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On avait enlevé les housses des meubles, rangé les chaises autour du salon, planté des bougies neuves, renouvelé dans les vases et les jardinières cette verdure plus ou moins exotique qui ressemble si exactement à des découpures de toile cirée ou de papier verni.
Le feu, joliment dressé pour durer toute la soirée, commençait à brûler doucement par le milieu.
M. Le Boterf armé de pincettes qui lui donnaient une contenance, surveillait le foyer. Raide sur son fauteuil, un peu pâle, tout vêtu de neuf, il hésitait entre la joie naïve de cette réception improvisée en son honneur, et la honte de sa nouvelle fortune.
Il venait de recevoir sa nomination de sous-directeur du personnel à l’administration des Assurances financières.
Madame Le Boterf avait convoqué leurs amis à une soirée tout intime. On devait aussi profiter de l’occasion pour présenter le fiancé d’Évah.
Hector Martin-Dumont s’était laissé persuader par Abel Henriet que ce mariage le poserait. Mais, dès qu’il eut aperçu Évah, il parut oublier sa fièvre d’inventeur. La passion l’avait pris, frénétique, comme il arrive à un homme d’imagination dont le cœur n’a jamais vécu.
Ses rêves se tournèrent à la possibilité de créer une grande vie à cette femme d’une distinction si parfaite : il voulut devenir pratique.
C’est ainsi qu’un industriel l’entraîna à s’associer avec lui pour l’exploitation d’une usine métallurgique qui devait rapporter de gros bénéfices. Martin-Dumont jeta là dedans ce qui lui restait de fortune.
Heureusement, la fiancée ne recevait point de dot, mais une rente annuelle de cinq mille francs, et le couvert au logis paternel.
Ces arrangements se concluaient, que la jeune fille n’avait pas encore dit oui.
Mais madame Le Boterf l’avait dit pour elle et cela lui semblait suffisant pour qu’elle annonçât officiellement le mariage.
Maintenant Évah s’habillait. Si sa mère demeurait strictement vêtue de noir, comme étrangère au luxe dont elle entourait les siens, la jeune fille recevait coup sur coup, des toilettes d’une certaine recherche.
Pour cette soirée, elle devait revêtir un fourreau de soie rose pâle, avec bouquets d’églantier sur l’épaule et dans les cheveux.
Quand elle l’eut habillée, madame Le Boterf la laissa seule dans sa chambre, après un dernier coup d’œil tout plein d’orgueil violent.
Évah se trouvait belle, et, sérieuse, elle se regardait.
Elle n’avait pu reprendre son cœur, tout rempli d’admiration et d’amour pour Jean Delorme. Cependant elle s’y efforçait. Sa mère, qui la connaissait bien, n’eut qu’à lui parler de dévouement, de devoir envers sa famille, de générosité de cœur pour que la jeune fille, âme ardente, se résolût au sacrifice.
Hector, d’ailleurs, lui inspirait de la sympathie ; elle comprenait ses enthousiasmes, elle voulait l’aimer.
Sur ses résolutions austères passaient néanmoins, dans le frisson du rêve, la vision radieuse et glorieuse de son poète.
Alors elle luttait. Elle étouffait courageusement cet appel de tout son être, entraîné dans l’innocence du réveil vers celui qui répondait à ses aspirations, à ses désirs, à ses besoins.
Elle tournait sa passion vers le dévouement.
— Ils seront heureux ! murmurait-elle, tous… surtout Thérèse.
Et puis elle haussait le poète sur un piédestal de gloire qui lui permettait de l’adorer d’en bas.
Elle en arrivait à faire deux parts de sa vie, sa part à elle, toute de passion, de joies, de douleurs intimes, de voluptés amères et saintes, sorte de religion très ardente et très pure pour un Dieu vivant et caché sous la forme humaine du génie.
Et la part des autres : le bonheur qu’elle pouvait leur donner et qu’elle croyait leur devoir.
