02 · 6
Évah était rentrée chez elle plus troublée par la rencontre de Madeleine que de toutes les émotions de sa soirée. Elle se disait avec épouvante qu’il y avait donc une minute dans la vie où la femme la plus pure pouvait descendre jusque-là, puisque Madeleine y était descendue. Et des peurs lui venaient de cette fatalité mystérieuse et farouche, si puissante que l’on se débattait en vain contre elle, sorte de divinité mauvaise qui semblait choisir ses victimes parmi les plus chastes afin de s’enivrer de leurs souffrances. Elle pensait : « Que fait donc le dieu des religions, puisque le mal gouverne le monde ?… Comment, rien de bon sur la terre, et rien de bon dans les cieux ! Partout le mal et partout l’injuste ! Alors pourquoi ce monde, et qu’y demeurons-nous faire, nous les sacrifiés ? Notre devoir est d’en sortir. Place aux heureux ! »
Cette pensée l’avait prise tout entière et lui causait un bien-être moral auquel elle ne se serait pas attendue. Même un peu de rancune lui venait contre Madeleine, qui n’avait pas eu la vertu de choisir cette solution suprême à son irrémédiable misère. Et puis elle songea que Madeleine avait un fils, et une grande pitié lui remua les entrailles. Alors elle éprouva une joie atroce à penser qu’elle n’était pas mère et que cela la sauvait de l’odieux sacrifice de Madeleine… Cependant, la paralysée gisait à côté d’elle, et, les yeux remplis d’effroi, qui exprimaient les affreuses tortures de sa douleur muette, la regardait rêver.
Àce moment, on remit à Évah le billet de Madeleine. Il ne contenait que ces mots : « Mon enfant est mort ; si tu le peux, viens nous faire enterrer. »
Elle avait lu le billet tout haut ; elle ajouta, la voix rude, pour empêcher les larmes de monter :
— C’est bien, Madeleine.
Et elle sortit pour aller embrasser la morte.
Madame Le Boterf, dès qu’elle fut seule, recommença le travail auquel elle se livrait depuis déjà plus d’un mois avec quelque signe de succès : elle remuait sa main droite. Elle concentrait toutes ses forces, tous les efforts de sa volonté pour arracher sa main et ses doigts à la rigidité de la paralysie. Le jour où elle fit mouvoir un doigt, l’espoir redoubla son courage. Et chaque jour, dès qu’elle était seule, elle reprenait cette tâche épouvantable avec une ardeur et une ténacité qui firent, en quelque sorte, violence à la nature. Elle sentait qu’avant peu elle pourrait tracer quelques mots et bientôt remuer suffisamment son bras pour atteindre un but dont la pensée mettait comme des frissons sous ses paupières baissées. Les yeux fixés sur sa main ouverte, les doigts écartés, elle dardait sa volonté magnétique, elle tendait ses nerfs, et, peu à peu, la main lentement se soulevait.
Ce jour-là, elle la fit monter jusqu’à la hauteur de sa poitrine, et la retourna, les doigts crispés comme si elle eût voulu se déchirer.
Il neigeait. Évah s’en alla, grelottante, suivant les sentiers boueux tracés par les passants, et arriva, glacée et trempée, le bas de sa robe frangé de neige, à l’hôtel meublé de la rue Saint-Honoré. Elle ne rencontra personne à l’entrée et elle monta, le cœur gros d’angoisses. Certainement Madeleine était morte ; mais comment ? Et cette vision d’une mort, peut-être horrible, l’éblouissait d’horreur. Quand elle fut à la porte de la mansarde où elle était déjà venue, elle s’arrêta, le cœur tremblant. Elle essayait de se fortifier contre le tableau qu’elle allait apercevoir en ouvrant cette porte. La clef était en dehors. Elle la toucha et retira ses doigts avec un frisson. Tout à coup elle entendit remuer à l’intérieur. Alors d’un mouvement brusque, elle entra. La neige répandue sur les toits voisins envoyait une clarté blanche dans la petite chambre basse. Évah aperçut tout d’abord une femme étendue dans un fauteuil, près du poêle ouvert sur un grand feu de coke. Cette femme, les jambes allongées et tout le corps avachi, tenait un verre fumant. Elle leva la tête, puis se souleva et posa son verre sur le poêle.
