« Mon cher monsieur,
Je suis heureux de pouvoir vous annoncer la capitulation du Fort Makinac qui s’est rendu ce jour à onze heures, a.m. Le capitaine Roberts dirigeait nos opérations avec un détachement du 10e R. V. bataillon. M. Crawford commandait les Canadiens qui étaient au nombre de deux cents hommes. M. Dickson en avait avec lui 113, composés de Sioux, Fallsowines et Winnebagoes. Moi-même j’en commandais 130 de l’Ottawa et Chippewa, une partie de l’Ottawa n’étant pas encore arrivée. Ce fut une heureuse circonstance, que le fort capitula sans opposition, car je crois sincèrement qu’aucun d’eux n’aurait échappé. Mon fils et quelques-uns de ses amis m’ont été d’un grand secours, en tenant les Indiens en ordre, et exécutant de temps en temps les ordres qui m’étaient transmis par l’officier commandant. Je n’ai jamais vu de peuple plus déterminé que les Chippewas et Ottawas, qui, jusqu’à la capitulation, ne goûtèrent aucune liqueur, ni ne tuèrent aucun animal à qui que ce soit ; chose inconnue à des personnes qui ont habitude de détruire tout ce qui se rencontre sur leur passage. »
Etc. etc.
(Signé,) John Askin, Junr.
Cette nouvelle, quoique fort heureuse, donna l’alarme dans le Bas-Canada. Les Républicains revenaient immédiatement sur leurs pas, et tentaient ailleurs le sort qui venait de leur faillir. Au bas de cette lettre suivait la proclamation suivante :
Quartier-général,
bureau de l’adjudant général,
Montréal, 28 juillet 1812.
« Vu la capitulation inattendue du Fort Makinac et le retour des Républicains sur nos frontières, nous enjoignons par les présentes, à tous ceux à qui il appartiendra : de faire dans tous les camps une garde régulière et soignée ; de revenir sans délai à leur poste, quant à ceux qui ont obtenu des congés temporaires ; en un mot, de n’épargner rien pour le service et la conservation des domaines de Sa Majesté.
Donné à Montréal sous notre seing et le sceau de nos armes. »
Edward Baynes, Adj. Gén.
Gonzalve et Alphonse arrivèrent au camp le même jour et presque à la même heure ; tous deux exaspérés de leur prompt rappel et du peu de succès de leur course.
Le temps s’écoula long et pénible. Aucun événement ne troublait l’engourdissement des armées des deux peuples. Chacun se tenaient sur une défensive prudente et réservée. Un mois, deux mois se passèrent ainsi. Les communications de tout genre étaient interceptées sur les frontières. Gonzalve n’avait donc pas reçu la lettre de Louise et ne connaissait rien sur son sort.
Sur ces entrefaites il arriva au camp une députation de sauvages. Ils n’étaient que deux, mais c’était les chefs d’une tribu. Ils étaient très élégamment parés dans leur genre. Leurs jambes à demi nues, ainsi que le haut du cou, laissaient voir des figures symboliques tatouées en rouge et bleu. Leurs têtes étaient surmontées de longs plumages de différentes couleurs. Ils s’exprimaient en mauvais Français mais pouvaient au moins se faire entendre. Le but de cette députation était de demander du secours pour protéger leur tribu qui était chaque jour exposée aux ravages des Bostonnais. Ils furent favorablement accueillis, et Alphonse fut envoyé avec deux cents hommes pour bâtir un fort qui fût en état de protéger la tribu.