La fermeté de sa vertu la guidait ; la faiblesse naturelle à son organisation délicate dérangeait parfois ses volontés. Évah, toute pâlie déjà par ces premières luttes, entrait dans la vie avec l’audace d’une jeune martyre. Elle en avait la beauté chaste et rayonnante.
Sous sa parure d’églantier, aux fleurs pâles, tremblantes et légères, ombrées de rose et comme mouillées de rosée, elle se plaisait à se sentir belle en retrouvant sur sa physionomie l’empreinte idéale de son âme.
Madame Le Boterf appela sa fille.
— Cours au salon, quelqu’un vient d’entrer. Je crois que c’est Hector. Prends garde que ton père ne dise des sottises. Approche-toi. Tu as les yeux rouges. Dieu ! que c’est bête, les enfants !
» Quand on pense que, sans un sou de dot, tu vas épouser un grand industriel, un savant, un Martin-Dumont, qui sera un jour de l’Institut ; que ce garçon t’adore, qu’il est charmant et que tu passes ton temps à pleurnicher, c’est à te donner des gifles… Allons file, et tiens-toi droite.
Un deuxième coup de sonnette annonça un nouvel invité.
— J’en ai pour une minute, dit madame Le Boterf.
Elle rentra chez elle en agrafant sa robe.
Mais la femme de charge qui était venue aider la nouvelle bonne pour le service de la soirée, accourut, et, le visage effaré, cria :
— Madame, c’est une dame qui ne veut pas entrer au salon et demande à vous parler seule. Elle dit qu’elle s’appelle la baronne de Monthaut.
Yvonne rougit brusquement ; elle hésita, puis, s’effaçant dans l’entre-bâillement d’un cabinet noir, elle dit à la femme en désignant sa chambre :
— Conduisez-la ici.
La baronne passa, frôlant, sans la voir, madame Le Boterf, qui, d’un regard rapide, l’examinait.
La grande dame, encapuchonnée de dentelles, restait debout, dédaigneuse, au milieu de cette chambre en noyer ciré, propre, rangée, tirée à quatre épingles, véritable niche à bourgeois honnêtes. Sa robe qu’elle avait lâchée couvrait le parquet jusqu’à la porte. Elle tressaillit : Yvonne était près d’elle.
— Eh bien, madame, lui dit-elle, prenant un ton protecteur, vous voilà satisfaite : votre mari a obtenu le poste que vous désiriez.
— Ne vous ai-je pas écrit pour vous en faire part ? riposta Ÿvonne tout aussi hautaine.
— Précisément. C’est même parce que j’ai retrouvé dans votre billet le rappel d’une invitation que vous m’aviez déjà faite de m’adresser à vous dans un embarras… d’argent, que je viens vous demander de quelle façon vous entendez me rendre service. Vous savez que j’emprunte. Êtes-vous l’intermédiaire d’un prêteur ou faites-vous vous-même ce commerce ? En un mot, quelles sont vos conditions ?
— Quelle somme vous faut-il ?
— Cela dépend. Si vous me prenez les yeux de la tête, je ne vous demanderai rien.
— Votre mari signera les billets ?
— Jamais de la vie !… Il garderait l’argent.
— Alors, quelles sont les garanties que vous offrez ?
— Ma parole ! dit fièrement la baronne.
Madame Le Boterf répondit avec un demi-salut très poli :
— C’est là une garantie… morale. Mais les autres ?… Vous ne trouverez pas à emprunter sans la signature du baron, et encore… À moins cependant…
— À moins ?…
— Que ce service ne vous soit rendu en bonne amitié, par quelqu’un qui veuille vous obliger, et qui ait confiance en vous.
Malgré le grand sérieux d’Yvonne, la baronne crut qu’elle raillait.
Elle répliqua sèchement :
— Ce n’est pas cela que je suis venue chercher ici. Je pensais, je croyais…
— Pourquoi ? demanda tranquillement Yvonne. Un service en appelle un autre. C’est un échange de bons procédés. Vous avez commencé, madame, à mon tour maintenant. Combien vous faut-il ?