— Vous êtes une parente de la morte ? dit-elle la voix enrouée, en examinant les haillons noirs qui enveloppaient Évah.
Alors Évah tourna la tête et ses yeux s’arrêtèrent sur le lit poussé à l’angle du toit, où reposait, immobile, Madeleine et l’enfant dans ses bras. À la tête du lit, dans une assiette, un peu d’eau et une branche de buis. Un cierge mince brûlait à côté.
La jeune femme eut un sanglot violent ; puis vint tomber agenouillée, le front sur le drap qui couvrait à demi la morte.
Pendant une minute, on n’entendit plus rien que le crépitement du coke et la respiration forte de la femme qui demeurait penchée sur le feu, les yeux mouillés, le visage sombre.
Cependant elle se leva et vint toucher Évah à l’épaule :
— Faut se faire une raison, dit-elle ; elle a bien fait de s’en aller, puisqu’elle en avait le courage. C’était pas si gai la vie pour elle… comme pour tant d’autres, d’ailleurs. Allons, la petite mère, venez un peu par ici ; il fait froid dans ce coin et vous êtes trempée comme un caniche. Sacré temps, tout de même !
Évah se mit debout, puis se pencha, embrassa Madeleine, en la regardant longuement et se tourna vers la femme dont le langage l’inquiétait.
Ses yeux troublés s’arrêtèrent sur une fille assez jeune, grande et largement découplée, la face émaciée, le regard hardi, la tournure lâchée dans des poses canailles. Le poing sur la hanche, elle tendait son verre à Évah.
— Lampez-moi ça, dit-elle lui mettant sous le nez un verre de punch, dont la senteur chaude et poivrée fit reculer la jeune femme.
— Non ! ça ne vous dit pas ? À votre santé !
Et elle vida le verre d’un trait.
— Il y en a d’autre, dit-elle en s’essuyant la bouche. Il faut bien se donner de l’estomac pour faire ces chiennes de corvées. C’est pas qu’on m’ait payée pour ça, dit-elle encore en se redressant. C’est de bon cœur. On ne pouvait pas la laisser là toute seule, n’est-ce pas ?
— Vous la connaissiez ? murmura Évah.
Sa voix douce, qui sonna avec la vibration légère d’une cloche d’argent, impressionna la fille. Elle détourna les yeux, comme intimidée, et répondit, en étouffant le son rauque qui raclait dans sa gorge brûlée :
— Peuh ! comme on connaît quelqu’un avec qui l’on se rencontre parfois sur le même palier. Je l’avais entendue parler à son mioche. Vous avez la même voix. C’est-il votre sœur ?
— Non, répondit Évah.
Elle regarda le visage calme de Madeleine et demanda tout bas, en hésitant :
— Comment est-elle morte ?
— Le patron ne vous a point dit ?… Elle s’est asphyxiée avec le môme. Ça, c’est mal, par exemple. Pauvre chérubin ! Voulez-vous que je vous dise ? Elle s’est tuée par délicatesse. C’était une femme de la haute, ça se voyait. Seulement, pas de braise, voilà. Alors elle a voulu tâter du métier, et ça l’a dégoûtée du premier coup. Je devine cela, parce que je l’ai aperçue hier soir pour la première fois…
— Quel métier ? demanda Évah qui ne comprenait pas.
La fille la regarda étonnée. Puis elle leva les épaules :
— Le métier de celles qui n’en ont pas d’autre, tiens ! Le métier de gueuse, comprenez-vous à la fin ? Ah ! cela vous lève le cœur ? Vous êtes bien heureuse, vous, si vous pouvez vivre de vos rentes. Ça n’en a pas l’air cependant.
