‹ Les fiancés de 1812Chapitre 6 sur 37 · « Mon cher frère,

« Mon cher frère,

À mon retour d’Europe, j’espérais pouvoir t’amener ton fils ou du moins t’en donner des nouvelles satisfaisantes. Je ne sais comment tes sentiments de père recevront ce que j’ai à t’en apprendre.

En arrivant à Toulon, je pris aussitôt la diligence de Paris, afin de voir Gustave que je croyais retrouver à l’Université. Je m’y dirige en entrant dans la capitale, et je m’informe de ton fils. On me répond qu’il n’y a dans la maison personne du nom de Saint-Felmar. Je me fais conduire près de l’Intendant qui me dit que le seul élève qu’il connaissait du nom de Gustave était un jeune Canadien appelé Duval. M’étant annoncé comme son oncle, l’Intendant fut surpris de me trouver à Paris cherchant mon neveu. Il est parti, me dit-il, depuis trois ans. Les motifs de son départ étaient si impérieux, que pour sa sûreté, il n’a laissé aucune trace de la route qu’il a prise.

J’appris aussi que c’était à la suite d’un duel qu’il s’était enfui. On a souvent écrit pour en savoir quelque chose. Nous n’avons pu ni l’un ni l’autre recevoir ces lettres parce qu’elles portaient toutes l’adresse de Duval. Gustave n’a pas d’autre nom à Paris.

Voilà tout ce que j’ai pu apprendre.

Après avoir terminé mes affaires de commerce, j’ai visité nos parents de Dijon. Notre neveu suit les drapeaux de l’Empereur, depuis près de six mois. Il a déjà figuré dans plusieurs batailles, où, avec quelques blessures, il s’est créé une petite renommée. Il est maintenant sur les frontières de Pologne dans l’armée du général Moreau. L’empereur continue ses conquêtes. Je ne sais, quand il aura subjugué l’Europe, s’il ne viendra pas saluer l’Amérique de quelques bordées. L’agitation est extrême en France. Chacun désire vivement la paix, et chacun court s’enrôler pour combattre. La gloire dont se couvrent maintenant les Français ne me ferait pas trop envie. J’aime mieux l’obscurité… et mes os… Dijon est beaucoup plus paisible que la Capitale ; mais on y rencontre plus de femmes que d’hommes ; car la plupart sont à l’armée. Ceux que j’y ai vus de nos parents m’ont chargé de mille amitiés pour toi, et doivent travailler activement à découvrir les traces de Gustave. Ils n’ont appris son départ que par ma bouche. Tout est si agité qu’ils avaient à peine pensé à lui. Ils lui ont écrit ; mais les postes sont si mal conduites, qu’ils attribuèrent son silence aux difficultés de communication.

Voici ce que mon retour a de plus important à t’apprendre. J’espère qu’au lieu de te laisser aller au découragement, tu prendras les moyens de retrouver ton fils. Je te conseillerais d’aller toi-même en Europe. Quand même le voyage serait-il infructueux, il ne manquerait pas d’intérêt. J’ai laissé à mes amis d’Europe le soin de travailler de leur côté ; et il est à espérer que nous aurons sous peu de ses nouvelles. Embrasse pour moi ton épouse et ta petite Louise qui doit être à l’âge d’avoir un compagnon. »

Ton frère affectionné,

CHARLES SAINT-FELMAR.

Québec, 14 juin 1812.

Il est impossible d’exprimer l’abattement dans lequel cette lettre jeta Saint-Felmar. C’était dans ce fils que son orgueil avait placé sa dernière ressource. Gustave était né en Canada ; mais dès l’âge de huit ans, il avait été conduit à Paris pour y faire son cours d’études. Il était parvenu à l’âge de dix-neuf ans quand il laissa l’Université, où, malgré son caractère rebelle, il avait puisé les premières notions d’un grand nombre de sciences qui pouvaient servir utilement à la vie fugitive qu’il paraissait avoir embrassée. Il avait passé une année à l’école polytechnique où son goût extrême pour les armes et la querelle lui fit faire des progrès éminents. Son père avait appris son habileté dans les armes et il en avait fait la base de la vaine espérance, que dans la lutte entre les États-Unis et le Canada, sa réputation compenserait le titre de noblesse qui lui manquait.

