‹ Les fiancés de 1812Chapitre 34 sur 37 · 1813 à 1815

1813 à 1815

J’anticipe un peu sur le temps pour commencer cette dernière époque, car elle est trop importante pour la lier avec celle dont le récit, m’a tant coûté. J’avais laissé l’Amérique sur les derniers jours du mois d’août. Je possédais un capital qui me permettait d’agir en Grand. Mais j’étais bien déterminé à changer la signification de ce titre. Mes argents placés à rente me rapportaient un revenu qui pouvait suffire à la vie d’un prince. La langue grecque m’était très familière ainsi que les usages. Je parcourus l’Europe en prince grec, entouré des sympathies que professait tout le monde pour ma prétendue nation dont le malheur ne pouvait manquer d’intéresser. Le souvenir d’Alpina revint alors fortement à mon esprit. Je revis la grève et mon beau-père. Je le trouvai dans la situation la plus malheureuse. Les Turcs avaient reconquis presque toutes leurs provinces et le père d’Alpina avait perdu toute sa fortune. Mon infidèle épouse avait reçu son châtiment. Par de nouvelles intrigues liées avec les fils du sultan elle avait encouru la colère du descendant de Mahomet et payé ses fautes de sa vie ; tel fut au moins ce qu’on m’en dit. Daupilas son père avait conservé de moi le plus tendre souvenir. Il oublia en me voyant les malheurs de sa famille et ceux de sa patrie. Je fus heureux de le relever de la profonde misère où il gémissait. En véritable grec de l’antiquité il employa mes secours à ranimer le courage abattu de ses concitoyens. Je n’étais plus passionné comme autrefois pour les aventures hasardeuses ; j’aidai les insurgés d’une somme considérable et je repartis pour Rome où je brûlais de célébrer le carnaval. J’y arrivai la veille et j’eus le temps de me préparer à y jouer un rôle illustre. Je détaillerai un peu cette circonstance parce qu’elle eut pour moi des résultats intéressants. Les Italiens ne chômèrent pas avec joie cette grande fête populaire. Le pape était alors en captivité par les ordres de Napoléon. J’avais traversé la Turquie incognito, mais j’en avais amené un superbe cheval arabe que je gardai pendant tout mon séjour en Europe. J’achetai à grands frais un costume grec pour les jours de carnaval. Je parus dès le matin avec tout mon faste oriental et je parcourus la ville où je rencontrais partout des regards ébahis de curiosité. L’usage italien prescrit le masque, mais comme personne ne me connaissait, j’y allai front haut. Les dames romaines consument toutes les heures de la journée à examiner les passants du haut d’un balcon. J’avais oublié Alpina, depuis que son père m’avait dit qu’elle était morte. Je pouvais donc négocier encore avec l’amour. Les balcons avaient pour moi un attrait invincible. Je les voyais de loin à l’aide d’une jumelle et je préparais d’avance des fleurs aux unes, des dédains aux autres. J’aperçus de la sorte une longue galerie sur la rue du Vatican. Un grand nombre de dames s’y amusaient en folâtrant galamment avec de jeunes Italiens de beauté douteuse. Du plus loin qu’elles m’aperçurent je les vis se pencher mollement sur la balustrade et fixer sur moi des regards d’attention et d’un minutieux examen. Je ralentis le pas de mon cheval en y arrivant. Tous les yeux étaient sur moi et les bouquets de fleurs tombaient avec tant d’abondance que mes deux domestiques ne pouvaient fournir à me les rendre. Mon cheval aussi orgueilleux et fier que son maître s’était arrêté en face de la galerie. Je ne m’apercevais pas de l’inconvenance de cette pause, tant j’étais occupé à considérer une de ces dames, qui après avoir lancé une couronne de lys m’examinait aussi de son côté avec une attention extrême. Enfin après quelques minutes de cette muette stupéfaction, nous nous reconnaissons… C’était Alpina… mon amour propre fut en ce moment plus fort que ma surprise. Ma figure prit l’expression d’un sévère dédain… et un sourire d’amère ironie contracta mes lèvres. Quant à elle, elle finit la scène comme le font les épouses ou les amantes infidèles. Elle s’évanouit et se renversa sur le parquet de la galerie. Je vis par sa chute, que cet évanouissement ne tenait pas de la feinte. Car elle tomba violemment et ses pieds retenus sur le haut de son siège découvrirent tout ce qu’il y a de séduisant chez une femme. Ses compagnes se hâtèrent de la secourir et surtout de voiler le mystère des époux. Mais j’en avais assez vu pour me rappeler que ce trésor était à moi. En dépit de la violation de ce qu’elle me devait et de mes sentiments autrefois si cruellement blessés, je sentis renaître toute la flamme de mes premiers amours. Je ne quittai la galerie que lorsqu’on l’eût enlevé à mes regards. Je poursuivis ma route avec beaucoup moins d’indifférence qu’auparavant. J’ambitionnais néanmoins les hommages des femmes à un tel point que je finis le carnaval sans repasser devant la galerie où j’avais découvert Alpina. Je me proposais bien de la voir et de lui parler, mais je redoutais le moment de voir combattre mes reproches avec les charmes les plus enchanteurs et surtout les larmes d’une femme. Huit fâcheux événements m’étaient déjà arrivés à cause de ma faiblesse pour ces larmes divinement suppliantes. Je les craignais pour cette raison, beaucoup plus que les armes des Turcs. Quoiqu’il en soit, cinq jours après cette aventure je cherchais la galerie du Vatican. J’avais laissé mon costume grec. Malgré cet incident je fus reconnu de loin. Je vis un homme sur la galerie qui partit avec une célérité ridicule en m’apercevant. Il y était sans doute aposté pour donner avis de ma présence en ces lieux. Car je n’eus pas le temps de traverser la rue que la porte s’ouvrit et qu’un laquais en livrée me pria d’entrer. On me conduisit dans une salle magnifiquement parée où je trouvai Alpina assise sur un fauteuil et encore convalescente. À peine eut-elle la force de se lever et de se jeter dans mes bras. Je n’eus pas de mon côté le courage de la repousser. Nous demeurâmes longtemps étroitement embrassés sans qu’aucun de nous ne prononçât une parole. Nous pleurions l’un et l’autre… Enfin je m’assied sur son fauteuil et la retenant sur mes genoux je la couvris de baisers et de larmes.