— Comment… vous ?… balbutiait la baronne.
Madame Le Boterf répéta sa phrase d’un ton si net, que la baronne, maintenant convaincue d’avoir l’argent, eut une bouffée de joie qui la rendit plus familière.
— Je voudrais deux ou trois cents louis, dit-elle. Imaginez-vous que le baron m’a ruinée. J’ai payé de tout ce que j’avais la place qu’il a fait donner à votre mari. Mais je vous avais promis… Et puis, je comptais sur un coup de Bourse, qui n’est pas venu…
Yvonne la regarda avec un léger sourire, qui rappela subitement à la baronne que leur rencontre chez Edwards D…, avait initié madame Le Boterf à la façon dont elle jouait à la Bourse.
Après une minute d’embarras, elle prit audacieusement son parti et répondit au regard d’Yvonne par un petit rire cynique et dégagé qui l’acceptait pour confidente de ses fredaines et la rangeait du coup dans son intimité.
— Enfin, ma chère, dit-elle, j’ai besoin de six mille francs. Ne m’écorchez pas trop pour les intérêts et faites votre billet à six mois.
— À six mois, soit, répondit Yvonne, mais sans intérêts. Vous recevrez six mille francs et vous me rendrez six mille francs, ni plus ni moins.
— Comment ? Je ne comprends pas.
— C’est clair cependant. Je vous oblige en amie, madame la baronne.
Celle-ci ébaucha un geste impertinent, puis se ravisa. Après toute cette nouvelle « amie » faisait bien les choses.
Elle tendit la main à Yvonne.
— Allons, c’est dit, j’accepte ; à charge de revanche, madame.
— J’y compte : demain matin, je vous porterai cela. Vous n’en voulez pas ce soir ?
— Non, je vais en soirée.
Elle écarta son manteau, qui couvrait une éblouissante toilette blanc et or.
— Bonsoir, à demain.
— Vous partez ? s’écria Yvonne l’air surpris.
La baronne, qui ramassait ses jupes, se retourna non moins étonnée.
Madame Le Boterf prenait une mine froide.
— Précisément, ce soir, j’ai réuni quelques amis à qui je présente le fiancé de ma fille. J’espérais, madame, que vous ne seriez pas si pressée, que vous ne me permettiez de vous les présenter, l’un et l’autre.
— Mais…, commença la baronne un peu étourdie de la proposition, je ne connais pas votre monde.
— Un monde bourgeois mais honnête, madame la baronne. Je ne reçois que des femmes d’une réputation incontestée. Vous pouvez entrer chez moi sans vous déconsidérer…, au contraire.
La baronne ne sourcilla pas. Elle voyait dans l’attitude froissée d’Yvonne s’évanouir les trois cents louis du lendemain. Décidément sa nouvelle amie abusait un peu de la situation. Mais, en femme dont l’orgueil a plié sous bien d’autres exigences, elle se conseilla résolument.
— Pas de bêtises, murmura-t-elle en enlevant sa fourrure et la dentelle de ses cheveux. Me voici, madame. Je vous demanderai seulement la permission de sortir de bonne heure : je vais chez la princesse de Sagan.
— Quand il vous plaira, répondit madame Le Boterf, dont les lèvres fines souriaient avec une maligne satisfaction.
Elle jeta un coup d’œil sur sa robe de satin noir, à laquelle elle rendit, d’un coup de main, ses plis rigides, sur sa coiffure plate, aux bandeaux jaunes, tirés, collés sur les tempes ; elle se ganta de noir et ouvrit la porte.
— Au bout du corridor, madame, faites-vous annoncer, s’il vous plaît. Il est inutile qu’on s’aperçoive de nos petites conversations intimes. Je vais aller vous recevoir.
Et, passant par une autre porte, elle se glissa, sans bruit, dans le salon. Il était rempli et bruyant. Quatre ou cinq femmes causaient, assises en groupe, avec des rires jeunes. Les hommes allaient et venaient, familiers, parlant haut.
Devant le piano ouvert, Évah, debout, touchait distraitement d’un doigt léger quelques notes rêveuses.
