces figures souffrantes, qu’elle avait aperçues dans la vie humble et dont l’existence poignante, simplement racontée, pouvait fournir un drame terriblement émouvant, amer et passionné.

Elle avait trop souffert pour que son talent ne s’éveillât pas dans les larmes. Les premières lignes qu’elle traça pour exercer sa phrase furent le début d’un simple roman d’amour où l’on souffre, où l’on se dévoue et où l’on meurt.

Elle possédait le style, mais elle manquait d’art. Son emploi près de Jean Delorme devait lui révéler bien vite les procédés du maître. Naïvement elle se les assimila. Après deux mois de travail, elle eût fait un pastiche réussi des romans du poète, si son cachet personnel, très puissant, n’eût suffi à dénaturer l’empreinte.

Elle s’adonnait avec passion à ce travail littéraire qui l’absorbait. Son cœur y trouvait comme un dérivatif au sentiment profond que lui inspirait Jean Delorme. Elle mettait dans son œuvre toutes ses tendresses, tous les délires de ses rêves. Elle écrivait la nuit. Le matin, elle s’asseyait, calme et pâle, à la table du poète, qui dictait parfois d’un ton farouche, ne la regardant pas et n’ayant pas un mot pour elle. Elle ne s’apercevait pas qu’il se contenait par un effort de vertu qui ne lui était pas habituel. Lui, la voyant si calme, désespérait de se faire aimer, et parfois il souhaitait qu’il en fût ainsi, par excès d’amour.

De cette grande réserve étaient nées une parfaite quiétude dans l’esprit d’Évah et une certaine familiarité d’habitudes. Elle arrivait, se débarrassait de son chapeau, allait et venait en attendant le bon plaisir du maître. Parfois elle s’oubliait à lire les ouvrages qui traînaient un peu sur et sous tous les meubles, et il la laissait s’oublier. Elle connaissait maintenant tous les marbres et toutes les toiles, causait d’art à leur sujet avec Jean Delorme, ne s’effarouchait plus de la nudité des déesses et répondait sans rougir aux observations de détail qui naissaient de leur critique. Parfois, ils s’accoudaient ensemble au balcon de fer, délicatement ciselé, qui borde la terrasse du côté des Champs-Élysées, et ils restaient là, dans la première tiédeur des matinées de printemps, à suivre des veux le galop élégant des amazones, à s’extasier sur la poussée rapide des feuilles à la pointe des arbres, ou bien à divaguer quelque peu sur la forme des nuages qui semblaient s’arrêter en passant au sommet de l’arc de triomphe pour leur envoyer de là, comme un télégraphe aérien, quelque signe mystérieux et bizarre aussitôt effacé. Il arrivait bien qu’en contemplant les nues, les veux de Jean Delorme s’oubliaient tout à coup à glisser sur le visage d’Évah, cherchant ses yeux avec une expression passionnée. Mais les paupières de la jeune femme s’abaissaient d’un mouvement si rapide, que cet éclair d’amour s’évanouissait sans que le trouble ait eu le temps de naître, et ils reprenaient, d’un ton paisible, la conversation commencée. Cependant leurs cœurs battaient éperdument.

Une circonstance les protégeait : l’ouvrage que dictait en ce moment Jean Delorme était un travail historique très sérieux, très ardu, hérissé de citations qui nécessitaient des recherches dans d’innombrables bouquins remplis de choses graves. Cette occupation n’avait rien d’attendrissant, ni d’émouvant, ni de poétique. L’ennui plissait leurs fronts le plus souvent.

Aussi Jean Delorme se hâtait : il était las et fourbu de cette rude chevauchée à travers l’histoire, lui qui n’aimait que les envolées dans le bleu, mollement couché dans le char de roses entrelacées, traîné par un vol de colombes.

Ensuite il rêvait d’un roman d’amour, divinement fou, et qu’il dicterait à Évah avec des paroles brûlantes, jusqu’à ce qu’il vît trembler ses lèvres et se fermer ses grands yeux éblouis. Cette idée maintenant le tourmentait comme une fantaisie voluptueuse. Il courait la poste sur le chemin de l’histoire et l’ouvrage s’achevait.

