Chapitre 10
Gonzalve était entré dans le rapide du Sault Saint-Louis. Son léger canot ne voguait plus, il n’allait que par bonds. Il ne pouvait plus le conduire ; sa seule ressource était de pouvoir le tenir en équilibre. L’eau entrait par torrent. Craignant avec raison qu’elle s’élevât assez pour suffoquer les deux victimes qui gisaient à ses pieds et dont la respiration était à peine articulée, il souleva leurs têtes et les appuya sur des vêtements qui flottaient au fond du canot. En les soulevant il s’aperçut que l’un d’eux avait cessé de vivre. L’autre luttait encore contre les dernières aspirations de la vie. Tout à coup le canot touche, glisse… glisse et s’arrête. Il se trouvait sur un roc plat, sur lequel ne coulait que l’épaisseur d’un demi-pied d’eau.
Gonzalve envisage cet événement comme son salut. Il travaille activement à vider l’eau qui remplit l’esquif. Arrivé dans l’avant il voit le roc coupé perpendiculairement, et formant une cascade d’une dizaine de pieds de hauteur. Il frémit à cette vue. Son courage s’évanouit avec ses espérances de salut. L’idée de la mort est néanmoins si cruelle ! Que ne fait-on pas avant de pouvoir s’y résoudre ?
L’obscurité était trop grande pour lui permettre de voir s’il n’y avait pas encore quelque moyen d’échapper à cet horrible malheur. Il résolut d’attendre le jour en cet endroit. Le moment était propice pour songer aux infortunés auxquels il dévouait sa vie. Il n’y avait plus d’eau dans le canot. Il se penche, examine celui qui respire encore. La lune jetait une faible lumière… Quelle ne fut pas sa surprise en reconnaissant… Saint-Felmar, le père de Louise !… L’infortuné poursuivait Gonzalve, et c’était lui qui le sauvait, qui sacrifiait sa vie pour le salut de la sienne. Oubliant en ce moment et ses fatigues et les dangers qui l’environnent, il examine ses blessures, et le trouve percé d’outre en outre dans le bas-ventre. La blessure n’était pas mortelle en elle-même, mais il avait éprouvé tant de secousses, et perdu tant de sang qu’il aurait fallu de grands soins pour le rappeler à la vie. Il y avait dans le canot une boîte à l’épreuve de l’eau, Gonzalve l’ouvre et y trouve des vêtements secs. D’une chemise de toile il fit de longs bandages et les passant autour du corps de Saint-Felmar, il replaça et contint ainsi l’éruption des intestins hors de l’abdomen. Cette opération fut douloureuse pour le patient, mais elle le soulagea beaucoup. Jusque-là il n’avait pu parler. Après quelques moments il put articuler ces mots :
— Est-ce toi, John ?
— C’est un ami, répondit Gonzalve, êtes-vous blessé ailleurs ?
— Au cou.
En effet tout le tour du cou n’était qu’une blessure. L’ayant lavé le mieux qu’il put, il appliqua un second bandage, et la respiration du patient prit un cours plus régulier et plus aisé. En peu d’instants il parut avoir repris le plein usage de ses sens ; si ce n’est qu’il ne pouvait se mouvoir en aucune manière. Il avait la figure tournée vers le ciel. Il put voir que ce n’était pas son serviteur qui le soignait.
— Qui êtes-vous donc, homme généreux ? dit-il.
— Je suis un ami que la Providence vous a envoyé dans le malheur.
— Et ces figures horribles… où sont-elles ; où sommes-nous à cette heure ?
— Bien mal, mais espérez.
