‹ Les femmes qui tombentChapitre 27 sur 29 · 02 · 5

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Quand on avait grimpé tout en haut du cinquième étage d’un méchant hôtel borgne de la rue Saint-Honoré, on apercevait une sorte d’échelle à main, presque un escalier de grenier, dont le sommet restait sombre sous une étroite lanterne que la nuit bouchait d’ombre, avec un vague reflet d’étoiles.

Là-haut, deux ou trois portes basses ouvraient sur des chambres de domestiques. Toutes les odeurs nauséabondes de la maison montaient et venaient s’accumuler là. Un silence fait de murmures voilés, passant sous les portes closes, emplissait toute la « boîte » mal éclairée par des becs de gaz demi-baissés dans leurs globes ternis. La rampe luisait, avec un aspect gras, au-dessus des marches noires. On ne rencontrait personne. Un valet sommeillait dans un bureau tout petit et trop chauffé, au fond d’un corridor étroit et long qui commençait au trottoir, au-dessous d’une lanterne rouge où l’on voyait écrit : « Hôtel meublé. » De temps à autre, l’homme se levait, décrochait une clef, s’armait d’un bougeoir et précédait un couple équivoque qui était entré, rasant les murs. Puis le silence recommençait.

On aurait pu entendre, alors, comme des sanglots qui arrivaient d’en haut, sous les toits. Dans l’une des mansardes, une femme veillait près d’un lit bas qu’elle avait traîné contre le poêle où s’éteignaient quelques charbons, ramassés en tas dans un creux de cendres.

L’enfant couché dans le lit babillait doucement, les yeux fermés, dans un délire de fièvre. Il était maigre, chétif, avec de grandes paupières bordées de long cils, tombant sur des joues flasques. On apercevait son petit corps exigu sous les chiffons qui le couvraient. C’était un petit malade de misère ; cela se voyait. Il était né avec un sang qui veut être alimenté par les viandes et les nourritures fortifiantes : sans quoi l’anémie est là qui guette ces enfants de riches au sang pauvre. Et, depuis déjà bien des mois, il vivait de pain et de friandises qui trompaient sa faim. Avec l’épuisement la fièvre était venue, et le médecin, qui l’avait examiné une fois, par pitié, sur les supplications de la mère, avait dit : « Donnez-lui à manger. » Or Madeleine de Cléran après avoir tout vendu, loque à loque, ne possédait plus rien que son corps, exténué, lui aussi, de privations, mais beau des langueurs de la faim comme s’il souffrait des langueurs de l’amour. Elle était devenue d’une sveltesse idéale, qui affinait encore sa nature aristocratique. Et sa tête pâle, sur son cou mince et ployé par l’ennui, avait des grâces attirantes. Les larmes mêmes allumaient ses yeux bleus. Maintes fois, on l’avait arrêtée sur le seuil de cet antre où elle logeait sa pureté, sans se douter seulement que la prostitution habitait le même toit. Elle s’enfuyait épeurée, n’écoutant pas. Pourtant un jour, un homme lui ayant dit à l’oreille : « Je lâcherais bien deux louis… » elle emporta ces paroles comme une flèche dans le cœur. Deux louis ! Et le petit qui avait faim ! Coup sur coup, elle reçut des propositions du même genre. Le propriétaire de l’hôtel osa lui dire un jour que, si elle ne se décidait pas à « prendre quelqu’un » qui lui payât son loyer, il serait obligé de la congédier. Il ajouta que, du reste, c’était facile, si elle voulait. Même il connaissait « une personne honorable » qui s’occuperait d’elle volontiers et de l’enfant !…

Elle réfléchit tout un jour ; puis, de ses derniers sous, elle acheta du charbon, pour en finir. Mais, quand tout fut prêt, elle n’eut pas le courage de faire mourir son enfant. Cependant, elle ne voulait pas l’abandonner tout seul dans la vie. Elle essaya de mendier ; elle ne put jamais tendre la main : son bras se raidissait le long de son corps ; elle ne pouvait pas.