Une colère venait à la fille avec la honte qui lui prenait à sentir tomber sur elle le regard pur et un peu dédaigneux de la jeune femme.
Évah rougit et s’occupa de s’installer près du lit de Madeleine. Puis elle dit avec une très grande douceur :
— Je vous remercie de votre charité pour cette pauvre morte. Maintenant je vais la garder, à mon tour.
— C’est-à-dire, gronda la fille prête à pleurer, que vous me jugez indigne de rester près d’elle. C’est bien, on s’en va… Dites donc, fit-elle en se campant rudement, faut pas trop mépriser les gens, ma toute belle, vous ne savez pas ce qui vous pend au nez.
— Je ne méprise personne, s’empressa de répondre Évah, la regardant avec une expression de pitié infinie.
Elle ajouta avec sa grâce pénétrante :
— Si vous voulez rester, vous me ferez plaisir.
— Tenez, ne me parlez pas comme ça, vous me chavirez le cœur ! s’écria la fille, qui s’effondra sur une chaise, demi tournée, le coude sur le dossier, la face cachée dans son bras ; elle pleurait.
Au bout d’un instant, elle sécha ses yeux et se rapprocha d’Évah, à peine, n’osant pas, assez près cependant pour se faire entendre à demi-voix. Elle avait ce regard attendri d’un commencement d’ivresse et un besoin de parler rendu plus vif par les ardeurs du punch.
— Voyez-vous, dit-elle, il faut que je vous explique. Les femmes honnêtes ne comprennent pas cela, et alors elles nous méprisent. Nous sommes faites de la même pâte, cependant. À preuve celle-ci qui a essayé de vivre de sa peau avant de mourir. Je comprends bien : c’était pour le petit. Eh bien, c’est comme moi : je « travaille » pour l’autre. Ah ! c’est que, lorsqu’on a une sacrée passion comme celle-là dans le ventre, on devient capable de tout, même d’un crime. J’en connais qui ont joué du couteau pour leurs hommes, des pauvres dindes comme moi que l’on rosse comme des chevaux et qui se feraient écarteler plutôt que de renoncer à leurs mecs… Que voulez-vous ! Un beau jour, on s’aperçoit qu’on s’est laissé rouler dans la boue, que c’est fini, que la vie de tout le monde vous est interdite ; alors on se cramponne à un homme parce que, ces choses-là, c’est dans le cœur et qu’on ne vivrait pas si l’on n’avait pas quelque chose à aimer. Il peut bien vous assommer ensuite, on tient bon : c’est tout ce qui vous reste sur la terre : c’est comme qui dirait votre excuse. Il semble qu’on fait presque une bonne action en « travaillant » pour lui donner toutes ses aises, pour le faire beau, pour qu’il vive, lui, comme quelqu’un qui a des rentes. C’est votre excuse ; c’est quelque chose à vous dont vous êtes fière. Et vous vous tuez à la peine et vous usez votre corps, et vous arrivez bientôt, toute vieille et décrépite, à crever au coin d’une borne ; mais vous avez vécu d’amour. Et, voyez-vous, l’amour, pour nous autres, c’est comme une fleur qui pousse sur notre fumier. Il n’y en a pas de plus belles de par le monde. C’est une fleur de sacrifice comme aucune femme honnête n’en saura faire pousser au fond de son cœur. Et le bon Dieu qui nous regarde en dedans le sait bien, lui !
Évah écoutait l’étrange aveu de cette fille, qui mêlait le vice et l’amour dans un langage empreint d’une certaine poésie, et s’exhalant, avec son haleine avinée, de ses lèvres aux contours flétris. Elle l’interrompit pour dire :
— Comment pouvez-vous aimer l’homme méprisable qui vit de vos hontes ? Comment le dégoût ne vous guérit-il pas de cet horrible amour ?