Encore un mois ou deux de retouches et de transcriptions et ce serait fini. Son ardeur au travail devenait fatigante pour Évah. Mais elle ne se plaignait pas et partait seulement une heure plus tard.

Un jour, vers cinq heures, elle descendait les Champs-Élysées, marchant de son pas rapide, la voilette baissée.

Un beau soleil, une température très douce avaient attiré de ce côté toute la population oisive des quartiers environnants. On eût dit un jour de fête. Aux abords des Tuileries, la foule devenait énorme. Bientôt Évah se trouva enveloppée par un courant de promeneurs qui se dirigeaient vivement vers la partie du jardin où la musique de la garde républicaine se faisait entendre pour la première fois de la saison. Le rythme martial d’une marche militaire arrivait de loin, porté par l’éclat joyeux des cuivres ; et le trépignement de la foule semblait se cadencer, frappant la mesure, tandis qu’une gaieté balançait les têtes et que des visages souriants se tendaient vers le point d’où venaient ces bouffées d’harmonie.

Évah se laissa détourner de son chemin et suivit les groupes qui traversaient précipitamment le jardin et couraient se ranger autour du cercle occupé par les musiciens. Le dôme clair des arbres, à peine mouchetés par les premières frondaisons, tamisait une pluie de soleil sur la foule élégante qui se mouvait dans l’allée circulaire et sur les toilettes printanières qui occupaient une double rangée de chaises de chaque côté de l’allée : plus loin, au pied des arbres, des femmes seules ou entourées d’enfants se dissimulaient sous leurs ombrelles. Plus loin encore, sur les bancs, des personnes de condition plus humble, se tassaient, avec des marmots accroupis dans le sable, à leurs pieds.

Évah passa lentement à travers les groupes, avec un plaisir vif de se mêler un instant à cette gaieté, dans le tapage charmant de la musique et des caquetages et des frou-frous soyeux et des rires clairs des enfants. Puis elle s’éloigna à regret, n’osant pas s’arrêter comme elle l’eût souhaité, seule, dans un coin, pour se récréer les yeux à ce joli panorama d’un coin de la vie parisienne, tout grouillant et chatoyant sur un fond de verdure tendre, dans la clarté blonde qui tombait d’en haut comme du cintre d’un ciel de féerie.

Maintenant elle tournait les massifs du jardin et les hautes caisses d’orangers pour gagner la rue de Rivoli, lorsqu’un bébé tout petit et tout blanc, dont le ballon s’était envolé, et qui courait follement le nez en l’air vint se jeter sur elle et tomba. Tout de suite Évah le tint dans ses bras et le souleva pour calmer ses cris. Mais aussitôt une femme accourait et s’emparait de l’enfant d’un geste d’effroi et de tendresse folle. Elle ne regardait que lui. Évah avait reconnu Madeleine. Alors elle retint l’enfant sur sa poitrine, et Madeleine leva ses yeux effrayés. Elle ne fit pas un cri, mais ses jours s’empourprèrent et des larmes lui vinrent rapides au bord des cils.

Toutes les deux se regardèrent un instant avec un embarras douloureux. Cependant une surprise se peignait sur le visage d’Évah. Quoi ! Madeleine de Cléran, sous ce costume d’ouvrière pauvre, avec cette robe de laine unie, ce chapeau fané et portant elle-même son enfant !

Elle n’avait donc plus ses gens, ses toilettes, son opulence d’autrefois. Qu’était-il arrivé ? Elle avait donc souffert, elle aussi ?

Évah ne songea plus à l’oubli de Madeleine : toute sa tendresse lui revint au cœur, et, d’un geste rapide, elle l’attira vers elle.

— Madeleine ! tu pleures !

Mais l’enfant se fâchait, il voulait ravoir son ballon et il levait en l’air son petit visage rose, courroucé. Et puis il demanda des sous pour en acheter un autre.

La marchande passait tenant au bout d’un fil un bouquet de ces petites lunes rouges qui ballottaient.

L’enfant tendait les mains, et puis tout son corps en faisant des cris.

— Tu en auras demain, balbutiait Madeleine en l’embrassant, maman n’a plus des sous.

Mais déjà la marchande avait mis dans les doigts du bébé le fil d’un gros ballon : Évah paya la marchande.

