‹ Les femmes qui tombentChapitre 8 sur 29 · 01 · 7

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On remontait à l’Odéon une pièce grecque du poète Jean Delorme, qui avait imposé sa maîtresse pour le principal rôle : une déesse amoureuse. Thérèse piochait ce rôle. Elle n’étudiait jamais que dans le costume qu’elle devait porter à la scène. Cela l’inspirait ; elle s’identifiait à son personnage, entrait dans sa peau et trouvait ainsi la note juste, le geste familier et exact.

Debout devant sa psyché, le péplum flottant découvrant son épaule et son bras splendide, les mains jetées en avant d’un air d’effroi pudique et d’attirance amoureuse, elle cherchait un effet et cambrait lentement sa taille souple.

— Bien, assez, cria Jean Delorme à demi couché sur un divan de soie pourpre, les jambes repliées, et qui crayonnait sur un album des croquis de poses pour la tragédienne.

Elle se tourna à demi et lui envoya un regard allumé de la double passion de l’art et de l’amour.

— Maintenant, c’est trop, dit-il avec un sourire heureux, tu es trop belle…, viens m’embrasser !

Elle courut, s’agenouilla près de lui, et lui jeta avec folie les bras autour du cou.

Ils s’étreignirent violemment, leurs lèvres s’étaient prises ; ils pâlissaient d’une fureur de tendresse.

Thérèse murmura :

— Laisse-moi, il faut que j’étudie.

Elle se leva :

— Ah ! maintenant je le tiens, dit-elle, regarde !

Après s’être reculée, elle revint vers lui lentement, en égrenant de sa voix sonore les vers mélodieux qui semblaient s’envoler de sa bouche rouge de baisers. Son geste s’animait, tandis que son pas hésitant rendait avec une grâce poignante les troubles et les élans contenus de la déesse au cœur blessé, qui vacillait près de tomber des cieux.

Tout à coup, haletante, elle laissa, mot à mot, échapper de ses lèvres ouvertes en un divin sourire, les derniers vers du poème — cri suprême de la divinité s’abîmant dans l’amour — et elle s’arrêta comme pétrifiée d’extase, renversée les bras ouverts, la poitrine haute, les yeux demi-clos.

Jean Delorme avait fait un cri où l’âme de l’artiste vibrait seule.

Il ne la touchait pas et regardait, l’œil agrandi, la ligne audacieuse et superbe de ce corps ainsi tordu dans la plus haute expression de la passion humaine ; et il rêvait comme devant un marbre.

Un coup de sonnette les réveilla, elle et lui, secoués d’impatience.

— Tu n’y es pas, j’espère ? murmura le poète.

— Certes non, dit-elle de même.

Et elle glissa légèrement vers la porte, guettant l’entrée de la femme de chambre pour lui faire un signe : on pouvait entendre de l’antichambre. Et elle entendit, en effet, une voix troublée qui disait :

— Annoncez mademoiselle Le Boterf et Madeleine de Cléran.

Thérèse eut une bouffée de chaleur au visage qui l’empourpra et elle cria, se jetant dehors :

— Madeleine, Évah !

Elle revint tenant enlacées avec sa tendresse expansive, les deux jeunes femmes qui la contemplaient, surprises, dans la demi-nudité de son costume antique.

— Les voilà, dit-elle les poussant vers Jean Delorme, qui se levait, maussade, les voilà mes deux aimées… Puis, s’arrêtant derrière elles, avec une confusion orgueilleuse, elle dit encore : — Et le voilà, lui, mon poète… Oh ! que je suis heureuse aujourd’hui !… — Mais parlez-moi donc, Évah !… Madeleine… Comment êtes-vous ici ?… Vous m’aimez donc, malgré… ?

Madame de Cléran l’interrompit d’un geste timide. Elle avait rougi. Tandis qu’Évah, très pâle, contemplait avidement Thérèse de ses yeux noirs et profonds.

Alors Madeleine parla vivement de son voyage, de son mari, et ensuite, adroitement, elle amena la tragédienne à parler d’elle.