— Ah ! oui, c’est ce que l’on dit avant d’y avoir passé. D’ailleurs, tenez !… Avez-vous aimé ? dit-elle brusquement à Évah, qui demeura silencieuse.
» Je comprends, cela ne me regarde pas. Eh bien, moi, je réponds : non. Est-ce que vous savez aimer, vous autres femmes du monde ? Quelle blague que vos amours de salon, vos passions à fleur de peau, vos grands désespoirs qui vous font pleurnicher une heure ou deux derrière votre éventail ! Ces amours-là, c’est de l’hypocrisie, comme votre vertu. Vous aimez vous ; nous aimons eux. Vous, vous prenez un amant ; nous, nous leur donnons une esclave. Ne vous imaginez pas que la fille n’ait pas ses pudeurs : elle sait bien ce qu’elle donne quand elle se livre à ceux qui la payent. Je ne parle pas de celle qui « travaille » pour elle : celle-là, je la méprise ; elle est sans excuse. Elle n’avait qu’à faire comme l’autre : quatre sous de charbon. Mais la fille qui « masse » pour son homme, celle-là, voyez-vous, on aura beau dire, c’est une martyre d’amour auprès de laquelle toutes vos saintes du calendrier ne sont que de la Saint-Jean.
La fille s’animait peu à peu ; sa voix s’élevait à mesure que les vapeurs de l’alcool lui envahissaient la cervelle. Elle parlait avec une vivacité qui lui mouillait les lèvres, aux coins, d’une écume blanche. Évah voulut l’apaiser, avec un geste respectueux qui lui désignait la morte. Mais elle ne vit pas le geste ; d’ailleurs, le jour baissait. Elle se rapprocha et avança la tête pour rencontrer le regard d’Évah.
— C’est comme moi, dit-elle, avec une émotion qui lui faussait la voix ; vous ne me reconnaissez pas ? J’ai cependant fait courir tout Paris, il y a quatre ans. La Nina, l’étoile de l’Alcazar, la rivale de Judic. J’ai chanté dans les plus grands salons de Paris.
» J’ai eu mon hôtel, mes valets, mes chevaux. Eh bien, j’ai perdu tout cela, et ma beauté, car j’étais bien jolie, pour lui, lui qui me rosse comme un chameau et que j’aime à… oui, à vitrioler celle qui me le prendrait. J’ai failli le faire, une fois. Oh ! il s’en est fallu de ça : je tenais la fiole ! Vous ne croiriez jamais, n’est-ce pas, que je suis la fille d’un notaire de province ? On m’avait appris à chanter. Mon professeur m’enleva ; j’avais seize ans. Nous demandâmes à mon père son consentement à notre mariage : il m’envoya sa malédiction. Alors le professeur, qui ne visait que ma dot, me planta là. Il fallait vivre. J’entrai dans un bouis-bouis où, tout de suite on me fit comprendre ma situation. Je la saisis, et je pris un amant : le baron de Monthaut. Un beau jour, je devins à la mode, j’étais lancée ; ma réputation de chanteuse et de diseuse grandissait. L’avenir s’annonçait superbe pour moi. J’étais une brave fille. Je ne cascadais pas. Je restais fidèle à mon baron.
» Qui, mais, voilà : je rencontrais Léon. Il était beau !… comme un ange qui serait tombé sur la terre. De grands yeux caressants, une peau de fille, blanche et satinée, presque pas de moustaches, comme un adolescent. J’en devins folle. J’en perdis l’esprit, le sens, jusqu’à l’honnêteté. Je me livrai à lui corps et âme. Il en profita pour me vendre à tous ceux qui voulurent me payer et le nombre était grand. Je pleurais, je suppliais ; il menaçait de me quitter, et je me pliais à toutes ses volontés. Je souffrais atrocement, mais je l’adorais. À l’idée de le voir à une autre, mes entrailles se tordaient, je perdais le souffle. Je renonçais à lutter et je devins la courtisane la plus en vogue de Paris.
