‹ Les fiancés de 1812Chapitre 30 sur 37 · Chapitre 5 Six années de ma vie

Chapitre 5 Six années de ma vie

Vous me permettrez, mes amis, d’adresser ce manuscrit à ma sœur plus particulièrement qu’à aucun de vous. Elle sait pourquoi, et vous le saurez vous-mêmes plus tard.
Avant d’entrer dans le récit d’aventures qui doivent m’aliéner tout ce qui existe de cher à ma vie, je dois, pour ma satisfaction personnelle, suspendre votre curiosité par quelques paroles explicatives. Depuis l’heureux jour qui a vu naître mes liaisons avec vous, je n’ai jamais goûté un instant du bonheur pur de l’amitié.

Non pas que le concours cordial de vos bontés, n’aient pu trouver de la sympathie dans mon cœur. Mais c’était cette sympathie même qui troublait le fond de mon âme.

J’étais né pour le bien. Le sort m’a détourné de la voie que m’avait tracée la nature. J’ai été méchant par vicissitudes et par entraînement du destin. J’ai fait le mal sans avoir l’âme de le commettre. Quoiqu’il en soit, le seul reproche que me laissent mes souvenirs, est d’avoir, depuis mon retour, assimilé et confondu une vie coupable avec celle des plus nobles et généreux jeunes gens qu’aient pu m’offrir les divers continents du globe. Je les ai trompés ces nobles cœurs par une apparente vertu. Je les ai vus me serrer la main et me dire du secret de l’âme. Tu es aussi bon que nous. Mais quelques années de faux pas n’avaient pas encore assez dépravé mes sentiments, pour me permettre de me croire digne de cet éloge, le seul auquel j’oserais prétendre à cette heure. Depuis longtemps vous devriez me connaître ; depuis longtemps votre confiante et sincère amitié demandait des aveux que je ne pouvais moi-même cacher d’avantage. Le remord d’avoir trahi cette confiance porta souvent ces aveux sur mes lèvres.

Mais soit défaut de courage ou d’occasion, six mois se sont écoulés dans ce coupable silence.

Je vais à l’instant entrer en matière mais j’ose demander une faveur… celle de me croire sincère. Ce n’est pas à regret que je me fais connaître, ce n’est pas encore parce que vous me l’avez demandé, mais pour moi-même, je ne dois pas reculer cette longue confession.

Pour donner plus de cours et d’intelligence à ce récit, je l’ai divisé en trois périodes de deux ans chacune. Quelques-unes seront marquées de choses rudes à avouer. En passant sur ces pages, j’attends de votre amitié un regard sur le Gustave d’aujourd’hui. D’autres seront heureusement plus paisibles et plus belles. Nonobstant mes souvenirs des mauvais jours, j’ose espérer que vous me reconnaîtrez dans ces dernières pages.

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