Partie I · 01
On voyait, vers le milieu de l’année 1840, sur l’un des versants du Jura, non loin des frontières du canton de Genève, une modeste maison de paysan. Isolée d’un village assez considérable, cette demeure, à demi cachée par quelques noyers gigantesques, conservait l’apparence rustique qu’elle devait à ses premiers propriétaires : bâtisse de pierres de roche reliées par un ciment grossier ; toiture de tuiles moussues, à pans très-inclinés, qui, se prolongeant de quelques pieds au delà de l’aplomb des murailles, formaient ainsi, sur deux faces du logis, une sorte de galerie couverte et extérieure, soutenue par des piliers où s’enroulaient de vieux ceps de vigne ; un mur de pierres sèches, à hauteur d’appui, maintenait les terres du jardinet, clos d’une haie d’aubépine et disposé en plates-bandes de divers légumes alors en pleine végétation ; des touffes de rosiers des quatre saisons, seule espèce jadis connue en ces lieux agrestes, formaient des buissons fleuris à l’angle des carrés de plantes potagères, entourés de vieux arbres fruitiers taillés en quenouille. Une douzaine de poules picoraient dans le jardin, divisé en deux parties égales par une allée bordée de buis conduisant à la maison, composée d’un rez-de-chaussée surmonté d’un grenier.
On entrait d’abord dans une cuisine, dont les ustensiles peu nombreux brillaient d’une extrême propreté : un lit à baldaquin, garni de ses rideaux de serge verte, un buffet surmonté d’un dressoir, rempli de poteries grossières, une grande armoire de noyer à ferrures luisantes, quelques escabeaux, une table à manger, meublaient cette pièce assez vaste, éclairée par l’ouverture du battant supérieur de la porte et par une étroite fenêtre près de laquelle se tient assise à côté de son rouet, qu’elle laisse alors immobile, une vieille femme portant l’ancien costume des paysans des environs de Paris, et le bonnet ceint d’un mouchoir à carreaux rouges rayés de blanc ; quoique âgée de plus de soixante ans, elle semble encore très-alerte et d’une santé florissante ; sa physionomie est vive et ouverte. Geneviève (c’est son nom), un crayon à la main, s’occupe d’écrire et de chiffrer dans un carnet placé sur son genou, levant de temps à autre les yeux au plafond, afin de rassembler ses souvenirs ; enfin elle additionne une seconde fois la colonne de chiffres, puis se dit avec un accent de surprise :
― Quarante-neuf francs et huit sous ! C’est un gros mois, un bien gros mois ! Est-ce que j’aurais fait une erreur ?
Geneviève calcule de nouveau et reprend :
— Non, il n’y a pas d’erreur, je viens de recommencer à compter par le bas de la colonne, et je retrouve encore mes quarante-neuf francs et huit sous ! C’est égal, j’en suis pour ce que j’ai dit… c’est un bien gros mois ! Pourtant ce n’est pas ma faute si… Enfin… allons porter mon livret à mon fieu.
L’appartement voisin où entra Geneviève offrait un singulier contraste avec l’extérieur agreste de la maison : un riche tapis, dont le temps a fait pâlir les couleurs jadis éclatantes, couvre le plancher ; les murs sont tapissés d’un papier amarante sur lequel se détache la bordure dorée de plusieurs tableaux : l’un d’eux, placé en évidence, est le portrait d’un homme à cheveux blancs ; sa figure est remplie de franchise, de bonhomie ; son regard brille d’une rare intelligence. Un autre tableau représente un magnifique cheval de chasse, type achevé du hunter, ainsi que disent les Anglais ; son élégant cavalier porte l’habit écarlate, des culottes de daim et des bottes à revers. Au-dessous du cadre, on lit dans un cartouche : Colonel-Thornton (nom du cheval et non pas celui du cavalier). Une autre peinture hippique offre l’image d’une jument de course du sang le plus pur et d’une beauté merveilleuse. Son nom, Miss-Alicia, est aussi écrit sur le cadre ; le jockey qui la monte est vêtu d’une casaque orange comme sa toque. Enfin, plusieurs vues du fond du lac Léman, prises des environs de Lausanne, et peintes avec talent, avoisinent ces différents tableaux. Un piano droit, une bibliothèque remplie de livres, un chevalet supportant l’ébauche d’un paysage, une table où sont rangés les objets d’une écritoire de voyage d’un grand luxe ; enfin, quelques autres épaves d’une grande splendeur déchue ornent cette pièce assez vaste, servant de salon et communiquant à une chambre à coucher, fort simplement meublée, mais où l’on remarque, près d’un petit lit en fer, les nombreux flacons et ustensiles d’un nécessaire de toilette en or ciselé.