Le petit maintenant courait dans l’allée, avec des rires ; la mère le suivait, le regard inquiet, soulevant ses bras dès qu’il vacillait, avec une secousse de tout son corps.

— Quel âge a-t-il ? demanda Évah.

Madeleine répondit tout bas :

— Deux ans.

— Serais-tu veuve ?

Elle dit « oui » d’un signe de tête.

Tout à coup, elle s’accrocha au bras d’Évah comme si une défaillance la prenait.

— Oh ! tiens, dit-elle en s’abandonnant, quoi que tu puisses penser de moi, il faut que je te dise tout mon malheur, toute ma honte. C’en est trop, à la fin ! C’est trop lourd. Quand tu sauras tout, il me semble que je serai soulagée ; car il est impossible que tu me méprises, toi ! Mon Dieu, c’est pourtant vrai, que j’ai péché sans en avoir conscience !… Qui pourra me croire ? Oh ! qu’il me coûte cher, cet enfant que j’ai tant souhaité ! Évah, M. de Cléran n’est pas son père… Non, non, tu ne me croiras pas… comment te dire ?… Je te le jure sur mon fils, je n’ai jamais aimé personne, je ne me suis jamais donnée qu’à Dieu, dans une extase terrible dont je me souviens comme d’un épouvantable rêve.

» Mais, tandis que je m’abandonnais à je ne sais quelle attirance divine qui m’affolait, un homme m’a prise. Je me suis réveillée adultère. Mon mari m’a chassée quand il s’est aperçu que j’allais être mère. J’étais sans fortune. Aujourd’hui, mon enfant n’a plus de pain.

— Viens chez moi ! s’écria Évah dans un grand élan de cœur. Je travaille, vous vivrez !

— Merci, murmura Madeleine, c’est impossible : je mourrais de honte. Apprends-moi plutôt à gagner ma vie. Tu ne sais pas ce que je suis capable de faire pour mon fils. Tiens, hier, j’ai failli mendier. Mais j’ai vendu ma dernière robe. Si tu avais vu sa joie quand je lui ai rapporté un jouet ! Il est très beau, n’est-ce pas, mon bébé, et fort pour son âge ? Il est raisonnable comme un petit homme, avec son air sérieux et ses grands yeux noirs. — Tony, Tony, viens faire voir tes yeux à la dame…

Elle attrapa l’enfant au vol par sa jupe blanche et le souleva, l’offrant d’un geste fier aux regards attendris d’Évah !

Puis elle le serra contre elle et l’embrassa follement, oubliant tout dans cette étreinte, et radieuse, maintenant d’orgueil et d’amour maternel. Elle ne voulut pas laisser redescendre l’enfant et le porta ainsi, toute ployée sous ce fardeau trop lourd pour elle, traînant ses pas, s’essoufflant. Elle se dirigèrent vers la rue Saint-Honoré. Madame de Cléran habitait encore l’hôtel meublé où elle s’était réfugiée en quittant la maison de son mari. Seulement elle s’était, peu à peu, retirée vers les combles. Maintenant elle occupait une mansarde. Encore devait-elle plusieurs mois de loyer. Mais le propriétaire de cette maison assez mal famée s’était fait un raisonnement basé sur la beauté de Madeleine et son amour exalté pour son enfant. Il laissait complaisamment grossir la dette, comptant bien la rattraper d’un coup le jour où Madeleine, absolument sans ressources, n’aurait plus que le choix entre le déshonneur et la mort de son fils dans les angoisses de la faim. C’était fatal : elle se vendrait pour sauver l’enfant. On la laissait donc tranquille, tout en la surveillant de près. Madeleine croyait à la bonté de ces gens, et elle expliquait à Évah qu’elle était bien heureuse d’avoir un abri.

Ce soir-là, Évah partagea avec Madeleine les quinze louis qu’elle venait de recevoir de Jean Delorme. Pendant les mois qui suivirent, Évah continua à secourir Madeleine, qui n’était bonne à rien, et gagnait à peine quelques sous à faire des broderies. On l’aurait reçue dans un atelier ; mais elle ne pouvait mener l’enfant avec elle, et elle ne voulait le confier à personne. Dès qu’elle le perdait de vue un instant, une folie la prenait : elle eût fait des cris. Elle disait : « Il est trop petit. Quand il sera grand, je le mènerai en classe, alors j’irai travailler. » Mais en attendant !… En attendant, elle le serrait dans ses bras avec passion, et elle pensait que, s’il avait faim un jour où elle n’aurait plus rien à lui donner, elle irait voler du pain.