Cependant il n’y avait plus à délibérer : le médecin avait dit : « Dépêchez-vous. » Alors elle fit ce qu’elle s’était juré de ne faire jamais. Elle s’en alla trouver l’homme qui l’avait mise dans cet état de misère. Elle surmonta ses hontes, elle fit taire les révoltes de sa pudeur outragée, elle se présenta devant lui.

Jules Lenormand était marié, père de famille, avocat à la cour d’appel. Sa réputation d’honorabilité était établie comme un dogme. L’homme intègre, l’homme à la vie pure, le magistrat qui faisait l’honneur du barreau, et qui servait d’exemple à tous, c’était lui. Il recula devant cette résurrection. Puis, les portes closes, à voix basse, il interrogea Madeleine.

Il la croyait à l’étranger avec M. de Cléran, dont on n’avait plus de nouvelles. Quand elle parla de l’enfant, il fronça le sourcil ; et, lorsqu’elle exposa leur misère, il prit l’air dur, serrant les lèvres, renversé sur son fauteuil, tout à fait digne.

Au bout d’un silence, son œil faux s’alluma et ses lèvres s’ouvrirent avec leur expression sensuelle, maintenant dévoilée. Et, lentement, il murmura :

— Où demeurez-vous ?

Elle leva les yeux, vaguement inquiète et rougit brusquement en rencontrant son regard. Elle balbutia sans répondre.

— J’irai vous voir, dit-il encore.

Il souriait avec une pointe de rouge qui enflammait sa face grave.

Elle décroisa ses doigts pour essuyer de sa main nue une larme de sueur qui mouillait sa tempe. Elle souffrait à mourir, la honte la tuait.

Cependant elle restait là, attendant encore. Elle pensait qu’elle pouvait s’être trompée.

Alors il reprit, en se penchant un peu et lui touchant le bras :

— Au fait, non ; ce ne serait pas prudent. Il vaut mieux que vous alliez m’attendre où je vais vous dire : rue de Suresnes, 120, à dix heures, ce soir. Hein ? Vous demanderez M. Simon. De la prudence, surtout ; ne prononcez pas mon nom ; sans quoi !…

Il y avait une menace dans ces derniers mots ; il mit une intention cynique dans ceux-ci :

— … Et je vous donnerai de l’argent.

Madeleine se leva, toute raide et chancelante et marcha vers la porte. Elle ouvrit en tâtonnant, avec de grands efforts, ses mains tremblotaient.

Jules Lenormand la regarda sortir, sans ajouter un mot.

Elle rentra chez elle, filant par les rues, un peu pressée, regardant vaguement autour d’elle, l’air stupide. Elle trouva l’enfant qui babillait, très rouge, avec de la fièvre. Il avait soif : elle n’avait que de l’eau, elle la fit tiédir dans une fiole qu’elle coula glacée dans sa poitrine. Alors le petit se mit à pleurer : il voulait des choses qu’il ne savait pas nommer, mais qui seraient bien bonnes, pour manger beaucoup, car il avait bien faim. Et il appuyait ses petites mains sur son ventre en pleurant. Madeleine se tordait. Elle tira son sein et l’approcha des lèvres de l’enfant, en écrasant sa mamelle dans ses doigts, comme pour en faire sortir le sang puisque le lait était tari. Tony détourna la tête en frappant sa mère de ses petits poings raidis par la douleur.

Et, par instant, il répétait :

— Maman, j’ai bien faim…

Madeleine tournait dans sa chambre comme une lionne en fureur, échevelée, se tordant les bras avec des soupirs qui hurlaient dans sa gorge rauque. La nuit venait, nuit d’hiver qui commence à cinq heures. On y voyait à peine dans la mansarde.