— Ah ! pauvres chères, répondit Thérèse, ma vie ! ma vie serait un récit lamentable sans le coup de soleil qui l’a soudain transfigurée…

» La vie d’une artiste et d’une artiste honnête, mais c’est un enfer ! Voilà trois ans que j’ai débuté dans ce rôle de Phèdre, qui a été l’entraînement de ma vocation.

» Si je vous montrais les journaux d’alors qui célébrèrent et mon triomphe et mon talent, et ma beauté, et l’avenir splendide qui m’attendait, vous vous demanderiez comment j’en suis encore à mendier, oui, redit-elle en se tournant vers Jean Delorme, qui faisait un mouvement de colère, oui, à mendier un rôle, car tu l’as arraché pour moi à Duquesnel, et, sans toi, je serais encore à jouer les amoureuses de comédie dans la boutique de Ballande.

Jean répondit avec un accent irrité :

— Tu te trompes, Duquesnel t’a acceptée d’emblée. Du reste, à quoi bon parler de cela ? C’est le passé. Attends maintenant.

Elle arrêta sur lui un regard inquiet, tandis qu’Évah, que ce tutoiement venait de froisser dans ses intimes délicatesses, relevait la tête et essayait de regarder le poète.

Il s’était rassis presque tassé sur le divan, comme gêné de lui. Sa belle barbe blonde et longue, d’habitude élégamment peignée avec ce tour d’envolement qui donnait à sa physionomie rêveuse comme un charme fou qui le faisait aimer, maintenant demeurait éparpillée avec des pointes bizarres. Son œil bleu, très fin, semblait las, et se levait par instant sur Évah, furtif, presque timide. Elle s’étonna de n’y pas retrouver la pénétration tendre et puissante dont le souvenir la poursuivait. Ainsi surpris dans la négligence du chez lui, dans l’abandon de ses attitudes, ce n’était plus le dieu dont le rayonnement l’avait blessée : c’était l’homme dans sa lassitude d’amour.

Et la jeune fille, infiniment pure, sentit son cœur se calmer, et comme s’éloigner du poète qu’elle ne reconnaissait plus.

Un soulagement lui venait ; elle osa parler.

Toutes les trois s’animèrent bientôt dans un babil familier où revenaient les souvenirs de leur enfance et de leurs amies de couvent.

Elles semblaient avoir oublié Jean Delorme, qui dessinait sur un feuillet de son carnet. Cependant Thérèse le surveillait avec une irritation grandissante ; quand le poète levait les yeux, c’était sur Évah.

Alors, sa voix devint haute ; elle jeta des mots vibrants. Sa nature passionnée, qu’une jalousie soudaine venait de fouetter, l’emportait.

Elle se contenait encore pour ne pas crier à Jean : « Que fais-tu ? » Mais elle parla avec colère, et bientôt, avec rudesse ; elle cria :

— Les hommes ! misère ! C’est notre perdition en ce monde. Nous sommes leur jouet. Ils nous prennent et nous rejettent. Les rues sont pavées de ces débris de leurs jeux. Et sans cesse ils convoitent quelque jouet nouveau à briser. Ce sont des monstres !…

Jean ne dit rien. Évah regardait, effrayée ! Madeleine dit tout bas :

— Cependant, tu es heureuse, toi ?

Elle hésita, puis répondit brusquement :

— Oui.

Tout à coup, elle secoua la tête, et tordit ses bras nus d’un geste farouche. Sa voix chaude se mouillait : elle avait des taches pourpres sous les yeux.

— J’aime, dit-elle, d’un accent tragique où la Phèdre se révélait. C’est peut-être un malheur pour moi. Sans amour, j’aurais fait comme les autres, parbleu ! J’aurais payé de ma personne les protecteurs de mon talent, et Thérèse Leroy serait aujourd’hui à la Comédie-Française. Vous ne savez pas cela, vous autres, qui vivez bourgeoisement dans votre coin, sans avoir besoin de personne. Chaque fois qu’une femme a besoin d’un homme pour l’aider, la protéger, c’est une femme perdue. Donnant, donnant : ils vous servent, vous vous livrez. C’est horrible, n’est-ce pas ? Eh bien, c’est cela. Voici trois ans que je lutte, que je me débats entre eux tous, depuis le critique influent, dont les articles peuvent me mettre en vue, depuis le sénateur, depuis le ministre, dont j’implore la protection, jusqu’à l’agent dramatique qui me cherche un emploi. Tous, tous !… C’est la tentation éternelle.