Elle attendait chaque mois, avec une anxiété mêlée de honte, la visite d’Évah, qui ne manquait jamais de lui porter, aussitôt qu’on l’avait payée, la part que ses privations lui permettaient d’attribuer à Madeleine. Une fois, elle ne vint pas, ni le jour suivant, ni les autres. Madeleine n’osa pas lui écrire. Mais, tous les jours, elle allait sur le chemin que suivait Évah en revenant des Champs-Élysées. Elle restait là, de quatre à six heures, avec le petit sur son bras à regarder au loin, de son regard vague et désolé. Elle ne la revit jamais.

· · ·

Jean Delorme avait enfin livré à l’éditeur sa dernière feuille de copie. Il fit balayer dans un coin le tas des documents historiques qui avaient terni de leur poussière l’azur satiné des divans et la brocatelle des coussins. Le lendemain, Évah crut entrer dans une serre : des plantes vertes grimpaient aux vitraux, pendaient aux moulures du plafond, verdoyaient dans tous les coins, aux flancs des maïoliques et dans des vasques de bronze. Une flore capiteuse mêlait ses arômes à la senteur vigoureuse des verdures. Des rosiers pâles ouvraient, çà et là, leurs larges fleurs parfumées. Le jour trop vif était maintenant adouci par des stores de soie rose frangés de point de Venise. Une langueur énervante vous prenait au seuil de ce cabinet de travail si étrangement modifié par le caprice du poète. C’était sa façon à lui de comprendre l’influence des milieux. Il ne pouvait parler d’amour que dans la griserie des parfums, avec le contact de toutes les choses troublantes de la haute vie : les étoffes veloutées, les tapis moelleux, les dentelles et les fleurs. C’est pourquoi sa poésie avait l’odeur des sachets et la saveur piquante et musquée des soupers fins. C’est pourquoi ses idylles sentaient le champagne. Il vivait ses romans.

Évah ressentit quelque trouble en s’asseyant à sa place accoutumée, dans le demi-jour voluptueux de cette façon de boudoir embaumé. On était en juillet. L’air qui passait par les vitres entr’ouvertes était chaud et tout chargé de langueurs accablantes. Jean Delorme entra, vêtu de sa vareuse de cachemire blanc, sa chevelure blonde rejetée en arrière, sa longue barbe envolée donnant un air fou à son visage éclatant d’audace et de génie. Il se sentait pris de la fièvre créatrice, son sang brûlait, les idées bouillonnaient sous son front large et comme tendu par l’effort des pensées pressées de naître. Tout de suite il dit à Évah :

— Écrivez.

Et il « parla » son roman comme un acteur l’aurait joué. Son geste accompagnait sa phrase. Il dictait : « Je t’aime ! » en appuyant sur sa poitrine ses mains qui tremblaient.

Évah ne levait pas les yeux ; sa plume courait avec un grincement saccadé. Elle avait parfois des mouvements d’épaules involontaires, mais c’était tout. Cependant, s’il lui eût fallu parler, son émotion l’aurait trahie ; elle étouffait. Cette voix vibrante et passionnée, qui semblait répondre aux troubles secrets de son cœur, lui causait un mal violent dont souffrait tout son être. Et elle ne pouvait pas fuir : ce n’était pas à elle qu’il s’adressait ! Elle dut entendre et retracer de sa main la confession brûlante d’un roman d’amour que le poète racontait comme s’il l’eût vécu. Çà et là, un effarement la prenait : elle reconnaissait un trait, un mot qui venaient d’elle : l’héroïne lui ressemblait : il la nommait Ève.

Et puis un brusque coup d’aile enlevait le poète aux réalités de ce monde, et, pendant une heure, il divaguait, le front dans les nues, jonglant avec des mots éblouissants qui retombaient en cascade sonore, la phrase hachée dans un rythme bizarre, harmonieux toutefois, et rappelant les staccato d’une saltarelle.