Madeleine se courbait sur l’enfant pour voir ses yeux, qui brillaient comme deux charbons allumés dans la face, très pâle maintenant, du petit malheureux sans souffle, sans force pour se plaindre encore. Il mourait, le regard bien ouvert, étrange, et comme curieux de savoir pourquoi on le laissait s’en aller ainsi dans la nuit, ayant faim.

Madeleine le crut apaisé ; mais froid. Elle s’agenouilla près du petit lit et ramassa l’enfant dans son bras, le tenant bien serré. Puis, comme elle était à jeun depuis la veille, la fatigue eut bien vite abattu son corps faible : elle s’endormit.

Lorsqu’elle s’éveilla, glacée et raidie dans sa pose pénible, elle ne vit rien. L’ombre intense l’enveloppait. Elle écouta, sans entendre respirer l’enfant. D’un bond elle fut debout, son cœur lui battait jusque dans la gorge. Elle alluma une mèche à moitié sèche dans une petite lampe de cuivre et elle se pencha sur le lit. Tony avait les yeux clos, ses lèvres pâles étaient serrées et ses narines semblaient collées à son petit nez mince. Cependant il respirait, mais faiblement. Elle promena ses mains sur le corps amolli de l’enfant : il ne bougea pas. Alors elle comprit qu’il s’en allait, que c’était fini. Elle eut un cri terrible et le souleva dans ses bras, le collant à sa poitrine, lui soufflant son souffle sur le visage, sur les lèvres.

Elle appela au secours, en regardant vers la porte. Personne ne vint. Elle fit un effort violent dans sa pensée détraquée jusqu’à la folie, pour chercher un moyen d’avoir du secours, de sauver son enfant. Soudain, un tremblement la saisit qui lui fit claquer les dents, et ses mains, subitement moites, se relâchèrent. Elle venait de se rappeler l’homme qui lui avait murmuré : « Je donnerais bien deux louis. » Mais elle était une misérable de laisser mourir son enfant quand elle pouvait le sauver !… Elle se leva, ses muscles craquèrent ; elle respirait si fort, que cela faisait un bruit dans le silence lugubre de la mansarde. Elle ne voulait plus penser ; elle se sentait lâche, devant cette épouvantable nécessité. Elle se mit une idée dans l’esprit, et se la répéta pour s’en étourdir, s’en griser : « C’est pour le petit. » Elle le recoucha, toujours immobile, entassa sur lui les chiffons qui le couvraient, et, toujours murmurant : « C’est pour mon enfant, pour mon fils, pour mon petit Tony », elle ferma sa robe, écarta ses cheveux qui lui coulaient sur les yeux, et elle descendit dans la rue. Cependant elle ne savait pas, et des frissons la secouaient à la faire tomber. Quand un homme s’arrêtait à la regarder, elle prenait la fuite. Puis la pensée qui l’obsédait la fouettait de nouveau. Elle s’avançait sur le milieu du trottoir ; ses poings fermés lui entraient les ongles dans la chair ; et elle répétait : « Il le faut, c’est pour mon petit qui se meurt »…

En face d’elle, une fille, qui faisait le métier, apostropha un passant d’une phrase ignoble, et elle l’arrêta par le bras. Madeleine écouta ; l’homme suivit la fille. Alors, elle ferma les yeux, sentant venir quelqu’un, et, lorsqu’on la frôla, elle allongea la main en essayant de répéter la phrase qu’elle avait entendue. On lui répondit ; elle ne comprit pas. Mais elle marcha machinalement vers sa demeure.