Le Boterf retenait par son habit un petit jeune homme brun, pâle, qui, la tête tournée, ne l’écoutait, pas et cherchait à lui échapper, les yeux attachés sur Évah.
Le salon, petit et très éclairé, avait un air gai, intime. Les femmes en robe montante, à peine ornées de quelques fleurs naturelles, violettes et lilas blanc, piquées au corsage, se connaissaient toutes et jasaient librement. La porte s’ouvrit et la femme de charge, troublée par une émotion respectueuse cria, la voix fausse :
— Madame la baronne de Monthaut.
Il y eut un silence subit ; on regardait. La baronne entra avec son grand air, lentement, la tête levée, les yeux mi-clos, ne voyant personne. Madame Le Boterf, s’avançait empressée :
— Chère madame, vous êtes trop aimable.
Les pincettes venaient de choir : M. Le Boterf ahuri frottait vigoureusement sa calotte.
Yvonne présenta sa fille. On s’assit. Personne n’osait parler. Les femmes se dissimulaient derrière les éventails, honteuses de leur toilette en présence de la nouvelle venue.
Dans un coin, une jeune femme brune, assez jolie, l’œil hardi et mauvais, tirait son mari par la manche et lui soufflait d’un ton rageur :
— Cette pécore qui me dit de venir en robe de ville. J’ai envie de m’en aller. Connais-tu cette baronne-là, avec sa poitrine nue jusqu’à l’estomac ?… Quelque drôlesse. On se moque de nous. En fait-elle des embarras, cette Le Boterf avec son églantier de fille ! Des femmes qui portaient des robes rapiéciées il n’y a pas encore trois mois…, Il y a des gens qui ont de la chance ! Tandis que nous… Sais-tu qui a fait donner cette place à Le Boterf ?
Le mari répondit :
— On croit que c’est M. Edwards D…
— C’est bon, dit-elle, j’irai le voir. J’en ai assez, moi, de cette vie-là. J’en ai trop…
Elle respirait avec violence, rouge, les narines ouvertes.
— Chère madame Goyanne, lui dit à ce moment Évah, comme vous seriez aimable de m’accompagner : maman veut que je chante.
— Je suis désolée, mademoiselle, répliqua sèchement la dame, je ne m’attendais pas à une soirée aussi… brillante. Ma toilette me défend de me mettre en évidence.
— Je t’accompagnerai, dit vivement Madeleine de Cléran.
La jeune femme était toute charmante dans sa robe très simple en foulard des Indes. Madame Goyanne se sentit étouffer sous son cachemire noir. Elle se leva brusquement.
— Viens, dit-elle à son mari, je m’en vais.
Mais lui la repoussa, le geste rude.
— Reste donc tranquille. Il y a là quelqu’un qui a le bras long. Je vais tourner autour.
— Qui ça ?
— Abel Henriet, ce grand blond. Tout à l’heure, la Boterf chuchotait avec lui dans un coin. Je ne sais pas ce qu’elle tripote, mais ça sent joliment l’argent par ici : tout roule.
— Dis donc, Goyanne, tâche de l’amener, ton grand blond…
Elle darda ses prunelles ardentes sur Abel Henriet, qui regardait Évah obstinément, de ses larges yeux clairs.
— Nous vous écoutons, mademoiselle, disait la baronne, qui s’ennuyait, avec une exquise politesse.
Évah chanta le Printemps de Gounod. Hector tournait les feuilles.
Madame Le Boterf paraissait très glorieuse, avec une amertume violente sur ses traits illuminés. En allant et venant, elle surveillait son mari, qui s’emportait beaucoup sur les questions politiques et devenait soudain tout pâle, bredouillant des mots vagues, quand on amenait le nom de l’homme d’État, Edwards D…
Évah chantait avec peu de voix et beaucoup d’âme.
On l’applaudit bruyamment pour se dégourdir.
Seul, le mari de Madeleine garda le silence.