L’habitant de cette demeure se nomme Charles Delmare, et, lors de l’entrée de Geneviève, assis devant son chevalet, il s’occupe de peindre. Il est âgé d’environ quarante-cinq ans ; ses cheveux bruns commencent à grisonner vers les tempes ; ses traits, autrefois d’une beauté remarquable, ont conservé, malgré l’atteinte des années, la distinction, la pureté de leurs lignes ; sa noble et attrayante physionomie est empreinte d’un caractère de mélancolie trop accusée par la contraction de ses sourcils noirs et par certains plis du front, pour n’être pas habituelle ; l’ardeur du soleil, l’âpreté de l’air des montagnes, ont bruni, hâlé son teint naturellement pâle ; sa stature est élevée, svelte, robuste. Il est vêtu d’une veste de chasse et d’un long gilet de velours brun de même étoffe que son pantalon, et chaussé de gros souliers recouverts par des guêtres de couleur fauve ; ses habits, quoique d’une extrême propreté, sont lustrés par un long usage ; des boutons d’or attachent le poignet de sa chemise à larges raies bleues, qui cache à demi sa main dont la blancheur, les ongles roses et polis témoignent d’un soin extrême de sa personne.
Nous l’avons dit, Charles Delmare ébauchait un paysage en s’inspirant d’une étude peinte par lui d’après nature. Il accueillit d’un bienveillant sourire la venue de Geneviève, en lui disant :
— Que me veux-tu, nourrice ?
— Je te dérange peut-être, mon fieu ? — répond la bonne femme avec une familiarité presque maternelle ; — mais on dit : « Les affaires passent avant tout… » Je t’apporte nos comptes du mois…
— Très-bien… assieds-toi là.
— C’est inutile… j’aurai bientôt fait de…
— Assieds-toi… tu es, malgré ton âge, debout du matin au soir, allant et venant, travaillant sans cesse ; il faut que tu aies une santé de fer, ou plutôt, il faut que tu me sois aussi affectionnée, aussi dévouée que tu l’es, ma pauvre Geneviève, pour endurer, depuis bientôt trois ans, de pareilles fatigues, sans jamais te plaindre !
— Pardi ! voilà-t-il pas le Pérou ? Tenir le ménage d’un homme seul ! surtout lorsqu’il est aussi facile à servir que toi… toujours bon, toujours avenant, toujours satisfait ; on dirait que tu es mon obligé… ma parole d’honneur ! et que tu n’as eu de ta vie d’autre domestique qu’une vieille mère Bobie comme moi ! tandis qu’autrefois, tu étais…
Geneviève n’achève pas sa phrase, étouffe un soupir et ajoute :
— Au fait ! il vaut mieux ne pas parler du passé. Enfin, voici tes comptes… le mois est fort… je t’en avertis… mon pauvre fieu… Ah ! dame, oui, attends-toi à un mois terriblement fort !
— Oh ! oh ! madame Geneviève, dit Charles Delmare en souriant, vous voulez donc ma ruine ?
— Allons ! c’est ça, mets-toi à rire ! quand il s’agit de quelque chose d’aussi sacré que les comptes d’un mois terrible ! Es-tu impatientant, va !
— Ne te fâche pas, nourrice, je reconnais mes torts ! Je ne devais pas plaisanter sur le compte de ce mois… terrible… Voyons, quel est le chiffre de nos dépenses ?
— Quarante-neuf francs et huit sous… Eh bien, trouves-tu qu’il y ait de quoi rire maintenant… hein ?
— Non, ma foi, et, sérieusement, je m’étonne de ce que…
— De ce que le chiffre est si gros ? À la bonne heure, voilà qui est au moins prendre souci de tes intérêts… Eh ! mon Dieu, mon pauvre fieu, moi aussi, j’ai été étonnée de ce gros chiffre ! si étonnée, que plusieurs fois j’ai recommencé mon addition pour m’assurer que je ne me trompais pas… mais, d’un autre côté, il faut dire que le ressemelage de l’une de tes paires de souliers (ils sont maintenant aussi bons que des neufs !) entre dans notre compte pour la somme de quatre francs et cinq sous !… Il y a aussi un achat de trois francs et dix sous de finette, employée à doubler de nouveau l’une de tes vestes… ça fait près de huit francs ; et dame, vois-tu, le total monte fièrement vite, lorsque ça va par des trois et des quatre francs à la fois !