Elle monta avec quelqu’un derrière elle. Elle ouvrit sa porte et se jeta en avant, comme pour se sauver. L’homme, essoufflé d’avoir grimpé si haut, grogna en s’effondrant sur une chaise ; puis il jura grossièrement, et demanda comment il se faisait qu’une aussi jolie g… demeurât dans un pareil taudis. Cela ne lui attirerait pas de la pratique, pour sûr. Mais elle avait une fière chevelure, tout de même, et des yeux qui…

Il s’était levé et il tirait Madeleine à lui par les épaules. Elle lui échappa d’un geste violent ; puis elle revint et voulut sourire. Ses lèvres s’ouvrirent, elle fit un sanglot qui lui crevait le cœur. Et, tout à coup, d’un geste de folle, elle écarta le rideau du petit lit et dit à l’homme, en parlant dans ses larmes :

— C’est pour mon petit enfant qui se meurt… de faim. Voyez !

L’homme recula brusquement, en passant la main sur son front. Puis il se fouilla, jeta un écu sur la table, et prit la porte comme un voleur. Elle l’entendit descendre en courant. Elle écouta : plus rien. Elle était seule, et la pièce d’argent, large et blanche, reluisait. Elle sauta dessus et dégringola à son tour toutes les marches, bondissant. Les magasins étaient fermés. Elle frappa, elle se pendit aux sonnettes. Un pharmacien lui donna un cordial et du vin tonique. Dans un restaurant, elle acheta du bouillon, des viandes.

Elle volait, elle riait nerveusement. Quelle joie quand elle allait asseoir Tony avec des oreillers et lui faire prendre ces choses fortifiantes qui le ranimeraient tout de suite. Il dirait avec sa petite voix flûtée : « C’est bon, maman ! encore !… » Et puis il lui dirait : « À toi, maintenant ! » Et il la ferait manger avec ses petites mains maigres si blanches et toutes petites avec des ongles roses. Elle le voyait remuer dans la joie de ses forces nouvelles, et elle avait au cœur des caresses chaudes, des bouffées de bonheur maternel. Elle remonta chez elle d’une seule course, les bras chargés, empourprée, soufflante. Elle déposa ses paquets, ferma la porte, aviva la lampe ; puis elle écarta les rideaux en souriant.

— Petit Tony, mon amour !…

Elle se pencha et fit un cri en tombant toute raide : l’enfant était mort.

Il était mort, sa petite bouche ouverte, comme pour demander à manger, ses yeux demi clos, déjà enfoncés, sans lueur.

Lorsque Madeleine revint à elle, une sensation lui restait de la fin de tout. C’était comme si le monde s’était écroulé. Plus rien n’existait ici ni ailleurs. Le vide était autour d’elle, en elle, partout. Il ne lui demeurait qu’une pensée, c’est qu’elle voulait aller où l’enfant était allé. Toute sa vie se résumait dans cet enfant : elle l’avait attendu, puis il était venu, et maintenant il était mort. Sa raison d’être disparaissait. Elle sentait ces choses sans les raisonner. C’était un instinct. Elle n’eut pas besoin de réfléchir pour agir. Naturellement, elle prépara sa fin.

Le jour naissait. Madeleine écrivit un mot à Évah. Ensuite elle descendit le mettre à la poste, et elle remonta un boisseau de charbon.

Avec un grand soin, elle mit de l’ordre dans sa pauvre mansarde. Cela aurait navré de la voir aller et venir, essuyant ses yeux pour examiner de temps à autre si l’enfant n’avait pas bougé. Elle l’avait habillé d’une robe blanche, avec une couronne de petites fleurs de mai, qu’elle avait conservée de sa première communion à elle.

Elle alluma le poêle, en ouvrit toutes les portes ; puis elle s’habilla proprement et s’étendit sur son lit avec le petit Tony dans ses bras.

Comme elle commençait à s’endormir, elle se souleva lourdement et regarda encore une fois son enfant tout blanc, dont les yeux larges et creux semblaient voir l’infini… Elle l’embrassa passionnément avec des sanglots bas ; puis elle lui dit lentement :

— Tu ne seras jamais un homme, toi. J’en remercie Dieu.

Alors, elle fit sur elle un grand signe de croix et se recoucha en joignant ses mains.

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