M. de Cléran, long et sec, les favoris en virgule, la mine froide et le teint jaune, allait fort peu dans le monde pour éviter le contact de ces choses profanes : la voix chaude d’une cantatrice, les épaules nues d’une danseuse.
Par un reste de courtoisie envers sa femme, il l’avait accompagnée ce soir-là. Mais il restait scandalisé de la chanson d’Évah.
M. de Cléran ne goûtait et ne tolérait que les cantiques.
Lorsque Madeleine s’approcha, émue, la gorge soulevée, lui demandant des compliments pour son amie, il répondit une dureté, qui mit des larmes dans les yeux de la jeune femme.
Elle s’en retournait lentement, la tête un peu baissée ; quelqu’un la suivit qui vint se planter derrière le fauteuil où elle s’assit, dans un coin, cachant sa tristesse.
C’était Jules Lenormand, un avocat comme M. de Cléran et son ami.
Celui-là aussi, parleur sans talent, verbeux, élégant, sonore et vide, jouissait au barreau de la réputation banale d’honnête homme et d’avocat sérieux, formule polie, dont les confrères qualifient, entre eux, l’avocat sans mérite.
Dévot, avec des façons tolérantes, il se prononçait pour la religion des accommodements.
Sa casuistique lui faisait un succès près des femmes qui pratiquent. En réalité, c’était un sceptique, vicieux et faux, avec un masque irréprochable.
Il se pencha sur l’épaule de Madeleine :
— Cléran a tort, lui dit-il à demi-voix. Il ne distingue pas suffisamment entre les plaisirs défendus et… les autres. Il trouble bien mal à propos vos joies innocentes, quand il devrait être si heureux de les partager ! Voulez-vous que je lui parle ?
— C’est inutile, répondit Madeleine avec quelque précipitation : la phraséologie de l’avocat l’agaçait.
Il reprit avec une intonation savante pleine de compassion respectueuse.
— Vous souffrez, madame ? Ne dites pas non. Vos douleurs ne sont pas un secret pour moi. Ah ! tenez, si je ne connaissais pas Cléran depuis l’enfance je le maudirais pour l’existence qu’il vous a faite…
— Mais, monsieur, je n’ai rien à reprocher à mon mari, répondit-elle avec une sévérité hautaine.
— C’est que vous êtes indulgente, murmura l’avocat.
Il fit un silence, puis ajouta très bas, penché sur l’épaule de Madeleine :
— Une femme pardonne rarement à l’époux qui l’a condamnée à ne jamais ressentir le charme et les joies de la maternité.
Madeleine rougit brusquement, puis se tourna, interrogeant l’avocat de ses grands yeux inquiets et naïfs.
Il eut un geste très digne en détournant son regard navré.
— Je ne comprends pas, lui dit Madeleine.
Il soupira et regarda le plafond.
— Dieu fait des miracles quand ses anges le prient : priez-le, madame.
Sa voix marquait un étouffement d’une suprême éloquence. Il s’éloigna lentement de la jeune femme, qui le suivit des yeux, le cœur gonflé, horriblement malheureuse.
L’avocat se glissa près de Cléran et lui toucha l’épaule.
— Je m’en vais, dit-il retroussant sa lèvre, l’air écœuré : je m’étonne que vous n’ayez pas déjà emmené votre femme, il règne une certaine indécence dans les propos que l’on tient ici ; ce ne sont pas là des plaisirs chrétiens. Vous êtes trop faible, Cléran, prenez garde ! C’est ainsi que les bonnes mœurs se perdent.
Et il sortit.
Cléran fut pris d’un effarement de dévot, d’une peur bête qui le rendit furieux. Sa longue figure s’allongea encore, d’un air d’austérité morose, il serra légèrement la main de Le Boterf et chercha sa femme pour l’emmener.
Madeleine causait bas avec Évah, qui s’était réfugiée près d’elle pour échapper à Hector.
Ce fiancé officiel tourmentait la jeune fille pour qu’elle se promît à lui, elle-même, en toute volonté de cœur.