» Et puis, un jour, une ancienne cabotine, veuve d’un grand seigneur, riche à millions et vieille comme les rues, me l’enleva. Pendant six mois, je pensai devenir folle. Il voyageait ; elle l’avait emmené en Égypte, disait-on. Oui, aux Batignolles. Je reçus tout d’un coup un billet dans lequel il m’appelait près de lui. Il avait la petite vérole ; sa vieille grue l’avait abandonné. Je m’installai près de lui, je le sauvai et j’attrapai son mal.
» Ce fut le diable qui me sauva, moi, car je ne me souviens pas que personne m’ait porté un verre d’eau. Bref, nous nous trouvâmes un beau jour, nez à nez, laids à faire peur, le visage troué et tuméfié, et sans le sou. Naturellement ma carrière était brisée. La sienne aussi : il faisait horreur. C’est moi qui repris courage. Ça me navrait de le voir si malheureux. Je lui dis :« C’est pas tout ça ; je vais essayer de travailler dans un atelier, je ne suis pas maladroite ; il ne faut pas être une Vénus pour coudre un jupon ». Et j’essayai. Mais va te promener ! Je gagnais tout juste un morceau de pain : il lui fallait du rôti, à lui, le prince. Entre nous, n’est-ce pas ? un soir, il me revint tout chose, les yeux chavirés, et le museau blanc comme un linge : on l’avait embauché pour faire un coup dans la nuit. Ils étaient six : on parlait de « refroidir » une pauvre vieille qui avait le sac. En me contant cela, ses dents claquaient. Je fis du potin pour le coup et je le secouai rudement. Et puis, dare dare, nous faisons nos paquets et nous filons dans un autre coin de Paris. Ce ne fut pas long. Quand les autres vinrent le chercher, ils trouvèrent les clous de la porte. Mais il fallait vivre pas moins ! Alors… voilà, j’aimais mieux ça, vrai ! Ça ne fait du tort à personne.
» Mais c’était dur, allez, les premiers jours.
» J’aurais bien fichu ma carcasse à la Seine ; plus d’une fois, j’allai jusqu’au bord. Mais qu’est-ce qu’il serait devenu, lui, sans moi ?
Évah ne disait rien, muette d’horreur et toute frissonnante du contact de cette malheureuse. Celle-ci, reprit, en baissant la voix et coulant son regard inquiet vers la porte :
— S’il ne me battait pas, encore ! mais, quand il a bu, ou si je ne rapporte pas assez, v’lan ! il m’assomme. Tenez, voyez !
Elle tira sa manche vers le coude et montra son bras, où s’allongeait une cicatrice encore sanguinolente qui semblait la trace d’un coup de couteau.
Évah cacha son visage dans ses mains brusquement ; elle défaillait.
— Oh ! ce n’est rien, cela, dit la fille en souriant ; j’en ai vu bien d’autres !
Tout à coup elle reprit vite :
— Il n’est pas méchant, cependant, mon Léon. À part cela, il me rend très heureuse et nous avons de bien beaux moments. Tenez, quelquefois, quand j’ai fait une bonne semaine, en été surtout, le dimanche, il m’emmène à la campagne pour toute la journée. Oh ! que c’est bon, cette journée dans l’herbe, dans les bois, avec lui ! Je fais de gros bouquets qu’il m’aide à rapporter le soir. On dirait un ménage de vrais amoureux. Nous dînons dans un coin, au pied d’un arbre, où il y a des oiseaux dont les petits cris tout drôles nous font rire à pleurer. Cela sent bon, la terre. On est bien, étendu là-dessus. Il appuie sa tête sur mes genoux, et puis il fume sa cigarette, en regardant en l’air. Moi, je chante tout bas mes chansons d’autrefois.