Dans ces moments, le vertige emportait Évah dans le vol du poète. Elle le suivait, retenant son souffle, empourprée par cette flamme poétique, le pouls battant la fièvre.

Puis il retombait tout à coup de ce lyrisme fougueux dans la mollesse tendre d’une phrase amoureuse, simple et vraie, naïve comme un soupir et qui frappait Évah en plein cœur.

La jeune femme eut besoin de tout son vaillant courage pour achever, ce jour-là, sa tâche. Elle se retira meurtrie, avec une lassitude d’esprit et de corps qu’elle ne connaissait pas. Et tout le soir, elle demeura comme étourdie, l’esprit obsédé par le ressouvenir de la voix et des paroles ardentes de Jean Delorme, le cœur palpitant, les nerfs brisés, et troublée à défaillir en retrouvant dans ses vêtements le pénétrant parfum des roses.

Le lendemain, elle écrivit au poète qu’elle était souffrante. Le jour suivant, elle craignit qu’il ne devinât sa faiblesse, et elle partit.

Elle quitta l’omnibus au Louvre, afin de monter à pied les Champs-Élysées, pour gagner du temps. Une vague appréhension lui faisait ralentir ses pas. Elle en venait à se demander si elle ne rentrerait pas chez elle. C’est qu’elle sentait son courage diminuer à mesure que grandissait en elle cette passion tant refoulée, qui était, en même temps, l’orgueil de sa vertu et la consolation de sa misère. Elle s’était juré de rester chaste, ne concevant pas qu’elle pût supporter la honte d’une souillure. Mais, tandis que son esprit raisonnait, son cœur lui échappait et l’entraînait, brûlant, ardent, passionné vers la chute. Avec toutes ses forces, Évah luttait.

Elle marchait, rasant les murs, cachée sous son ombrelle, le pas hésitant, avec un balancement doux de son corps qu’une faiblesse exquise faisait onduler. Parfois la tentation passait rapide devant son regard ébloui et la faisait chanceler. Elle voyait Jean Delorme à ses pieds, éperdu et l’attirant à lui rien qu’avec ses regards magiques qui lui touchaient l’âme, lui donnant une sensation ineffable. Alors une révolte secouait sa chair ; une bouffée de désirs la suffoquait. Elle s’élançait, folle de vie, assoiffée d’amour et prête à tout pour savourer enfin, elle aussi, les voluptés intimes dont la nature a mis le besoin dans les êtres pour qu’ils en recherchassent l’apaisement et la satisfaction. À ce moment, la vertu lui parut une duperie, et elle eut un rire bref qui la réveilla. Alors, peu à peu, l’ivresse de ses sens disparut ; elle reprit la possession et la direction d’elle-même. Et, pour se réconforter, elle regarda en arrière dans sa vie si pure, qui ne lui laissait ni honte ni regret. Elle pensa à son foyer triste, à cette mère qui la suivait de son regard tremblant, à ce mari confiant et malheureux qui l’aimait et se serait tué de désespoir sans la pensée qu’il luttait pour elle, et une horreur la prit. Elle eût pleuré de cette frénésie qu’elle n’avait pas su vaincre et qui l’avait entraînée, elle, si forte et si obstinée dans sa vertu, jusqu’au seuil du désir coupable. Ce remords lui rendit son courage. Elle se redressa dans l’orgueil de sa pureté et défia maintenant Jean Delorme de la surprendre à faiblir. Elle voulait rester pour lui celle qu’on rêve et qu’on adore, mais à genoux, comme la vierge immaculée des légendes. Eh ! ne fallait-il pas, du reste, qu’il se rencontrât de temps à autre, de par le monde, de ces grandes et austères sacrifiées qui demeurent debout quand même, et harcelées par toutes les tentations, au milieu des femmes qui tombent, comme pour prouver à l’homme que la vertu n’est pas un mot, mais un dogme auquel il faut croire, puisqu’elles en sont les apôtres et les martyres. Évah essaya d’étouffer son cœur sous cette haute pensée, et elle gagna d’un pas résolu la maison du poète.