— Que je suis heureuse de te revoir, me dit-elle alors, tu viens sans doute d’Athènes, comment se portent mon père et ma mère ?

Je lui fis alors le récit de mon dernier voyage en Grèce, comment son père la croyait morte et comment aussi je me croyais veuf depuis quelques mois. Je ne mêlai aucun mot de reproche à ce discours. Je ne lui fis pas même soupçonner que je connaissais un peu la manière dont elle avait pleuré ma défaite et ma mort apparente sous les ruines de Chrysopolis. Tout ce qu’elle me dit du sultan, fut qu’elle demeura quelque temps dans son sérail et qu’elle s’en était échappée sans avoir violé la foi conjugale. Elle me fit de sa délivrance un petit roman plein d’intérêt que je pris comme du miel. Quand elle m’eût inspiré un peu de confiance, je lui fis part de ce que j’avais vu du haut de l’observatoire d’Iconium. Elle s’en tira très bien. Je me trouvai en un mot remarié dans le temps même que j’avais projeté une vie de jeune homme activement coulée. J’étais bien loin de me plaindre de ce sort imprévu. J’idolâtrais toujours Alpina ; tous les moments du jour et de la nuit se passaient près d’elle. Je n’étais pas néanmoins sans quelque soupçon sur la sincérité de ses paroles. Je ne me doutais nullement de la tendresse de son amour, mais je voyais aussi qu’elle me cachait quelque chose. Elle me prescrivait une heure d’entrée et je ne pouvais sortir que lorsqu’elle le trouvait bon. Tout semblait néanmoins se rapporter aux prévenances de l’amour. Je ne devais pas entrer à telle heure, me disait-elle, parce qu’elle serait occupée aux affaires de la maison ou autre chose de cette nature. Quand je m’informai comment elle possédait les richesses que je voyais briller dans toutes les parties de la maison, elle me dit qu’elle demeurait avec la femme d’un vieux militaire italien qui l’avait protégée dans sa fuite d’Iconium. Le ton d’autorité qu’elle avait et la liberté avec laquelle elle vivait me donnèrent beaucoup à douter de la vérité de cette explication.

— Mais, lui dis-je, alors il ne faut pas être à charge plus longtemps à ces bonnes gens.

— Je vous prie, me dit-elle, de laisser à mon loisir de résider ici ou d’en partir quand je le jugerai à propos.

Je n’insistai pas. Nous vécûmes un mois entier dans toutes les jouissances d’un amour sans limites dans ses satisfactions. Je ne pensais plus à laisser Rome. Je croyais enfin mon sort fixé quand advint l’aventure la plus bizarre qui me replaça dans mon célibat conjugal. J’étais un matin près d’Alpina. Nous étions à causer en déjeunant langoureusement après une nuit des plus heureuses, quand on sonna de manière à faire tomber la sonnette et le pivot qui la portait. Alpina éprouva une émotion soudaine et involontaire en entendant ce bruit. Elle pâlit et attendit avec anxiété le retour de son domestique qui la disait toujours absente. Mais ce ne fut pas lui cette fois qui apporta la carte de visite. Je vis bientôt entrer un jeune militaire encore en habit de voyage.

