‹ Les fiancés de 1812Chapitre 29 sur 37 · Chapitre 4

Chapitre 4

Après la célébration de ce triple mariage, qui fut aussi brillante qu’on peut s’y attendre, Gonzalve retourna à l’île pour mettre ses affaires en ordre. Gustave fut assez occupé à calmer la fureur de son père, pour ne pas songer dès les premiers jours à satisfaire la curiosité de sa sœur. L’épouse du millionnaire vainquit la mauvaise volonté de son mari et revit souvent ses heureux enfants. La famille de Brandsome arriva sous quelques jours et fit recommencer les fêtes. Le père de notre ancien captif tenait à une des premières familles de la République. Il était membre du Sénat et jouissait d’une grande célébrité dans la diplomatie américaine. Ses occupations publiques l’avaient empêché d’assister au mariage de son fils ; mais il fut heureux de le ratifier au sein de la nouvelle famille que venaient de lui créer l’hymen et l’amitié. Son séjour ne fut pas de longue durée en Canada. Il y laissa une fleur propre à distraire Gustave de ses soucis. C’était Éliza, la sœur de Brandsome… Éliza, la fleur du sentiment… l’ange des poètes. Ce n’était pas la beauté qui exerça le pinceau de Zeuxis, mais c’était cette figure simple, blanche, pensive qui peint l’âme au premier coup d’œil. La rose n’a pas coloré ses traits, mais le lys incarné sur son front marie sa couleur à l’azur de ses veines qui se partagent en mille filets et répandent leurs ombres légères, comme l’arc brillant qui annonce la pureté de l’air et la sérénité du ciel. Une taille élégamment élancée dans un corsage étroit et flexible, un petit pied de déesse, une main qui semble toujours apprêtée aux désirs des lèvres, un cou d’ivoire énergiquement appuyé sur deux tours mouvantes de sentiment ; tout cela réuni au costume enchanteur des Américaines, faisait amplement oublier ce qu’il y avait d’irrégulier dans sa figure.

Les délicieuses inspirations de son âme eussent d’ailleurs suffi pour lui gagner les bonnes grâces d’un jeune homme dont l’amertume croît en proportion du bonheur de ceux qui l’entourent. Rien n’est en outre plus propre à cicatriser les plaies du cœur qu’une âme qui sympathise dans nos goûts, et puise la vie à la même source. Qu’on ne croie pas pour cela qu’Éliza fût déjà passée par les douloureuses entraves causées par l’amour ou les autres difficultés de la vie. Au contraire son enfance avait été semée de fleurs, elle avait toujours joui d’un bonheur paisible.

Son éducation alimentée néanmoins par une trop grande accumulation de sciences et d’études, par un goût extraordinaire de tout savoir, l’avait placée dans un rang particulier et peu ambitionné par son sexe. Aimant la retraite et l’isolement, elle consacrait ses jours entiers à l’étude. Depuis une couple d’années, son père l’ayant forcée de laisser les études abstraites, elle s’était livrée avec passion à la lecture des romans. Elle y avait puisé un peu d’exaltation, mais en revanche une grande élévation de pensées et de cœur.

Le nom qu’elle portait avait réveillé beaucoup de souvenirs chez Gonzalve et son épouse.

Un jour qu’ils étaient tous ensemble le colonel en prit occasion de dire à Brandsome :

— Vous rappelez-vous avoir entendu prononcer le nom d’Éliza dans une circonstance dont les suites furent plus heureuses que le début ?

— Fort bien, répondit-il, mais je crois qu’il vous en est resté un plus profond souvenir qu’à moi.

— En effet, dit Gonzalve, en laissant voir sa main gauche marquée d’une longue couture.

— Quoi ! dit Louise, ce nom vous reporte à l’époque de votre connaissance ! Par une coïncidence assez bizarre il me rappelle aussi mes premières connaissances avec M. Brandsome. Éliza est le nom de la femme de Robert, fils du brave Thimcan. Le nom d’Éliza marquera donc trois grandes époques dans notre vie.

— Je parie que la dernière est la plus heureuse, dit Gustave avec une gaieté empruntée.

— À propos, continua Brandsome, de l’Éliza qui est commune à la mémoire du colonel, d’Alphonse et de moi, il faut faire remarquer à ces dames que ce nom fut prononcé dans le moment où je remettais mon épée à Alphonse et que le colonel tombait de fatigue et criblées de coups. Nous venions de rencontrer dans les forêts de Chateauguay. Nous étions trois contre Alphonse et le colonel. L’un de nous trahit lâchement ses amis, le second tomba sous le glaive de Gonzalve en soupirant les noms magiques de « Mother et Éliza », et moi, je restai au bout de l’épée d’Alphonse, forcé de lui rendre foi et hommage et de lui demander la vie.

Brandsome s’établit dans le voisinage du colonel, y passant les six mois d’été et l’hiver à New-York.

Gustave devait enfin remplir ses obligations avec sa sœur, c’est-à-dire, lui faire le récit de sa vie. Une circonstance l’obligea de venir à cette démarche plutôt peut-être qu’il ne l’aurait voulu. Un jour que les amis étaient à la chasse, chacun racontait son histoire. Gustave les surpassait tous en récits extraordinaires. Il piqua leur curiosité à un tel point que Brandsome lui dit enfin :

— Que diable ! d’où venez-vous donc, vous ? Sont-ce des contes de fées que nous faites là, ou vous serait-il en effet arrivé de pareilles aventures ? Si vous nous parlez vrai, j’aimerais bien à vous connaître de plus près.

— J’avoue, dit Gustave, que le récit de mes aventures pourrait vous amuser, mais il m’en coûterait de me voir forcé de rompre avec d’aussi bons amis.

— Et pourquoi donc, reprirent-ils, vous plaisantez ?

Plus on s’efforce de cacher une chose, plus les curieux nous poursuivent. Ce fut le cas avec les amis. Gustave se vit enfin engagé à promettre ce récit.

— Mais donnez-moi deux jours, dit-il et je vous le livrerai en manuscrit.

— Ce sera encore mieux, reprirent-ils, nous pourrons nous en amuser plus d’une fois.

— Point du tout, je prétends que vous me le remettiez le lendemain, et vous saurez pourquoi quand vous l’aurez lu.

Tout en resta là. Louise attendait avec une impatience extrême l’arrivée du manuscrit. Les deux jours écoulés, Gustave l’apporta et les laissa seuls pour en faire la lecture. On se réunit sous un berceau et Gonzalve ouvrit le cahier qui était écrit de la plus belle main possible.

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