‹ Les fiancés de 1812Chapitre 7 sur 37 · « MON PÈRE ET MA MÈRE,

« MON PÈRE ET MA MÈRE,

ADIEU !

J’ai goûté près de vous toutes les douceurs d’une enfance heureuse ; mon cœur en conservera une éternelle reconnaissance. Mais hélas ! combien ce doux souvenir souffrira d’être suivi du déchirant qui me rappellera la cause qui me force aujourd’hui de m’éloigner de vous ! Ô vous, ma tendre mère, que mon départ accablera de douleur, pardonnerez-vous à votre enfant d’avoir ainsi méconnu vos bontés ! Si vous ignoriez ce qui m’a portée à cette résolution, je mériterais de votre part la malédiction lancée contre les enfants dénaturés. Toute ma vie serait un reproche continuel de cette action. Mais demain ! demain ! si j’étais restée ! quel sort m’attendait ! À quelle vie de malheurs n’étais-je pas condamnée si le ciel ne m’eût donné le courage de fuir !

Je pardonne à mon père les maux qu’il m’a causés et ceux que je souffrirai encore. Jamais je n’ai osé le tromper sur mes sentiments. Dans le temps même que j’attendais de mes aveux les plus terribles châtiments, je courais l’instruire de l’état de mon âme ; cette sincérité a malheureusement tourné contre moi. J’en ai cependant retiré le fruit d’avoir conservé mon âme pure et un cœur éprouvé à mon amant. C’est à présent, ma mère, que je reconnais la vérité de ces paroles de l’Évangile, que vous me lisiez chaque jour : « L’épouse abandonnera son père et sa mère pour suivre son époux. » Oui, malgré les liens sacrés que la nature m’avait imposés, malgré mon attachement pour vous et même pour mon père, vous cacherai-je que c’est encore avec une espèce de bonheur que je m’éloigne de vous ! Ne vais-je pas sur les traces de l’époux que le ciel et mon cœur m’ont choisi ?

Je vous conjure de vous épargner la peine de me chercher. Dussiez-vous me retrouver, une force supérieure protégera ma retraite. Mon sort est pour toujours lié à celui de Gonzalve. Je dois suivre ses pas partout où le destin le conduira. Ma vie sera trop courte pour lui prouver la constance de mon amour ; je m’attacherai à lui jusqu’au tombeau.

Si le ciel nous reconduit près de vous, je vous reverrai, si vous revoyez mon époux ; vous serez mon père si vous consentez à être le sien. Sinon, je le jure aux pieds de l’éternel, commencez dès à présent à m’oublier ; commencez à me croire morte, si ce n’est par la nature, ce sera par votre opiniâtreté qui m’éloignera à jamais de vous. Mais j’espère dans les faveurs du ciel… J’espère retrouver bientôt un père et une mère dont la tendresse affectueuse effacera le souvenir du passé.

Dans deux jours je serai réunie à mon époux, le ciel aura entendu et béni nos serments. Mais que ne m’est-il donné, en le pressant sur mon cœur, de partager ses douces caresses avec les auteurs de mes jours. Hélas ! que le ciel m’exauce ! Qu’il ramène mon époux et moi près de leur père ; que nos deux cœurs unis pour toujours goûtent le bonheur de voir leurs enfants sur les genoux de leurs aïeux ! Qu’il me permette de mêler mes pleurs et mes joies aux sympathies affectueuses de ma mère !

C’est le vœu le plus ardent de celle qui aime encore à se croire votre fille affectionnée. »

LOUISE.

14 juin 1812.

Cette lettre plongea l’épouse de Saint-Felmar dans un excès de douleur qui mit sa vie en danger. Le double coup qui venait de la frapper affecta son corps encore plus que son esprit. Sa santé s’affaiblit peu à peu et son orgueilleux époux se vit bientôt sur le point de voir une troisième victime sacrifiée à son ambition.

Il dissimula pendant quelque temps l’irritation dans laquelle l’avait jeté la lettre de sa fille. Mais dès qu’il vit son épouse rétablie, toutes ses passions se ranimèrent plus vivement que jamais. Il accusa hautement Gonzalve de lui avoir enlevé sa fille et jura de la recouvrer, dût-ce être au prix de son sang.

Il lui écrivit de la manière la plus outrageante ; et au moment de partir pour Chateauguay il mit ordre à ses affaires, afin de prévenir quelque coup imprévu. Cette précaution n’était pas inutile, vu les criminels desseins qu’il convoitait. Car il se proposait de détruire son ennemi, s’il ne parvenait à lui arracher sa fille.

Ayant fait venir un notaire, il la déshérita dans toutes les formes, et maudit le mariage qu’elle pourrait contracter avec Gonzalve. Ces dernières dispositions étant finies, il partit la rage et la vengeance dans le cœur.

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