» Et les gens qui passent ont la mine de se dire : « — Comme ils sont heureux ! »
Elle s’oubliait, en parlant, dans un attendrissement ému qui lui étranglait la voix. Et puis tout à coup, une autre pensée lui vint ; elle se leva et étira ses bras avec un bâillement d’ennui.
— Houste ! v’là la nuit : il faut que je file.
— Vous partez ? demanda Évah avec un regard d’effroi vers le lit de la morte.
La fille grommela, un peu honteuse :
— Ah bien, ça ferait du propre s’il ne me voyait pas là-bas ce soir ! Je ne suis pas libre, je vous l’ai bien dit.
— C’est que, reprit Évah comme si elle priait, je ne voudrais pas la laisser seule, et je ne puis pas rester. J’ai une mère infirme qui m’attend.
— Sacré n… de D…, prononça tranquillement la fille, comme elle eût dit « Jésus ! » c’est fichant en effet. Mais, dites donc, la petite mère, on pourrait peut-être s’arranger. Demeurez là encore, je vas tâcher de me tirer des flûtes si Léon est de belle humeur. Et je reviendrai vous remplacer. Avec cela qu’on va mettre la défunte en caisse dès ce soir, parce qu’on l’emportera demain matin de bonne heure, et cela vous retournerait, je vois cela. Tenez, je file…
Évah était seule. Ses yeux revinrent au lit où Madeleine dormait son dernier sommeil. La nuit venue laissait plus de clarté à la lueur du cierge, dont la flamme vacillante mettait comme des frissons sur le visage blanc de la morte. Parfois Évah croyait la voir sourire et il lui semblait que Madeleine allait s’éveiller pour lui dire : « Nous sommes heureux, viens avec nous. »
Alors Évah, dans sa pensée, répondait : « J’irai ! » Oh ! oui, elle le quitterait, ce monde infâme ! Elle se rappelait avec horreur qu’elle avait pu hésiter un moment, éblouie par les tentations du vice élégant et somptueux, du vice caché sous les fleurs et les perles, du vice triomphant et assis au sommet des grandeurs humaines. Ce vice, la fille de plaisir venait de le lui montrer à nu et hideux dans sa fange. Et c’était là où elle avait failli tomber ! Car il importe peu le lit où la prostitution se couche. Qu’il soit couvert de pourpre ou frangé de haillons, qu’il supporte un seigneur aux bras d’une courtisane du monde, ou l’homme que la fille a ramené du trottoir, c’est l’autel impudique où la femme est vendue. En haut, en bas, c’est le même marché infâme, c’est le même trafic ignoble de la chair, avec cette différence que les malheureuses qui font le commerce légal de voluptés ont parfois pour excuse un dévouement obscur et sublime.
On eût dit qu’il manquait à Évah ce dernier coup d’œil sur les bas-fonds de la misère des femmes pour qu’elle pût quitter la vie sans une hésitation, sans un regret. Maintenant, c’était fini ; elle avait vu, et c’était comme si une clarté s’était faite sur ses derniers doutes. Elle avait déchiffré le dernier mot de la vie et elle préférait mourir. Sa résolution était désormais bien arrêtée, et elle eut un long soupir de soulagement : la lutte était terminée. Alors une sorte de joie lui monta, comme une griserie d’orgueil et, seule, elle releva la tête, défiant de ses yeux larges la fatalité qui l’avait harcelée et qu’elle avait vaincue : elle mourrait debout !
C’était une volupté intime et profonde dont la sensation la fit presque sourire. Elle regardait dans sa vie comme dans un miroir, et elle était fière de cette belle statue d’une blancheur idéale et qui lui paraissait s’élever lentement au-dessus du niveau humain, toujours plus haut, la face rayonnante, comme si sa mission était de planer, dans la gloire de sa pureté, pour l’exemple éternel de la femme éternellement tentée. À cette minute suprême, Évah trouvait la récompense de toute sa vie de luttes et de sacrifice dans la poétique vision de son triomphe.
