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Le mois de novembre finissait, Madeleine ne revenait pas à Paris. Elle s’était sauvée dans un coin perdu de la vallée de Gèvres, au lendemain de sa chute dans les bras de Jules Lenormand, et elle se cachait là, épouvantée, honteuse et malade, n’osant plus rentrer chez elle.
Le surlendemain de cette même nuit, l’avocat reparaissait au barreau et demandait à Cléran des nouvelles de sa femme.
Quand les premières neiges parurent, M. de Cléran s’inquiéta. Il écrivit à Madeleine, lui ordonnant de revenir sans délai. Elle revint. Il la trouva morne, avec les joues creusées. Cependant elle n’avait plus ses crises et l’appétit était revenu. Mais elle ne sortait plus de chez elle, et elle ne recevait personne. Elle prenait des attitudes farouches, rougissait et baissait la tête à la moindre observation de son mari. Elle ne parlait jamais et elle ne priait plus. Un jour, M. de Cléran s’indigna ; elle refusait de l’accompagner à un sermon de charité, que le père Monsabré devait prêcher à Saint-Philippe-du-Roule. Il s’emporta et voulut l’y contraindre. Il ordonna à la femme de chambre d’habiller madame, et il restait là. Quand on voulut la toucher, elle s’évanouit. On envoya chercher le docteur. Il examina Madeleine ; puis il emmena M. de Cléran dans son cabinet et lui fit ses compliments : madame de Cléran était enceinte.
— C’est impossible ! s’écria le mari.
Le docteur précisa : une grossesse de quatre mois environ. Elle était même déjà visible : la taille svelte de la jeune femme se montrait arrondie sous le fardeau plus lourd de la poitrine.
— Vous avez une certitude, n’est-ce pas ? demanda M. de Cléran au docteur.
— Absolue, répondit celui-ci.
— C’est bien, je vous remercie.
Et il rentra chez sa femme. Il ferma les portes, prit une chaise et vint s’asseoir, très calme, la face blême et dure, à quelques pas de la chaise longue où Madeleine était étendue. Il l’examina une minute, froidement ; puis, d’une voix claire que nulle émotion ne troublait, il lui posa cette question :
— Savez-vous que vous êtes enceinte ?
Madeleine, pour qui le mensonge était une souillure, se demandait depuis un instant, si pour le salut de son enfant, elle ne devait pas mentir. Elle ferma les yeux pour répondre :
— Non.
— Vous mentez, dit tranquillement M. de Cléran.
Puis il ajouta :
— Le nom du père de votre enfant ?
Elle eut un tressaillement de tout son corps. Mais elle se redressa, et, tandis que ses joues s’empourpraient, elle balbutia :
— Je ne vous comprends pas.
— Vous allez me comprendre. Lorsque je dus me marier, mon père me fit cette confidence qu’un accident de jeunesse me privait à jamais du bonheur de voir naître des enfants de moi. Je répondis à mon père que la jeune fille que j’avais choisie était assez pieuse et assez pure pour partager ma mauvaise fortune sans regret et sans défaillance. Je vous épousai. Cependant, je n’avais pas perdu tout espoir : un médecin de mes amis m’affirma, sur l’honneur, que j’aurais plus d’enfants que je n’en voudrais. J’ai compris, depuis, qu’il se moquait de moi. Mais alors je repris confiance et je vous emmenai demander l’aide de Dieu dans tous les lieux consacrés à la manifestation de sa toute-puissance. J’avais la foi. Cependant nos vœux ne furent pas exaucés. De retour à Paris, je m’adressai à des hommes de science qui me déclarèrent que mon malheur était irrémédiable. Je ne vous en parlai pas : à quoi bon ? Je croyais à votre pureté, et il m’eût semblé outrageant de vous faire entendre que, si vous mettiez un enfant dans ma maison, j’avais tous les droits légaux d’en décliner la responsabilité. M’avez-vous compris maintenant ?
Madeleine ne répondait pas, écrasée de honte. Il recommença :
— Voulez-vous me dire le nom de votre complice ? Non ? Il suffit. Je n’ai pas l’intention de vous y contraindre. S’il m’eût été connu, je me serais vu forcé par les préjugés sociaux de lui demander une réparation, malgré les répugnances de ma conscience de chrétien. J’aime autant qu’il n’y ait pas de sang versé ! Le châtiment est l’œuvre de Dieu. Mais le chef de famille est un juge. Levez-vous, et sortez.
