‹ Les Fiancés de LochesChapitre 35 sur 44 · Scène III

Scène III

Gévaudan, Alfred, Laure, puis Saint-Galmier, Plucheux et Deux Gardiens, puis Le Mélodiste’'

Laure.

Saint-Galmier !

Gévaudan.

Sapristi !… j'aurais voulu éviter cette rencontre !… Comment lui dire ? C'est très délicat !… j'aurais préféré traiter ça par lettre…

Plucheux, paraissant au fond, avec Saint-Galmier, suivi des deux gardiens.

Oui, M. le docteur !… ils sont ici…

Le gardien porte la table à l'avant-scène à gauche ; Plucheux a apporté la chaise, qu'il place à gauche de la table, les deux objets profil au public.’'

Saint-Galmier, une serviette d'avocat sous le bras.

Ah bien ! pas de crise, rien ?

Plucheux.

Non ! l'autre dame seulement !… On est en train de l'arroser !

Saint-Galmier.

Ça ne lui fera pas de mal !…

Plucheux remonte et reste au fond ainsi que le gardien pendant ce qui suit.’'

Gévaudan.

Mon cher Saint-Galmier…

Saint-Galmier., posant sa serviette sur la table

Asseyez-vous !

Gévaudan.

J'allais vous le dire !… (S'asseyant ainsi que Laure et Alfred sur des tabourets, face à Saint-Galmier.) Mon cher Saint-Galmier… les jours se suivent et ne ressemblent pas…

Saint-Galmier.

C'est bien ! attendez que je vous questionne !

Gévaudan.

Eh bien, j'aime autant ça !… (À Laure et Alfred.) Je lui répondra !… c'est plus commode !

Saint-Galmier, tirant un papier de sa serviette qu'il dépose sur la table et s'asseyant.

Il faut d'abord que j'interroge le dossier !

Gévaudan.

Il n'a pas l'air de faire attention à nous !

Saint-Galmier, parcourant ses papiers.

Voyons !… (Lisant.) "Famille Choquant… Delirium tremens… résultat d'une ivrognerie invétérée."

Laure, à Gévaudan.

Je t'assure que tu devrais aborder la question.

Gévaudan.

Tout à l'heure !… il est en train de dépouiller sa correspondance !

Saint-Galmier, à Gévaudan

Dites donc ! Choquart ! Choquart aîné !

Gévaudan, à part, regardant autour de lui ainsi que Laure et Alfred.

Il appelle quelqu'un ?

Saint-Galmier, répétant

Choquart !

Gévaudan.

Eh bien ! où est-il cet animal de Choquart ! Hé ! Choquart !

Laure et Alfred

Choquart !

Saint-Galmier, à Gévaudan

Qu'est-ce que vous avez à appeler Choquart ? C'est à vous que je parle ?

Gévaudan.

Àmoi ? (À part.) Pourquoi diable m'appelle-t-il Choquart !

Saint-Galmier.

Dites-mois, est-ce l'absinthe ou l'alcool qui vous a mis dans cet état-là ?

Gévaudan.

Quoi ?

Saint-Galmier.

Eh bien, oui !… avec quoi vous soûlez-vous ?

Tous Qu'est-ce qu'il dit ?

Gévaudan, à part.

Je crois que c'est lui qui est soûl !

Saint-Galmier.

Vous ne m'entendez pas, Choquart ?

Gévaudan.

D'abord, je vous prie de ne pas m'appeler Choquart.

Saint-Galmier, se soulevant.

Mon ami, je vous appelerai comme il me plaira.

Gévaudan, se soulevant également

Ah ?… ah ?… Eh bien, c'est bon ! (Se rasseyant. — À Laure et à Alfred.) Ça m'est égal, je l'appelerai Tartempion !

Saint-Galmier.

Voyons, Choquart !

Gévaudan.

Quoi, Tartempion ?

Saint-Galmier.

