‹ Les fiancés de 1812Chapitre 35 sur 37 · Alpina à Gustave.

Alpina à Gustave.

Naples, ce 12 mars 1814.

Je m’arrête à Naples pour suppléer aux moments que tu m’as refusés pour expliquer ma conduite. Maintenant que je m’éloigne à jamais d’un époux que j’ai sincèrement aimé, tant que j’ai vécu avec lui, j’exposerai avec sincérité les motifs et quelquefois le sort qui ont dicté cette conduite. Ce n’est plus avec la méprisable effronterie d’une femme à deux maris que je parlerai. Je suis entrée pour jamais dans la voie des expiations. Je m’y soumets de bon cœur, je sais que je l’ai mérité. On a dit que l’inconstance était incompatible avec l’amour. Je proclame le contraire et la seule faveur que j’implore de l’époux qui me châtie, est de croire en mes paroles. J’ai vécu près de toi. Ton âme était magnanime et savante. Elle a pu me connaître. Reporte ton souvenir sur les jours heureux de notre première union. Mon cœur était-il alors celui d’une infidèle ou d’une épouse indifférente. Oh ! non, j’ai serré Gustave sur ce cœur. Ses élans n’étaient pas ceux d’une prude ni d’une fourbe. Je t’aimais… oui je t’aimais avec toute la passion dont une femme soit capable. Je t’ai perdu…, ma nature malheureusement inconstante ne laissa pas mon cœur vide par ta perte…, d’autres amours l’occupèrent… Cette passion criminelle portait son châtiment avec elle… Je faillis la voir finir avec ma vie… Mon amant se sacrifie pour moi… je le perdis…, je l’oubliai pour engager encore une fois mon cœur. Je devais une dette de reconnaissance, je la payai par l’amour que je devais à toi seul… Mais j’aimais avec trop d’emportement pour découvrir ce qui me liait à toi et briser ainsi les plus douces jouissances de l’amour. J’avais déjà fait un pas vers le crime. Je fis alors le second… Je fus adultère pour la seconde fois… Je cédai enfin aux sollicitations de cet amant, je fis le troisième pas vers l’abîme de l’infamie. J’épousai celui qui s’est ensuite follement sacrifiée pour une femme méprisable… Celui que tu as tué. Voici l’histoire d’une vie que je t’aurais cachée jusqu’à mon dernier moment si tu avais encore eu la faiblesse de me pardonner. Puisque je ne puis t’aimer quand je ne te vois pas, je tiendrai désormais mon cœur en garde contre les surprises. Si le souvenir de notre heureuse union te ramène vers moi, tu retrouveras une épouse repentante et heureuse de ta présence. J’avais jusqu’à ce jour oublié mon père et ma mère pour ne penser qu’à mes amants. Maintenant que mon cœur volage a perdu ce qui l’animait, je cours, avec amour vers ces tendres parents que ma perte accable de douleur. Heureuse encore, que tu m’aies destiné ce lieu pour attendre oisive une vieillesse importune. Je ne vivrai plus maintenant que de souvenirs… Souvenirs d’opprobre… Souvenirs de jouissance… Enfin souvenirs de Gustave qui tient son bras levé pour châtier son épouse infidèle.

Adieu, ALPINA.