Tout à coup, elle fit un cri : le cierge funèbre venait de s’éteindre ; l’ombre entrait brusquement dans ses yeux et l’épouvantait. Elle demeura un instant immobile, saisie d’un effroi inconscient. Puis son regard s’habitua à cette ombre et bientôt elle distingua la clarté vague que donnaient les toits blancs de neige et qui frappait directement sur le lit de la morte.
Dans cette lueur, le visage de la mère et celui de l’enfant prenaient une lividité terrifiante. Les lèvres de Madeleine s’étaient écartées ; son rire de cadavre attira les yeux d’Évah, qui ne s’en détachaient plus ; et, dans cette contemplation, l’horreur instinctive de la mort lui revenait, tandis qu’un flot de sang lui battait le cœur comme un rappel éperdu de la vie. Elle avait froid, ses dents claquaient, et elle se prit à penser que, demain, Madeleine serait dans la terre. Alors, elle suffoqua comme si on l’étouffait elle-même sous un grand poids ; sa poitrine se soulevait avec des efforts. Des mots lui vinrent aux lèvres qu’elle cria tout à coup, en éclatant, comme si elle pleurait :
— Je ne veux pas mourir !…
Sa voix vibra dans le silence. Un écho vague remua l’air ; les vieux bois craquèrent ; cela fit un tumulte effrayant qui lui donna le vertige. Elle comprit que ses idées se détraquaient, et qu’elle allait peut-être tomber là. Alors, d’une secousse, elle se leva, courut sur la porte, l’ouvrit, et se jeta hors de la chambre.
Elle put descendre et s’enfuir sans que personne dans la maison s’inquiétât d’elle. À ses allures rapides, on la prit pour une habituée. Elle était dehors maintenant, et s’en allait, lente, reprenant ses esprits, son souffle, et s’efforçant d’apaiser le battement fou de son cœur.
Sur la neige gâchée, la lueur jaune du gaz jetait des teintes sales. Une tristesse et comme une honte assombrissaient la rue étroite remplie de gens pressés, se coudoyant, et de voitures et d’omnibus qui se raclaient et envoyaient autour d’eux des éclaboussements de boue. Les vitres des magasins, ternies par la buée, donnaient à toutes les maisons un aspect louche. La silhouette mince de la jeune femme se profilait sur les murs, perdue qu’elle était dans cette ombre vague. Au coin d’une rue, une foule s’assemblait autour d’un groupe où l’on gesticulait avec des bruits de voix. Des gens couraient dans cette direction en s’interrogeant :
— Qu’est-ce que c’est ? Qu’est-il arrivé ?
Évah se rapprocha. Elle aperçut un homme qui battait une femme. Il disait, en frappant du poing rudement :
— Feignante ! feignante !…
La femme, le visage ensanglanté, ne criait pas, se défendait tout bas.
Des agents accoururent et empoignèrent l’homme. Alors la femme se jeta sur eux pour le leur arracher. Cette fois, elle criait :
— Je vous dis que c’est pas vrai ! Il ne m’a pas touchée ; c’est moi qui me suis butée contre un bec de gaz. Il est doux comme un agneau, je vous dis. Voulez-vous le lâcher ou je cogne !…
On s’empara aussi de la femme.
— Bien, bien, disait-elle, emmenez-moi, ça m’est égal ; mais, lui, il n’a rien fait, je vous dis, tas de roussins de malheur !… N’as pas peur, va, Léon, ils te relâcheront là-bas ; je lui dirai au chef que tu es innocent comme l’enfant qui vient de naître. Crains rien, mon amour…
Et elle s’essuyait le visage où le sang coulait.
Évah n’en entendit pas davantage : on entraînait au poste l’homme et la femme ; elle avait reconnu la Nina.