Elle était en retard ; elle traversa rapidement la longue galerie. Jean Delorme, qui l’attendait, debout sur le seuil de son cabinet et la regardait venir, s’étonna de la sévérité de ce visage habituellement doux et calme. Il remarqua aussi la raideur des gestes comme une affectation de gravité hautaine. Malgré la chaleur, sa robe noire boutonnait jusqu’au menton, fermée par un col plat, tout uni. Son buste, moulé dans l’étoffe sombre, la rehaussait d’un cachet de haute élégance, car ses formes étaient parfaites.

Avec ses bandeaux bruns et sa peau blanche teintée de rose sous les yeux jusqu’à l’oreille, elle parut à Jean Delorme radieusement belle et plus adorable encore par la gaucherie de ses efforts visibles pour dissimuler la grâce de toute sa personne. Il devina qu’elle se défendait, et son cœur faillit éclater de joie. Cela lui donna comme une poussée de verve. Il se mit à dicter.

Le roman était à ce point où le héros, après une adjuration passionnée à celle qu’il aime, la voyant trembler, hésite, s’il doit tomber à ses pieds ou prendre la fuite. Jean Delorme se tut subitement, laissant une phrase inachevée. Évah, d’une voix qui paraissait calme, répéta les derniers mots : « Alors, il se leva et… »

— Je ne sais plus, balbutia le poète en la regardant. Aidez-moi, dit-il tout éperdu.

Elle rougit brusquement. Mais, se penchant sur la table, elle écrivit rapidement un mot.

Jean s’approcha et lut par-dessus l’épaule d’Évah ; elle avait ainsi complété la phrase : « Il se leva et sortit. »

— Non, dit-il doucement, effacez. Vous oubliez qu’il l’aime depuis longtemps, depuis… toujours.

» Il l’aime et il ne l’a jamais étreinte dans ses bras ; cet homme serait un Dieu s’il ne désirait pas cette Ève avec toutes les puissances charnelles qui sont en lui. Or, c’est un homme, c’est un poète et c’est un fou. Le poète a respecté la femme, l’homme la désire, le fou la prendra.

Évah fit un geste d’effroi inconscient et s’appuya des deux coudes sur la table, cachant son visage dans ses mains.

Jean Delorme se penchait peu à peu vers elle, la voix tremblante, l’effleurant de son souffle.

— Voyez-vous, disait-il, supposez que ces personnages fictifs sont réels. Par exemple, que c’est moi qui aime, et que c’est vous qui êtes l’aimée. Supposez que, depuis plusieurs mois, nous vivons ainsi, cœur à cœur, moi avec votre beauté sous les yeux, vous avec le sentiment de mon amour réel et profond. Supposez…, supposez un instant, voulez-vous, rien qu’un instant, supposez que vous m’aimez aussi, que votre cœur n’a jamais connu d’autre amour que le mien, et que ce cœur est ardent, passionné, qu’il est à bout de courage pour se défendre contre le bonheur qui l’appelle…, supposez encore que j’ai deviné vos luttes et que je sente venir l’heure bénie de l’abandon suprême, croyez-vous que, lorsque je vous verrais trembler, j’aurais le courage, moi, de me lever et de sortir ?…

Il lui toucha l’épaule avec ses lèvres ; elle tremblait comme la feuille que le vent secoue.

Mais, tout à coup, elle écarta ses bras et se mit debout, en respirant avec l’effort de quelqu’un qui se noie et qui revient sur l’eau.

— Alors, dit-elle, c’est à moi de partir. Laissez-moi passer, Jean.

Elle dit cela d’une voix qu’il ne lui connaissait pas. C’était la femme qui parlait à cette heure ; la femme courageuse et chaste qui peut laisser voir qu’elle aime, parce qu’elle saura se garder.

— Non, tu ne partiras pas, Évah, je te le jure !

Et il étendit les bras pour la saisir.

Elle rabattit les siens le long de son corps, et, rigide et froide, le regard dans le sien, elle répondit doucement :

— Ne me touchez pas.

Jean Delorme sentit qu’un respect étrange enveloppait cette femme comme d’un voile sacré qu’il n’oserait pas soulever. Alors, brusquement, une colère lui monta au cerveau, ses désirs refoulés l’exaspéraient ; il cria des imprécations et parla de se tuer. Dès que cette idée l’eut touché, il sauta sur une panoplie et arracha une arme damasquinée et incrustée comme un bijou.