Le jour paraissait en ce moment. Il fallait songer à se tirer de ce mauvais pas. Il sortit du canot et mit le pied sur le roc, afin de remettre l’esquif à flot. Il faillit se faire emporter par la violence du courant. Après avoir longtemps lutté, il parvint à traîner l’embarcation jusqu’à l’autre extrémité du roc, où le fleuve était très profond. À côté de ce roc, le cours de l’eau était d’une rapidité extrême, mais sans cascade. Il y poussa le canot et y entra. Ils arrivèrent dans un endroit où ce n’était qu’un bouillon terrible. L’eau se choquait contre les pierres et rejaillissait dans l’air. C’était là la dernière période du sault, mais elle était terrible. Il eut assez de force et d’adresse pour pousser l’esquif entre deux pierres. Il y passa comme un éclair et vogua tout à coup dans le plus bel endroit du fleuve Saint-Laurent. Le cours était encore rapide, mais plein et uni comme une glace. En ce moment les premiers rayons du soleil perçaient les forêts avoisinantes, et jetaient sur le fleuve un lustre argenté qui faisait briller en l’air les mille et mille parcelles de la cascade qui semblaient autant de diamants. Gonzalve était moins attentif à cette scène de la nature, qu’à celle dont il voyait enfin approcher le dénouement. Craignant d’être reconnu de Saint-Felmar, il se couvrit la tête du chapeau de John qui était mort, et l’enfonça sur ses yeux.
— Comment vous trouvez-vous, lui dit-il ?
— Assez mal ; dites-moi, je vous prie, qui vous êtes ?
— Je suis un soldat de Chateauguay.
— Je vous devrai mille reconnaissances ; mais dites-moi, connaissez-vous Gonzalve de R…, colonel de l’état-major ?
— Oui, je le connais.
— Est-il marié ?
— Non ; il n’a pas l’air y penser.
— N’y a-t-il pas une jeune fille arrivée depuis peu au camp ?
— Je n’en ai pas entendu parler.
— Malheur !… où est-elle ?…
Et sa figure prit une expression sombre.
— Ah ! il me paiera et mes blessures et la perte de ma fille !…
Gonzalve feignit de ne pas l’entendre, et se retourna sans rien dire.
Ils approchaient du rivage de Laprairie. Ils étaient encore loin du village, mais le colonel ayant aperçu une petite cabane couverte de chaume, il y dirigea l’embarcation. Il y fut bientôt et disant à Saint-Felmar d’attendre quelques instants, il prit la route de la cabane qui était construite au milieu d’une forêt d’arbustes. Il y trouva un vieillard et sa femme qui s’occupaient à raccommoder des filets.
— Préparez, leur dit-il, un lit et vos meilleurs mets pour une personne qui vient d’être assassinée. Elle est près de mourir, mais on peut encore la sauver.
Les vieilles gens qui étaient très charitables malgré leur pauvreté, se mirent à l’œuvre avec promptitude, et en un instant tout fut prêt à recevoir le patient. Gonzalve tira de sa poche un portefeuille tout mouillé et remettant deux pièces d’or au vieillard :
— Venez, lui dit-il, nous allons le transporter ici.
Un brancard fut apprêté et un matelas mis dessus. Saint-Felmar ayant été transporté à la cabane et placé sur le lit, Gonzalve dit aux vieilles gens :
— Ayez-en tous les soins possibles, vous en serez récompensés. Donnez la sépulture à celui qui est resté dans le canot. Je vais envoyer ici le chirurgien du régiment.
Et il prit la route de Chateauguay. Après avoir marché quelque temps il fit rencontre d’une voiture chargée. L’ayant atteinte et fait jeter à bas toute la charge, il prit lui-même la conduite du cheval, et en moins d’une heure il eut gagné le camp. On y était dans une vive inquiétude sur son compte. Des soldats avaient été envoyés sur tous les points. On le croyait enfin tombé entre les mains des républicains qui venaient souvent jusques aux portes du camp. Son arrivée y causa une grande rumeur. Alphonse et Brandsome étaient aux abois. Ils avaient battu la forêt sur tous les sens. Quand ils le virent venir :
— Bon Dieu ! colonel, s’écria Brandsome, on vous cherche dans le pays des oiseaux et vous arrivez comme un poisson. Que diable ! d’où venez-vous donc ?