Tartempion ! (à part.) Pauvre garçon ! (Doucement.) Appelez-moi docteur ! (À part.) Je vais le mettre sur son dada, pour voir dans quel état il est ! (Haut.) Eh bien, Choquart ?

Gévaudan.

Quoi, Tartempion !

Saint-Galmier, à part.

Il y tient ! (Haut.) Voyons… avez-vous toujours vos idées de mariage ?

Alfred, bas à Gévaudan.

Vas-y !… il te tend la perche !

Gévaudan, se levant.

C'est embêtant d'être l'aîné ! C'est toujours moi qui porte la parole ! (Allant à Saint-Galmier.) Mon Dieu, mon Dieu, mon cher Saint-Galmier, je vous l'ai dit : les jours se suivent et ne se ressemblent pas !… (Saint-Galmier lui retourne la paupière avec le doigt et lui regarde dans l'œil.) Qui trop embrasse mal étreint ! Tel dit blanc aujourd'hui et noir le lendemain.

Saint-Galmier, à part.

Ah ! il est bien atteint ! (À Gévaudan.) Tirez la langue !

Gévaudan.

Ah ! il faut que… (À part.) enfin, je veux bien lui faire cette concession… (Tirant la langue et parlant.) Or donc, mon cher Saint-Galmier… (À part.) Sapristi ! ce n'est pas commode pour parler…

Saint-Galmier, lui regardant la langue.

Voyons !… la langue est belle !

Gévaudan, s'inclinant, la langue pendante tout en parlant.

e la tiens de ma mère !…

Saint-Galmier.

Rentrez ça !

Gévaudan.

Merci !… Je recommence par dire que ma sœur vous trouve charmant…

Saint-Galmier, lui montrant ses mains

Combien de doigts ?

Gévaudan.

Eh ! bien, cinq ! vous ne les voyez donc pas ! (À part.) Je le crois un peu toqué ! (Haut.) Enfin je viens vous dire la chose en deux mots…

Saint-Galmier.

Attendez !… Allez vous asseoir. (À part.) Je vais leur appliquer mon système ! la guérison des maladies nerveuses par la danse !… (À Plucheux qui est toujours au fond.) Faites venir le mélodiste.

Gévaudan, qui ne comprend pas.

Le mélodiste ?

Saint-Galmier, à part.

C'est un traitement souverain !… J'ai remarqué qu'en faisant sauter ou danser le malade…

Plucheux, rentrant au fond suivi d'un gardien qui tient un cornet à pistons.

Voilà le mélodiste.

Il sort.’'

Saint-Galmier, au gardien

Bien ! une polka, s'il vous plaît…

Le gardien, derrière Saint-Galmier, se met à jouer une polka.’'

Gévaudan.

Il va nous donner un concert ?…

Saint-Galmier, à Gévaudan.

Maintenant expliquez-moi votre affaire…

Gévaudan.

Mais monsieur joue.

Saint-Galmier.

Ça ne fait rien !

Gévaudan, parlant pendant que le cornet à pistons joue.

Enfin ! je veux bien moi !… mais ce n'est pas poli !… Or donc, nous sommes venus, mon frère, ma sœur et moi… Sapristi, que c'est difficile de parler en musique.

Saint-Galmier.

Dansez !

Gévaudan.

Hein ?

Saint-Galmier.

Quand vous me parlez, habituez-vous à danser.

Gévaudan.

Quel braque ! (Dansant tout en parlant.) Eh ! bien, voilà mon cher Saint-Galmier… Certainement votre famille est très honorable… et nous aurions été enchantés d'en faire partie ! Mais nous avons réfléchi… nous ne nous marions plus. Je le disais justement tout à l'heure à M. le maire.

Tout en dansant, il envoie un renfoncement à Plucheux, qui le dos tourné, ne s'attend à rien et manque de tomber.’'

Saint-Galmier.

M. le maire ?

Gévaudan, dansant.