Ce nouvel échec lui apporta encore les remords d’en avoir causé une partie par son orgueil. Depuis près de huit ans il avait fait consentir son frère à changer leur nom de Duval en celui de Saint-Felmar qui lui semblait plus roturiérement noble. Son fils qui était absolument étranger et ignorant de ce fait, n’avait pu être connu que sous celui de Duval. Il pouvait se faire qu’il aurait écrit à son père et que l’inexactitude de l’adresse eût empêché ce dernier d’en avoir connaissance.

L’infortuné Saint-Felmar se vit en un instant privé des plus chères espérances de sa vie. Cette lettre le jeta dans une espèce de désespoir mêlé de dépit stupide. Il tourna ses regards vers l’objet le plus pressant et en même temps le plus probable à remédier. Il s’occupa avec activité de la recherche de sa fille.

L’apparition de l’inconnu, dont Maurice lui avait parlé, lui donna de vives inquiétudes. Il savait que sa fille, souvent fatiguée de sa prison, avait l’habitude de sortir tous les soirs dans le jardin ; et il n’entretint plus de doute qu’elle n’eût été enlevée.

Maurice n’était pas plus tranquille que lui. Il s’était rendu au lieu où il devait rencontrer l’amante de son maître, mais il ne l’y avait pas trouvée.

Il partit lui-même à sa recherche, traversa seul le Saint-Laurent et alla s’enquérir sur la rive opposée.

Il apprit d’un pêcheur, qu’il était descendu pendant la nuit deux personnes parfaitement mises qui avaient laissé leur esquif à quelques pas de là. C’était deux jeunes gens qui paraissaient agir avec beaucoup de précipitation.

Toutes les perquisitions de Maurice se terminèrent là ; il n’en put savoir davantage. Il repassa tristement le fleuve et instruisit sans retard son maître des événements qui venaient de jeter la famille Saint-Felmar et lui dans une si profonde consternation. À peine eut-il le courage d’en faire le récit ; car il savait que Gonzalve lui tiendrait compte de ce qui arriverait de fâcheux à son amante. Se confiant néanmoins dans la sincérité du dévouement de son cœur, il ne lui cacha aucune circonstance quelque pénible qu’elle dût être.

Saint-Felmar, voyant enfin l’inutilité de ses recherches, tomba dans un attendrissement extrême, provoqué par le repentir d’avoir attiré tous ces malheurs sur sa tête par son opiniâtreté et son orgueil. L’amour paternel avait repris son empire. Il allait chaque jour passer de longues heures dans la chambre qu’occupait naguère son enfant. La première fois qu’il y entra son âme fut percée de douleur en voyant le dénuement dans lequel il l’avait laissée vivre. Quelques habits épars çà et là, des mouchoirs encore trempés de pleurs couvraient le parquet. Pour tous meubles, un piano, une guitare et une table couverte de dessins. Tout lui semblait vivant en cette retraite, tout parlait à son cœur. Il lui semblait entendre encore cette guitare résonner ces chants d’amour qu’il maudissait naguère parce qu’il en voulait dicter d’autres. Ce n’était plus cependant la voix de l’amour, mais celle de l’innocence opprimée qui suivait les vibrations illusoires du sombre instrument et inspirait le désespoir et la mort.

Peu de jours s’étaient écoulés depuis le départ de Louise. Saint-Felmar, un peu plus paisible que la veille, examinait les dessins qui avaient dissipé les longs loisirs de sa fille. En soulevant un papier, il s’en détache une lettre qui tombe à ses pieds. Il s’empresse de la reprendre. Elle était à son adresse et de l’écriture de Louise. En l’ouvrant il lut ces mots : mon père et ma mère. Il courut à son épouse pour lui en faire la lecture. Elle était ainsi conçue :

Page 1