Gonzalve, malgré la tristesse de son âme, s’efforça de prendre un air enjoué et répliqua :
— Ah ! vous m’avez trouvé romanesque hier soir ; mais c’est plus que du roman cette fois ; c’est du merveilleux, de la mythologie en un mot. Mais avant de satisfaire votre curiosité, permettez moi de passer à des devoirs plus pressants.
— Je parie qu’il a retrouvé sa brebis…
Gonzalve ne l’écoutait plus ; il était couru chez le chirurgien. Il lui remit son propre cheval, et après les explications nécessaires :
— Surtout, ajouta-t-il, ne dites rien sur celui qui vous envoie. Si l’on vous parle de sauveur, etc, dites que c’est un soldat dont vous ignorez le nom.
Le chirurgien partit en toute hâte, et arriva bientôt au lieu où gisait l’infortuné Saint-Felmar. Il le trouva presque mourant. Après avoir levé les bandages et pansé les plaies, il lui dit qu’il échapperait à la mort, mais que sa guérison serait lente.
— Oh ! peu importe, répondit-il, d’une voix à peine intelligible, je ne demande que me venger et mourir après.
Le chirurgien repartit après avoir laissé au vieillard les instructions et le régime à suivre. Dès qu’il fut parti, le vieillard se mit en devoir d’exécuter les volontés du colonel. Il ensevelit le domestique de Saint-Felmar sur le rivage. En prenant du canot les habits qui y étaient restés, il trouva une médaille d’argent qui portaient des signes et une écriture que son ignorance lui empêcha de discerner. Il était trop honnête pour s’en constituer l’acquéreur ; il la plaça dans une des poches des habits qu’il recueillait et revint à la maison sans parler à personne de cet incident.
Saint-Felmar passa un mois dans cette retraite où il avait fait venir son épouse qui lui rendait les soins les plus assidus. La tendre et malheureuse mère n’avait eu aucune nouvelle de sa fille. Elle savait, pour surcroît d’infortune, qu’elle n’était pas parue à Chateauguay. Elle était devenue méconnaissable, tant la souffrance avait amaigri et défiguré ses traits. Le but du voyage de son mari lui était inconnu, quoi qu’elle le soupçonnât bien. Elle avait fait pour calmer son irritation tout ce que peut une épouse et une mère idolâtre du bonheur de sa famille. Elle n’avait plus qu’à gémir et à pleurer sur la constante et inébranlable opiniâtreté de son époux.
Le chirurgien de milice le visitait chaque jour. Dès qu’il fut en état d’être transporté, il fut conduit chez lui avec de grandes précautions. Six mois s’écoulèrent avant sa convalescence. Gonzalve de son côté était informé chaque semaine par Maurice de l’état de son persécuteur obstiné. Il avait raconté en détail son aventure à ses amis, en omettant avec soin tout ce qui aurait pu donner une idée défavorable du caractère de Saint-Felmar, qui méditait néanmoins toujours sa vengeance contre son sauveur inconnu. Ils n’en pouvaient croire à ses paroles. Le passage du Sault Saint-Louis était une chose inouïe et regardée comme physiquement impossible.
Aucune nouvelle sur Louise n’était encore parvenue. Gonzalve devenait de plus en plus triste et absorbé par ses chagrins et ses inquiétudes. Un événement auquel personne ne s’attendait, vint partager son cœur entre la douleur et l’espérance.
Les armées républicaines étaient en grande partie dans les environs de Montréal. Chaque jour ils faisaient sur la frontière de terribles éruptions. Tout à coup une proclamation émanée de Washington, leur ordonna de se porter vers le lac Érié, afin de secourir la garnison qui tenait le fort Makinac et qui était sur le point de capituler. Cet éloignement des Républicains devait nécessairement laisser en repos les postes du Bas-Canada. Gonzalve en profita pour aller à la recherche de sa bien-aimée qu’il croyait tombée dans quelque piège qui avait empêché le succès de son voyage. Alphonse partit aussi pour la même fin, mais dans une autre direction.
Deux jours après leur départ, les journaux publiaient la lettre suivante, adressée au Colonel Claus, surintendant du département des sauvages, par un des attachés à ce même département :
Makinac, 18 juillet 1812.