Il l’adorait et il la troublait un peu par l’ardeur de ses adorations. Elle l’eût aimé sans son autre amour.
Mais la vision du poète passait sans cesse devant son souvenir et glaçait tous ses élans de dévouement. Elle eût pleuré volontiers dans l’énervement de cette lutte.
— Il faut que j’en guérisse, dit-elle à Madeleine, je le veux. Je sais le remède. J’aime Thérèse, je veux voir Thérèse, je veux l’entendre me dire ses joies. Ensuite par vertu et par orgueil, je me détacherai de Jean Delorme. Je t’en prie, emmène-moi voir Thérèse.
— Et si Jean Delorme est là ? demanda Madeleine.
Évah était devenue toute pâle à cette pensée : un frisson de ses épaules fit trembler les fleurs de son bouquet d’églantier. Elle répondit tout bas :
— Tant mieux. Si je dois le rencontrer, il vaut mieux que cela soit avant d’être mariée. Je saurai si je puis me défendre de lui. Et si je ne le puis…, je resterai fille.
— C’est bien, dit Madeleine, c’est honnête. Tu es une brave fille, Évah ! Je vais te demander à ta mère pour demain et je viendrai te prendre.
Comme Madeleine s’éloignait au bras de son mari, qui la tirait brutalement vers la porte, Hector se rapprocha d’Évah et, tout suppliant, lui dit :
— Vous ne voulez pas me répondre ?
Elle lui dit, le regardant doucement :
— Demain.
On servait le thé. Madame Le Boterf, empressée, allait et venait, offrant les tasses. La baronne profita de cet instant pour disparaître.
Quand sa robe lamée d’or ne fut plus là, il y eut comme un soulagement.
Les conversations reprirent : on parla haut. Les femmes osèrent bouger.
La petite Goyanne, avec ses yeux noirs effrontés, se montra très gaie et proposa un tour de valse.
Abel Henriet venait de lui demander si on ne danserait pas.
Maintenant le grand blond choisissait lentement du sucre dans la coupe en argent que madame Le Boterf lui tendait et ils échangeaient des mots tout bas.
Il disait :
— Un magnifique instrument, cette baronne. Vous dites qu’on peut s’en servir ?
Elle répondit :
— Je m’en charge. Elle est sotte, vaine, lâche et cynique : une merveille. Avec cela un corps de Vénus impudique, ses appétits sont sans frein.
Il s’agit de l’affamer et elle mangera dans la main. La Nina va nous aider ; elle videra le baron. C’est bien demain la première de Madame Ève à l’Alcazar ?
— Oui ; elle tient son rôle.
— J’irai voir. À propos, cette affaire financière dont vous m’avez parlé, ça, marche-t-il ?
— Cela marcherait, mais il nous manque le lieu de ralliement.
— Chauffez toujours, je vous donnerai avant peu le salon de la baronne. Mais je veux la présidence du conseil pour Edwards D…
— Vous savez que c’est absolument véreux et qu’il lui en cuira.
— Parbleu !
— Vous le détestez donc bien ? demanda curieusement l’agent d’affaires.
Elle eut un rire muet qui faisait froid et lui dit doucement :
— J’espère bien qu’il y gagnera les galères.
On dansait.
Abel Henriet se dirigea vers Évah ; son œil fixe avait une lueur de convoitise. Il lui demanda la première valse.
— Je ne danse pas, répondit-elle souriante.
Il balbutia interdit :
— Pourquoi ?
Elle répondait toujours :
— Maman le défend.
C’était un mensonge.
C’est elle qui s’était toujours refusée à cet enlacement, à cet abandon de son être sur la poitrine d’un homme. Elle ressentait des pudeurs étranges qu’elle ne s’expliquait pas, qu’elle subissait.
Madame Goyanne vint frôler Abel ; puis, s’excusant, leva vers lui ses prunelles fulgurantes.
Il sourit et l’enleva pour la valse commencée. Comme elle s’achevait, ils serrèrent leurs doigts enlacés, en se disant : « À demain. »