Évah lui saisit les bras. Il s’abattit à ses pieds, pleurant comme un enfant.

— À quoi sert le génie ? à quoi donc sert la gloire ? Je ne suis rien pour vous, moins que rien. Aucune pitié ne vous émeut. Ô statue plus froide que toutes celles qui sont là, quel est donc l’homme qui te brisera, afin de savoir si tu as un cœur ?

Elle répondit, très émue :

— Je suis brisée, Jean, et mon cœur saigne.

Il la regarda, et d’un bond il fut debout.

Elle était blanche, les yeux battus, comme enveloppés d’ombre. Elle se tenait appuyée d’une main à un meuble, un peu renversée, et paraissait défaillante.

— Folle ! dit-il doucement, apitoyé par cet abandon. Pourquoi souffrir, dis ? Est-ce qu’il n’est pas à nous, cet amour qui nous torture et nous ravit en même temps ? Quelle est la puissance humaine ou divine qui a le droit de nous dire : « Ne vous aimez pas ! » Est-ce que cet amour n’est pas en nous comme le soleil est sur l’horizon, par la force des choses naturelles et sans qu’il nous soit plus facile de le détruire que d’éteindre le soleil ?

» C’est une lutte impie, que de lutter contre la passion quand elle revêt le caractère sacré des amours immortelles. Ô Francesca que Dante a rêvée, ne seras-tu donc que l’éternelle et insaisissable vision du poète ? Ton âme ardente ne s’incarnera-t-elle donc jamais dans la forme pure qui donne la folie de l’illusion et de l’espérance ? Évah ! Évah ! pourquoi es-tu venue vers moi si c’était pour me désespérer !…

Il parlait, debout devant elle, les mains jointes, la tête inclinée et touchante dans son expression de forte douleur, sous l’ensoleillement doux de sa chevelure blonde.

Elle leva sur lui son regard, subitement empreint de tendresse et d’angoisses ; puis elle le porta en haut comme si elle eût cherché le ciel à travers les vitraux voilés.

— Ne soyez pas malheureux, dit-elle d’une voix suppliante, je vous aime, et c’est votre amour seul qui me tient debout dans la vie. Il est toute ma force, je lui dois le peu de vertu qui est en moi. C’est parce que je vous aime et que j’ai l’orgueil de votre amour que je ne veux pas déchoir, que je ne veux pas descendre de cet autel où votre cœur m’avait d’abord religieusement placée !

» Vous me l’avez dit un jour, rappelez-vous : « — Soyez mon idéal, soyez le but inaccessible vers lequel je tendrai toujours pour élever toujours plus haut mon âme d’artiste et de poète. »

» Telle je me suis donnée à vous, et telle je veux rester. N’essayez pas de couper les ailes à votre muse ; quand vous la tiendriez mutilée dans vos bras, vous sentiriez que votre ciel est vide, que plus rien ne vous attire vers un idéal auquel vous ne croiriez plus et vous ne seriez plus poète, et vous n’auriez plus de génie…

— Qu’importe, lui dit-il passionnément, si je t’avais, toi ?

— C’est que vous ne m’auriez même plus, répondit Évah en essayant de sourire, parce que ce que j’aime en vous, c’est le poète…

Il répliqua farouchement :

— Et c’est l’homme qui te veut !

Elle recula d’un pas, se sentant fléchir. Il la brûlait de ses yeux allumés d’une folie de désirs qui lui donnaient une sorte de puissance attractive et invincible. Il saisit la main d’Évah et la retint violemment dans la sienne, brûlante et moite. Il ne disait plus rien, mais il la regardait et l’attirait insensiblement vers lui. Évah se débattait intérieurement, atteinte par une volonté terrible qui envahissait à la fois son cerveau et ses sens, et la livrait, toute molle et abandonnée, à ce maître puissant dont l’amour impérieux l’appelait. Un sanglot nerveux qui faisait l’aveu de sa faiblesse, lui monta aux lèvres. Et puis, rapidement, elle perdit le sentiment et comme le souvenir de sa situation. Une sensation la prenait d’un bonheur surhumain dont la surprise la laissait immobile. Bientôt sa tête pencha sur l’épaule de Jean, qui l’étreignit.

