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C’est le soir. Évah est revenue tard dans la journée, de l’enterrement de Madeleine. Elle n’a pas dit à sa mère qu’elle était allée aussi à l’hospice où on devait la recevoir le lendemain. Tout était convenu ; on viendrait la chercher en litière fermée, avec beaucoup de soins. Elle ne manquerait de rien, le docteur s’en chargeait.
Maintenant, elle avait hâte de s’en aller elle-même. Elle était réellement au bout de ses forces. Avec une faiblesse comme celle qui la tenait, les entrailles serrées par la faim, le cerveau creux, on ne sait pas ce qui peut arriver. Elle sentait très bien qu’il n’était que temps, pendant que ses forces morales la soutenaient encore, de se mettre à l’abri d’une défaillance qui, malgré son orgueil et ses résolutions fortes, semblait la menacer dans sa chair alanguie.
Résolument, elle fouilla dans le cabinet où son mari serrait ses préparations chimiques ; elle interrogea les fioles, choisit un poison foudroyant, le versa dans un verre et posa le verre sur sa table, près de ses livres, ainsi qu’elle avait l’habitude de placer un verre d’eau pour se désaltérer pendant son travail. Il lui était venu la pensée de travailler, d’écrire quelques pages pour se distraire, afin d’avaler le poison sans y songer et de mourir ainsi sans angoisses. Puis elle la repoussa comme indigne de son courage. Elle se sentait la force de se regarder mourir. Cependant elle attendit la nuit pour que sa mère fût endormie. Ensuite, elle aurait souhaité revoir son mari. À ce moment, elle ne se sentait plus au cœur d’autre souvenir que pour cet homme, malheureux et bon, qui l’aimait, et qu’elle eût aimé davantage maintenant qu’elle connaissait mieux la vie et le prix d’un amour absolu, fidèle, dévoué comme le sien. Ses yeux se mouillaient ; elle eût voulu l’embrasser, l’étreindre une première fois sur son cœur et lui dire :
— Mon mari, mon seul ami, je vous aime…
Mais voilà deux jours qu’Hector n’était pas rentré. Cela lui arrivait ainsi toutes les fois qu’il poursuivait cette insaisissable chimère : un commanditaire sérieux, un bailleur de fonds. Ensuite, il revenait abattu, misérable, désespéré. Il disait quelquefois qu’en passant les ponts, il avait failli ne pas revenir.
Évah pensa qu’il ne reviendrait peut-être pas. Pourtant, elle attendit. Vers huit heures, elle coucha sa mère et la couvrit de baisers passionnés. La paralysée la regardait avec une expression étrange, et, tout de suite, elle feignit de dormir. Mais, dès qu’elle vit Évah assise près de sa table, immobile, enfoncée dans son rêve, madame Le Boterf leva sa main droite, son bras, et commença par s’aider pour soulever son corps, si lentement que pas un bruit ne la trahit.
Sur la table d’Évah, la petite lampe éclairait à peine la blancheur des papiers épars et le verre qui brillait sous la lueur, avec son poison jaunâtre comme de l’ambre liquide. Au delà, l’ombre, coupée seulement par le travers de la chambre d’un blanc rayon de lune, car la nuit était splendide. Une belle nuit d’hiver, adoucie par la fonte des neiges, et un beau ciel d’un bleu vif tout encombré de la poussière d’or des étoiles. La fenêtre sans rideau, aux vitres claires, découpait un carré long sur ce ciel splendide, et les regards d’Évah contemplaient ce morceau d’infini.
Tout à coup, dix heures sonnèrent à l’église Saint-Ambroise, lentement. Évah compta les coups et son cœur se serra. C’était fini, Hector ne rentrerait pas. Allons, le moment était venu. Elle allongea la main et souleva le verre. Puis elle le reposa avec un frisson et regarda vers le lit. Il lui semblait que sa mère avait remué. Elle appela tout bas :
— Maman !
Puis elle écouta.
La paralysée avait un grognement pour appeler et pour répondre. Rien ne bougea.
— Elle dort ! murmura Évah. Bonsoir, mère… à toujours…
Alors elle sentit qu’elle allait pleurer, et, tout brusquement, elle se raidit, étourdissant ses pensées dans un coup de colère contre la destinée maudite qui l’envoyait au néant, elle, pleine de vie ! Ses doigts se crispèrent en se croisant comme pour une prière qui faillit devenir un blasphème.
Elle regarda l’illumination des cieux, elle respira fortement, elle étouffa un sanglot qui lui serrait la gorge ; puis, après un temps, où elle se ramassa comme dans un élan pour se jeter hors de la vie, elle saisit le verre, et…
La porte s’ouvrit d’un coup. Dans la clarté du palier, se détacha une ombre noire, aux gestes affolés ; puis Hector Martin-Dumont se précipita, hurlant de joie, étranglé, ne pouvant achever ses mots. Il criait :
— Évah, mon Évah ! sauvés !…
Enfin, il vint tomber aux pieds de sa femme, se jetant sur elle, l’écrasant de ses bras, se roulant comme un fou d’ivresse.
— Tiens !… dit-il lâchant un sac qu’il secouait furieusement et qui vint s’écraser sur le parquet, où il s’éventra, laissant couler de l’or qui courut par la chambre ; c’est signé, associé, invention mécanique… deux cent mille francs… Fortune !… Cent millions !…
Il mâchait ces mots avec sa salive qui l’étouffait, et il mordait sa femme en pleine chair, affamé d’amour, maintenant qu’il osait l’aimer.
Elle avait doucement reposé le verre sur la table, avec ces mots, très bas :
— Il était temps !
Et un sourire d’inexprimable bonheur était venu sur ses lèvres entr’ouvertes, mais pour boire la vie. Elle entoura de ses bras la tête de son mari et le pressa contre elle avec des frissons de bonheur. Il lui semblait vaguement qu’elle était morte et qu’elle renaissait dans un monde rempli d’ineffables béatitudes…
Soudain, le bruit d’un corps qui s’abat, résonna lourdement derrière elle. Évah se leva avec un coup au cœur, et elle aperçut, raide, allongé derrière la table, le corps immobile de la paralysée ; dans sa main crispée, elle tenait le verre vide. C’était Yvonne Le Boterf qui avait bu le poison.
fin