Et puis, s'il faut vous le dire, mon frère ne trouve pas Rachel jolie.

Alfred, s'avançant en dansant.

Pardon, je n'ai pas dit ça !… J'ai dit que je la trouvais un peu fanée pour moi… Voilà tout !

Gévaudan, dansant toujours

Pardon !… Tu ne l'as pas dit !… Tu m'as fait comprendre que tu n'en voulais pas !

Alfred, même jeu

C'est pas la même chose ! Tu nous fais toujours dire ce qu'on ne dit pas !

Laure, s'avançant entre eux deux, en dansant

Je vous en prie ! ne vous disputez pas !

Alfred.

Eh ! c'est lui qui…

Gévaudan.

Non ! c'est le petit !… (Ils dansent ainsi quelque temps tous trois, en se chamaillant au son de la musique, puis éreintés ils s'effondrent sur leurs tabourets.) Ouf ! que j'ai chaud !

Saint-Galmier., à part

Comme la danse amène le calme dans leurs esprits ! (À Gévaudan, à Alfred et à Laure.) Ça va mieux, n'est-ce pas ?… Ça vous repose.

Gévaudan.

Ça repose ! Oui !… Ça repose en fatiguant !

Alfred et Laure Oh ! oui !… Ouf !

Saint-Galmier, au cornet à pistons.

Vous pouvez vous retirer !

Le mélodiste sort pendant que Plucheux et le gardien reportent la table et la chaise au fond et rangent les tabourets occupés par les Gévaudan.’'

Gévaudan, à Saint-Galmier

Dites donc !… au moins, vous ne nous en voulez pas de ce que je viens de vous dire ?

Saint-Galmier.

Gévaudan.

Eh bien ! puisque tout est rompu, nous n'avons plus qu'à prendre congé de vous… (Lui serrant la main.) Mon cher Saint-Galmier…

Laure et Alfred, remontant.

Au revoir ! au revoir !

Saint-Galmier.

Comment au revoir !… mais on ne sort pas d'ici comme ça !… il faut d'autres formalités !

Gévaudan.

Encore !… (À part.) Il y a donc aussi des formalités pour les ruptures !

Saint-Galmier, à part

Ils sont bons !… ils veulent s'en aller comme ça !… (Appelant.) Plucheux !

Plucheux, venant du fond avec le gardien.

Monsieur !…

Gévaudan.

Tiens ! le maire.

Saint-Galmier

Une douche écossaise à la femme, un bain chaud pour Choquart aîné, et un bain froid pour le petit Choquart ! (Aux Gévaudan.) Allez vous baigner.

Tous

Hein !

Alfred.

Comment, nous baigner !

Gévaudan.

Laisse donc ! C'est une des formalités de la rupture ! Le bain est évidemment un symbole pour nous dire que notre mariage est dans l’eau.

Plucheux.

Allons, venez vous déshabiller !… je vais vous préparer vos bains.

Alfred.

Comment ! c'est le maire qui prépare les bains !

Gévaudan.

Qu'est-ce qui t'étonne ?… Tu n'as donc jamais entendu parler des bains de mer…

Plucheux.

Allons ! venez !

On fait sortir Gévaudan, Laure et Alfred par le fond.’'

Saint-Galmier.

Vite ! préparez les bains !

Plucheux.

Voilà ! voilà !

Il va à une baignoire et ouvre le robinet.’'

Saint-Galmier.

Celui-ci frappé, un bain frappé… oui, ça sera bien comme ça, (Allant à l'autre baignoire.) et celui-ci très chaud, ce qu'il y a de plus chaud. (Retournant à l'autre bain.) Voyons celui-là… très bien, ce n'est pas un bain, c'est un sorbet… et celui-ci ?…

Plucheux.

Cinquante degrés de chaleur, si ça ne suffit pas…

Il éclabousse Saint-Galmier.’'

Saint-Galmier.

Faites donc attention…

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