Tout à coup, il la souleva pour l’emporter, et, la bouche ardente, il mordit la peau veloutée de son cou doucement renversé.

Évah eut un tressaillement qui la tordit ; elle ouvrit démesurément ses yeux, fit un cri terrible et, d’un geste coula à terre, libre et épouvantée.

Il se jetait sur elle pour la reprendre. Elle s’échappa et se mit à fuir par la galerie, trébuchante, s’accrochant aux meubles. Ses jambes ployaient. Elle se redressait et reprenait sa course. Une fois, elle étendit les bras, croyant tomber.

Àce moment, quelque chose siffla dans l’air, et elle s’affaissa sur les genoux. Jean Delorme aussitôt venait tomber près d’elle, accroupi, fou, aveuglé de larmes.

Dans sa rage, il avait lancé à toute volée son poignard qui l’avait frappée au coude légèrement. Cependant, le sang coulait. Elle regarda et ne dit rien. Il avait déchiré l’étoffe et il enveloppait la plaie, murmurant très bas des choses désespérées. La honte le tuait. Il n’osait pas la toucher et il écartait les doigts pour ne pas effleurer son bras nu.

Puis il l’aida à se lever respectueusement. Il tremblait à faire pitié. Il lui posa son manteau sur les épaules, doucement, et s’écarta, la tête baissée, pour qu’elle sortît. Évah restait plantée au milieu de la galerie, immobile, ne pouvant plus s’en aller maintenant. C’était terrible, ce qui la tenait là. Jamais tentation plus ardente ne l’avait assaillie. Tout son être, tout son cœur se fondaient dans un amour immense, infini. Elle se sentait incapable de s’éloigner de lui : cette pensée la déchirait. Elle fut sur le point de laisser tomber son manteau et de dire : « Je reste. » Après tout, c’était de la folie de s’aimer comme ils s’aimaient et de se séparer. Elle n’avait qu’à dire « oui, » et elle était heureuse, et il était heureux. Car il l’aimait, puisqu’il avait failli la tuer. La douleur de sa blessure lui causa une sensation exquise : elle remua son bras pour la mieux sentir. Elle regarda Jean avec, dans le regard, cette indécision suprême ; il devina, et eut un élan pour s’élancer. Mais il s’arrêta, les bras demi-écartés, n’osant faire un pas. Seulement, il murmura :

— Dites-moi seulement que vous me pardonnez…

Elle courut à lui et se jeta sur sa poitrine en sanglotant. Puis, encore une fois, quand elle sentit le contact de ses bras qui se refermaient sur elle, sa pudeur farouche se révolta, et elle se dégagea frissonnante.

Alors, brusquement, elle se donna une secousse de volonté ; et, baissant rapidement son voile, elle s’enfuit. Elle crut qu’elle ne descendrait jamais les marches ; un désir fou de remonter lui cassait les jambes. Elle se répétait fiévreusement : « C’est fini, c’est pour jamais, je ne le reverrai plus ! » puis elle s’arrêtait demi morte, l’appelant des lèvres.

Quand elle fut à la porte, elle pensa qu’il était impossible qu’elle ne remontât pas. Et puis des pensées lui vinrent qui l’empourprèrent.

Elle tira la porte sur elle, et s’y adossa. Cette fois, elle était dehors, elle s’en irait bien sans doute ! Mais c’était inouï, ce que cela lui faisait mal ! Elle ne l’aurait jamais cru. C’était amer, la vertu. Qui donc avait imaginé ce supplice ? Pourquoi fallait-il qu’elle souffrît ? Comment ne mourait-on pas à se déchirer ainsi le cœur ? Cela serait bon, de mourir à ce moment, là, derrière cette porte, près de lui, lui !…

Alors, elle songea que, si elle était morte, on l’emporterait chez elle. Et sa mère. Oh !…

— Je suis mauvaise ! pensa Évah, j’oubliais…

Àtravers son voile, elle appuya ses lèvres sur la porte, comme sur une tombe close et, courageusement, elle s’en alla.

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