» Vous êtes une véritable artiste, vous avez du talent, vous ne demandez qu’à vous jeter à la face du public pour lui crier : « Juge-moi ! — Passez d’abord dans mon lit, » vous répond l’homme. L’homme ! Lui qui tient la barrière de toutes les voies où la femme cherche à gagner de la gloire ou du pain, et qui ne l’ouvre que si elle lui paye cet infâme péage.

Évah, toute blanche, tenait ses mains près de sa poitrine, dans une vague défense.

Jean ne dessinait plus : les bras croisés, l’œil demi-clos, maintenant son regard allait de Thérèse à Évah, lentement.

La tragédienne continua :

— Encore, moi, j’avais de l’argent, quand ma grand’mère mourut. J’avais juste vingt et un ans et je ne dépendais plus de personne. Je vendis la ferme et je vins à Paris. Alors je semai l’argent sans compter. Cela m’a facilité les petits chemins ; j’ai ainsi abordé les petites gens, les besoigneux. Les autres m’ont offert le succès, comme on offre un hôtel et un mobilier de bois de rose, en passant par les soupers du cabinet particulier. Eh bien, voulez-vous que je vous dise ? j’étais lasse ; oui, j’étais vaincue, j’allais céder ! Après tout, la gloire est un idéal assez pur pour effacer, si on l’atteint, la souillure qu’il vous a coûtée, quand une tentation plus haute m’a mordue au cœur. J’étais sauvée… ou perdue. On peut encore se livrer quand on n’aime pas ; mais, si on appartient à l’amour, on ne se reprend plus… à moins qu’il ne vous abandonne, dit-elle violemment, et regardant cette fois en face Jean Delorme qui lui souriait.

Elle s’attendrit et ses yeux se mouillèrent.

— Je suis folle, dit-elle doucement.

Elle s’oublia un instant à le contempler, puis ses paupières alanguies se baissèrent sur son regard brûlant de passion.

Évah pensait :

— Comme elle l’aime !

Madeleine s’était levée un peu étourdie et prenait congé de Thérèse.

— Reviendras-tu ? murmura la tragédienne, caressante et timide. Je vous ai effrayés, mes pauvres anges : vous allez bien vite secouer vos ailes en quittant cet enfer et en oublier le chemin. Je vous aimerai toujours, moi. Du reste, dit-elle avec une tristesse émue, je crois que c’est ma vocation… Il faut que j’aime, même si on ne m’aime pas…

— Je reviendrai, répondit Évah, douce et brave, quand je serai mariée, bientôt.

— Tu te maries ? cria Thérèse avec un éclair de joie.

Madeleine avait eu une secousse qui la pâlissait. Elle regardait éperdument Évah.

La jeune fille répondit :

— Dans peu de jours sans doute. Je t’écrirai. Tu viendras prier Dieu pour moi…

— Oh ! de toute mon âme, s’écria la tragédienne. Toi, tu es la vertu sur la terre, comme tu es la beauté. Je te connais bien, va ! si le bonheur n’est pas pour toi, pour qui serait-il ?… Au revoir, donc, et… merci.

Elles s’embrassèrent longuement. Puis Thérèse embrassa Madeleine.

Alors Jean Delorme s’approcha d’Évah et lui dit, la voix basse, étouffée d’émotion :

— Pourquoi vous mariez-vous ?

La jeune fille éprouva une défaillance de tout son être et resta debout par un miracle de courage. À l’expression de cette voix, ses rêves d’amour lui revenaient.

Elle regarda Thérèse et répondit alors lentement, afin de ne pas trembler :

— Pour faire comme tout le monde. Il faut bien se créer une famille : c’est un devoir.