Il en coûta beaucoup à chacun des deux amis de se séparer l’un de l’autre. Depuis leur entrée à l’armée ils ne s’étaient pas laissés un instant. Huit jours après son départ, Gonzalve en reçut la lettre suivante :
« Je ne fais qu’arriver parmi les Sauteux, et j’ai déjà tout un roman à te raconter. Le bon Brandsome en rira ; mais pour toi, tu me comprendras. N’ayant fait aucune pause dans notre marche, en trois jours nous fûmes ici, fatigués autant qu’on peut le dire. Comme il était nuit quand nous arrivâmes, et que le bruit que nous faisions indispensablement, pouvait jeter l’alarme dans la tribu ; les deux chefs qui nous accompagnaient nous arrêtèrent à un certain endroit. Je ne comprenais pas pourquoi. M’en ayant expliqué le motif, ils poussèrent instantanément un cri terrible que la forêt sembla répéter avec terreur. Ils me dirent alors d’attendre un instant, qu’ils marcheraient en avant et qu’à la répétition de leur cri je devrais avancer. Tout ce fit comme ils voulurent. En arrivant je trouvai un grand feu entouré de toute la tribu, qui se compose d’à peu près cinq cents hommes, à part femmes et enfants. Ils dansaient autour de ce feu avec un enjouement frénétique. Tout ce bruit cessa à notre approche. Les hommes et les femmes accouraient à nous, nous prenaient les mains et nous attiraient vers leurs cabanes. L’un des autres chefs de la tribu, me dit en ce moment qu’ils allaient punir sous mes yeux la trahison d’un lâche.
— Et quel châtiment lui infligez-vous, demandai-je ?
— Pour un tel crime, il n’y a pas d’autre châtiment que le feu ; tout est prêt ; approchez.
— Qu’a-t-il donc fait, m’écriai-je avec horreur ?
— Il a fait sauter[5] un prisonnier.
On me conduisit alors vers un endroit où avait été amassée une grande quantité de branches sèches. Que vois-je, en y arrivant ! La plus belle femme qui ait jamais frappé mes regards… Jeune femme de vingt ans tout au plus et ne portant de sa nation que le langage, et une teinte imperceptible de leur couleur. Je restai stupéfait à cette vue.
— Pour célébrer mon arrivée, dis-je aux chefs, il faut pardonner à cette femme.
Ils firent quelques difficultés, mais j’usai de mon autorité, et j’allai moi-même couper ses liens avec mon épée. Je te laisse à imaginer quels transports de joie elle manifesta. Elle me sauta au cou, et avec une naïveté tout à fait sauvage, elle m’embrassa en disant : Je t’aimerai toujours. Les larmes qu’elle laissa couler sur ma figure me comblèrent d’émotions, et peu s’en fallut que je ne me misse moi-même à pleurer. Les chefs assemblèrent la tribu et l’un d’eux s’adressant à la jeune fille :
— Rends grâce, dit-il, à ton libérateur ; mais sois maudite parmi nous. Malheur et mort à celui qui te nourrira.
Ses cheveux flottaient épars sur son cou découvert et obscurcissaient sa figure. Les relevant alors de la main, elle jeta sur moi son regard de pleurs, voulant dire : Ayez pitié de moi.
— Je me chargerai, dis-je aux chefs, de votre condamnée.
Et la prenant par la main, je la conduisis à l’habitation qu’on m’avait préparée. Elle était composée de plusieurs pièces, je lui en donnai une et pris congé d’elle en lui disant de ne rien craindre. J’ai depuis étudié le caractère de ma protégée, et cet examen m’a inspiré pour elle plus que de la générosité. Dans deux jours je te l’enverrai, afin que tu la fasse parvenir à mon père, qui, à ma réquisition, la placera dans une maison d’éducation, où je la laisserai jusqu’à la fin de la guerre. Il est plus que probable, qu’elle jouera pour moi le rôle de ta bien-aimée Louise ; mais j’espère que ce sera avec plus de bonheur.
J’ai déjà fait commencer la construction du fort qui sera terminé en moins d’un mois. Plus de trois cents hommes y travaillent. Je n’ai eu encore aucune visite de la part des Républicains. La chasse est belle en cet endroit. Tout le temps que je ne consacre pas à la société de ma belle Ithona, je l’emploie à la chasse, saufs quelques instants donnés à la direction des travaux. Brandsome est toujours gai, sans doute. Il ne serait pas mal parmi les Sauteuses, ce sont de braves Irlandaises. J’ai mille peines à contenir mes gens, tant la facilité et même la prévenance des femmes est extrême. Tout va cependant au gré de mes désirs. Il ne manque que vous deux ici pour me faire croire à un nouveau paradis terrestre. La saison devient un peu rude. Quand Ithona sera partie, je ne prolongerai pas mon séjour de mon gré. »
Adieu, paix et bonheur !
ALPHONSE.
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