Cette lettre m’arracha quelques soupirs. Alpina était odieuse, mais elle était toujours belle… belle comme l’Hélène des Grecs… Mais je n’étais pas homme à me laisser dominer par une beauté odieuse. Je conservai ce dernier souvenir de mon épouse comme une arme contre son sexe dont je n’entretins pas depuis la meilleure opinion du monde. Je laissai Rome pour revoir Milan, où je ne trouvai aucun de ceux qui m’avaient ouvert la route du crime. Je brûlais de revoir la France ; mais il était difficile d’y entrer à cette époque. Nous étions alors sur les premiers jours de 1814. Je devais de toute nécessité me rendre à Toulon où j’espérais recevoir une réponse de mon oncle. Je lui avais écrit sur la fin de décembre 1813 afin d’apprendre quelque chose de ma famille qui semblait m’avoir entièrement perdu de vue. J’eus enfin le bonheur de toucher à Toulon quelques jours après le retour triomphant de Napoléon de l’Île d’Elbe. La réponse n’était pas encore venue, je donnai des instructions aux bureaux de poste, dans le cas où il viendrait quelques lettres à mon adresse. Je partis immédiatement pour rejoindre le cortège de l’empereur qui approchait insensiblement de Paris, tandis que Louis XVIII s’en éloignait rapidement. Il touchait à la capitale quand j’aperçus le tourbillon des peuples qui le suivaient. J’assistai à son entrée en la compagnie de deux de ses officiers que j’avais connus à l’école Polytechnique. Je ne passai qu’un mois à Paris. J’y dépensai cinq mille francs pendant ces quelques jours. Un millier d’amis me tombait sur les bras chaque jour. Ce n’était pas avec regret que je voyais s’affaiblir mes finances. Mais l’adulation soignée que l’on faisait à ma bourse me dégoûta bientôt de cette vie. La réception de la lettre de mon père acheva de me retirer de ce gouffre de plaisirs pour les autres et d’ennui pour moi. Il me restait encore plus de deux millions. Je les restituai aux pauvres et me disposai à traverser la mer. Je repassai par les lieux où j’avais autrefois exercé mes brigandages. Je ne cherchai pas les lieux de refuge de mes anciens sujets. Je n’en revis aucun. Enfin après six ans de la vie la plus active, la plus extraordinaire, j’ai retrouvé ma famille et de nobles amis à qui je devrai les plus heureux moments de ma vie. Peignez-vous ma surprise en arrivant dans cette île. La demeure de mon père était celle dont j’étais venu prendre la description afin d’y diriger une entreprise de brigandage pendant mon séjour à la caverne de Chateauguay. Je rends grâce aujourd’hui d’avoir trahi la confiance du jeune homme dont je vous ai parlé dans la seconde partie de ce récit. Sans l’intérêt que j’avais conçu pour lui et qui m’inspira de le conduire moi-même aux États-Unis, ma troupe entière tombait sur ma famille et y exerçait par mes ordres des ravages terribles. Permettez que je fasse trêve avec ces pénibles souvenirs et que je termine en quelques paroles. Le bonheur des personnes qui m’entourent pourrait maintenant suffire à combler ma vie, si une antipathie secrète dont je n’ai jamais pu apercevoir la cause, ne m’avait interdit la société d’une sœur que je chéris avec toute l’âme dont je suis capable. Ma vue la blesse involontairement ; elle tremble près de moi… Il semble que je parais devant elle entouré de toute mon horreur de brigand. Serait-il vrai que l’innocence ne saurait soutenir la vue du crime ! Si tel était le cas, les crimes seraient éternels. Car quel autre encouragement à la vertu que la présence de la vertu même. Si la vertu me repousse, où trouverais-je une retraite pour cacher ma vie passée ? Irais-je me jeter encore une fois dans l’abîme d’infamie où j’ai consumé deux années de ma vie ! Oh ! non, les aventures qui conduisent au sanctuaire de la vertu ne doivent pas être aussi terribles. J’ai été bon autrefois, j’étais juste et vertueux, j’avais encore mon innocence primitive, et cette innocence avait un bras pour retirer du crime les victimes que le sort et non la nature y avait conduites. Ne retrouverais-je pas dans ma sœur ces doux aliments du repentir et au retour au bien ! Ces deux années de malheur seraient-elles à jamais gravées sur mon front ! Ô, mes nobles amis, j’ai encore le cœur du brave et de l’honnête homme… où conduirai-je plus loin ce récit ? J’aurais à dire encore la magnanimité de mes amis, leur union fraternelle, et l’histoire de leur vie glorieuse par la probité, par l’honneur, par la bravoure, par toutes les vertus qui décorent l’humanité. Mais le même cadre ne doit pas unir l’ange et le démon.

GUSTAVE.

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