Il reprit vivement :

— Attendez, je vous en supplie…

Alors elle leva sur lui un regard froid, terrible d’indignation.

En ce moment, elle voyait la lâcheté de l’homme dans la facilité de ses abandons, et son pauvre amour blessé reprenait le chemin des cieux.

Elle murmura sévèrement :

— Thérèse !

Comme elle se retournait pour suivre les deux jeunes femmes qui se rapprochaient de la porte en causant bas, Jean Delorme allongea vivement vers elle son carnet ouvert et lui montra son profil à elle, son gracieux et sévère profil de vierge qui surmontait un corps délicat de femme nue enroulé de feuillage avec ce mot au-dessous : « Ève ! »

Elle rougit violemment, et, près de pleurer, lui dit tremblant des lèvres :

— Déchirez cela.

Il répondit :

— Jamais.

Il ferma le carnet et le glissa sur sa poitrine. Il s’inclinait très bas, comme Thérèse se retournait. Évah sortit, n’y voyant plus clair.

La porte fermée, la tragédienne courut au poète, et, se jetant sur lui :

— Enfin, dit-elle, embrasse-moi ! Tu ne m’en veux pas ? Je suis affolée, je t’aime, je t’adore. Ô Jean, aime-moi… plus, toujours plus… J’en meurs, moi…

Il l’embrassa distraitement, caressa ses cheveux, et se débarrassa peu à peu de son étreinte.

— Où vas-tu ? dit-elle surprise ; tu ne restes pas dîner ?

— Pas ce soir, je vais…

— Où ? dit-elle se cramponnant à ses bras, le regardant ardemment.

— À une première de l’Alcazar. J’ai promis à Farwell d’aller applaudir sa revue et…

— Nous irons ensemble.

— Ce n’est pas possible, je vais avec lui et d’autres, Saint-Géran, Davenay… Nous nous réunissons au café Anglais. Voyons, sois sage. Tu seras toute détraquée pour ta répétition.

Elle haletait, brûlée de colère, de jalousie, d’angoisses. Elle ne le lâchait pas, se collait à lui, l’implorait avec ses frissons.

Il se tut, ne l’embrassa pas.

Alors elle reprit, commençant à pleurer :

— Tu t’en iras après dîner ; tu sais, je ne mange pas sans toi…

Elle geignait comme un enfant.

— Demain, dit-il l’enveloppant dans une soudaine caresse qui le débarrassa de son étreinte. Il la fit rouler sur le divan, en manière de jeu, et, tandis qu’elle se relevait, il s’enfuit.

Thérèse resta un moment immobile, regardant la porte ; puis elle bondit à la fenêtre et l’ouvrit. Du premier étage, elle était assez près de la rue pour entendre la voix de Jean Delorme dire au cocher d’un fiacre qu’il venait d’arrêter au passage :

— Rue Amelot, 45.

— Les Goyanne, murmura Thérèse, qui les avait connus quand elle sortait chez Évah Le Boterf.

Elle réfléchit, et disait en songeant :

— Est-ce pour voir Lucie Goyanne ou pour rencontrer Évah ?… Il ne va toujours pas au café Anglais : donc il me trompe !… Jean ! Jean ! se prit-elle à crier en courant à travers le salon, se tenant les tempes de ses mains crispées, que vas-tu faire de moi ? Je ne me connais plus, je souffre à te tuer… et moi ensuite !

Elle sonna et dit à son unique servante :

— Habille-moi.

— Madame ne dîne pas ?

— Non.

— Madame n’ira pas à sa répétition ?

— Non.

— Cependant, madame…

— Tais-toi.

— Oh ! si madame se faisait enlever un si beau rôle…

— Je m’en moque.

La servante, qui l’aimait, redemanda doucement :

— Si monsieur revenait où faudrait-il lui dire de retrouver madame ?

— Il ne reviendra pas, dit-elle se laissant pleurer. Et tu viendras avec moi, toi, ma fille. On s’encanaille ce soir, paraît-il : nous allons tous à l’Alcazar, Comme je suis pâle ! Mets-moi du rouge, Ninette.

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