Elle le regarda effarée, ne comprenant pas. Il s’était levé lui-même et tendait son bras vers la porte :
— Vous avez déshonoré la maison de votre mari ; sortez, femme impure et criminelle, je vous chasse !
Madeleine s’était soulevée comme pour obéir ; puis elle retomba, défaillante, s’accrochant de ses mains au dossier de sa chaise. Ses larmes coulaient sans un sanglot, lui mouillant la poitrine. Elle eut un geste d’ineffable supplication et murmura :
— Prenez pitié de moi, pour l’amour de Dieu ! Si vous saviez !…
— Je ne veux rien savoir. Vous avez péché, vous avez souillé mon foyer, le crime est en vous, je ne vous connais plus.
Il cria d’une voix plus forte :
— Je vous ordonne de sortir.
— Et, où voulez-vous que j’aille ?… balbutia la malheureuse jeune femme, qui sanglotait en lui tendant les mains.
— À la rue, où sont vos pareilles. N’importe où il vous plaira. Mais hors d’ici !
Elle se leva, regarda vaguement autour d’elle, puis traîna ses pas vers la porte, machinalement, sans penser. Elle s’en allait, voilà tout.
— Un mot encore, dit-il de sa voix froide et dure.
Elle s’arrêta.
— Vous savez que vous êtes entrée ici sans dot. Votre tante, mademoiselle de Livry, qui avait promis de vous léguer tout son bien, l’a donné aux couvents. Elle a bien fait. Actuellement elle vit retirée chez les dames du Sacré-Cœur, où elle a donné le reste de sa fortune en viager. Vous n’avez rien à réclamer de ce côté. Je n’ai donc à vous restituer que le trousseau de quelque valeur que vous avez apporté. Tous les objets acquis depuis votre mariage sur les revenus de la communauté, seront vendus, et l’argent distribué aux pauvres. Vous pourrez faire prendre, dès aujourd’hui, ce qui vous appartient. J’ai fini, allez !
Madeleine était debout, près de la porte ; elle se sentit doucement saisir par le bras : sa femme de chambre l’emmenait.
Cette femme l’enveloppa, lui jeta une mantille sur la tête et la fit descendre. Puis elle la mit dans une voiture et donna l’adresse d’un hôtel meublé ! Quand la voiture roula, elle se tourna vers madame de Cléran, qui ne bougeait pas, les yeux fixes.
— Voyons, madame, ne vous tourmentez pas. Un bon procès vous vengera de cette infamie. La conduite de monsieur est indigne. Une sainte comme vous ! Vous avez bien fait de partir, cela valait mieux que d’amener quelque scène qui, dans votre position, pouvait être funeste ; mais maintenant, croyez-moi, envoyez-moi chercher un bon avocat… Voulez-vous que nous allions, tout de ce pas, chez M. Jules Lenormand ?
Madeleine fit un cri et se cacha le visage dans les mains.
— Non, non, rien, personne !… Emmenez-moi bien loin, cachez-moi, cachez-moi…
Cette fille eut un haussement d’épaule et grommela :
— Demain madame sera plus calme. Elle comprendra qu’elle ne doit pas se laisser traiter ainsi. Si toutes les femmes étaient des agneaux, comme madame, les hommes ne se gêneraient pas pour les égorger. Mais, Dieu merci, les femmes se rebiffent. J’en ai vu bien d’autres, allez ! et c’étaient eux qui finissaient par mettre les pouces. Si seulement madame voulait me laisser faire…
La voiture s’arrêtait devant un hôtel de la rue Saint-Honoré. Madeleine fit un effort ; elle se redressa, et put dire d’un ton ferme :
— Vous me ferez inscrire sous mon nom : Madeleine de Livry. Souvenez-vous que désormais je suis veuve et seule au monde. Et ne répétez jamais ce que vous avez dit aujourd’hui : je n’ai de justice à demander à personne, ni à M. de Cléran, ni à la société, ni à Dieu. Je n’existe plus que pour mon enfant…
Dans la même journée, la femme de chambre alla chercher ce qui constituait le trousseau de Madeleine : du linge brodé, des dentelles, des fourrures, des bijoux. Cette fille, passablement honnête et dévouée, s’occupa de faire un budget à Madeleine. On vendit les bijoux. Cela donna plusieurs milliers de francs avec lesquels on pouvait attendre les couches.