— Que faites-vous ici, me dit-il en entrant ? Et vous Alpina devais-je vous retrouver entre les bras d’un amant ?

— Ce n’est pas un amant, repris-je en souriant, c’est un époux.

— Un époux ! s’écria-t-il, suivez-moi, monsieur, vous connaîtrez l’époux d’Alpina…

— Votre époux, demandai-je à Alpina qui semblait ne plus vivre de frayeur ?… Si mon épouse, qui l’est depuis trois ans ne désavoue pas ce que vous dites, exprimai-je au militaire, je vous la rends sans coup férir.

Alpina était muette et blanche comme le marbre. Nous jetions tous deux sur elle des regards étincelants de colère. J’entrevis aussitôt la fourberie dont j’avais été l’objet. Mon adversaire découvrit aussi la duplicité honteuse de son épouse ; car elle l’était réellement, si toutefois on peut appeler mariage celui qu’elle avait contracté avec lui.

— Puisque nous avons, reprit-il, l’un et l’autre autant de droit au lit de madame, sortons et dans quelques minutes l’un de nous deux l’aura sans partage.

Je n’avais jamais reculé devant une telle invitation. Cette fois néanmoins il m’en coûta de sacrifier la vie d’un homme envers qui je n’avais aucun tort et qui n’en avait aucun à mon égard. Mon séjour habituel chez Alpina avait percé dans Rome, son honneur était compromis, il ne voulut entrer en aucun arrangement. Un duel était pour moi ce qu’est pour un bon joueur une partie d’échec. Ce n’était plus avec sang-froid que j’y allais, c’était en badinant et avec l’habitude et le rire indifférent d’un comédien sur la scène. Mon adversaire fut un peu intimidé par ma contenance assurée. Il ne me connaissait pas du tout et prenait mon ton d’indifférence pour de l’affectation qu’il se promettait de châtier à sa guise. Nous nous battîmes à l’épée. Je m’amusai longtemps à parer ses coups et à le blesser légèrement, espérant qu’il reviendrait à de meilleures dispositions. Il s’aperçut bientôt de son infériorité, mais il en devint furieux et me pressa de si près que je le perçai presqu’involontairement. Je l’avais blessé au cœur ; il tomba sans mouvement.

Les duels n’étaient pas si conséquents à Rome qu’à Paris. Mes amis me parlèrent de mon succès comme on parle du gain d’un pari. Je revis aussitôt Alpina. Je l’accablai de reproches.

— Une grâce, me dit-elle, qu’il me soit permis de m’expliquer.

— C’est assez, répondis-je, de la vie d’un homme et du bonheur de la mienne sacrifiés à ton infâme duplicité. Que les cheveux de ton père blanchis par tes fautes, que deux époux, l’un mort à la vie, l’autre au bonheur par ta honteuse duperie, te restent en souvenirs. Voici une bourse, rejoins ta famille, expie tes fautes par une vie sage et repentante et souviens-toi qu’il reste un homme pour venger de nouveaux crimes, s’il t’arrive d’en commettre.

Je ne la laissai que lorsque je la vis embarquée pour la Grèce. Je l’oubliai entièrement depuis. Je n’avais pas l’âme d’aimer cette personne après un tissu semblable d’infâmes actions. J’appris d’un de mes amis qui connaissait de ses aventures, autant qu’elle n’avait pu en cacher, qu’elle avait été au sérail pendant six mois. Elle avait pendant quelque temps joui des faveurs du sultan ; mais ses fils lui jouaient quelquefois des petits tours qu’il savait punir avec sévérité. Il découvrit des intrigues que l’on appellerait incestes, mais qui étaient très communes au sérail. Alpina fut condamnée à mort et l’intrigant envoyé en Arabie pour s’y faire Marabout. Il lui fallait auparavant passer par la cérémonie qui fait les eunuques. La fougue expirante de ses passions lui donna le courage de sauver Alpina au risque de sa vie. Il la remit en effet entre les mains d’un jeune Romain qui se trouvait à Constantinople en qualité de voyageur. Ce jeune Romain la conduisit où je la trouvai et l’épousa sans qu’elle découvrit ce qu’elle me devait et ce qu’elle se devait à elle-même. On sait ce qui arriva depuis. Trois jours après son départ pour la Grèce je reçus d’elle la lettre suivante :

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