— Digne et excellente femme, reprend Charles Delmare : — depuis le temps que tu es ma ménagère, je devrais m’habituer à tes prodiges d’ordre, d’économie ; cependant je m’étonne aussi sincèrement aujourd’hui qu’il y a trois ans, de ce que, grâce à toi, nous puissions vivre de si peu !
— Mais, mon Charlot, réfléchis donc que tu déjeunes d’une tasse de lait et de quelques fruits ; que tu dînes des légumes de notre jardin, des œufs de nos poules ; que tu bois de l’eau de notre fontaine ; que tu ne manges pas, j’en suis sûre, une demi-livre de pain par jour. Sais-tu notre plus grosse dépense ? C’est le savon… parce que, sans reproche, tu es comme un déchaîné pour ce qui est du linge blanc ; mais, heureusement, le ruisseau coule au bout de notre clos, et j’ai encore bons bras au savonnage et bons yeux au repassage ; enfin, est-ce que tu ne dînes pas au moins deux ou trois fois par semaine au Morillon, chez cette brave famille Dumirail ? C’est encore là une fameuse économie… à quoi tu ne songes pas ! Et tu t’étonnes de ne pas dépenser davantage !… Ah ! mon pauvre fieu ! mon pauvre fieu ! tu n’as jamais su… et tu ne sauras jamais, vois-tu, ce que c’est que l’argent, et tu devrais pourtant le savoir, toi qui as mangé une fortune de plus de cent mille livres de rente… Bonté divine ! j’en ai la chair de poule quand j’y songe… cent mille livres de rente !…
— Que veux-tu, Geneviève ! « Les enfants sont généralement ce que les parents les font, » a dit un sage, et le sage avait raison ; mon excellent père m’adorait… — ajoute Charles Delmare jetant un regard attendri sur le portrait du vieillard à cheveux blancs. — Artisan de sa fortune, puisqu’il servait les maçons avant de devenir maître maçon, puis entrepreneur millionnaire, mon père mettait en moi son orgueil ; il vivait de peu par habitude, par goût, et j’étais son luxe, comme il disait. Le fils d’un grand seigneur n’a pas été plus soigneusement élevé que moi ; j’avais un gouverneur, les meilleurs professeurs de Paris ; mon appartement était splendide et complet, tandis que mon père occupait une seule chambre, à peine meublée d’un lit de fer, d’une table et de quelques chaises !…
― Pauvre cher monsieur ! il prétendait qu’il étouffait dans une chambre où il y avait des rideaux… c’était son idée, — reprend Geneviève, — sans compter qu’il aurait craint de brûler l’étoffe des beaux meubles avec le feu de sa pipe ou de salir les tapis en crachant dessus, vu qu’il chiquait abominablement, le digne homme ! Il était, du reste, en tout et pour tout, la simplicité en personne ; il avait pris un fameux cuisinier à cause des déjeuners, des dîners qu’il t’engageait à donner à tes amis… mais, quant à lui, il ne voulait rien autre chose que mon pot-au-feu à la bonne femme, avec un haricot de mouton ou du salé aux choux, son petit morceau de marolles par là-dessus, et il dînait comme un roi ! Il ne souffrait autour de lui d’autre domestique que moi, et il te donnait des gens pour te servir ; il sortait toujours à pied, avec ses gros souliers, son parapluie à carreaux sous le bras, tandis qu’à dix-huit ans, tu avais six chevaux dans ton écurie et deux mille francs par mois pour tes menus plaisirs.
— Oui, et, lorsque je lui disais : « Mon père, me voici pourtant à l’âge de choisir une carrière ! » que me répondait l’excellent homme dans son aveugle tendresse ? « Toi, mon enfant, prendre un état, travailler ? Allons donc ! tu plaisantes ! est-ce que je n’ai pas, moi, travaillé comme un manœuvre, mis sou sur sou pendant trente ans, afin que tu jouisses de la vie sans t’occuper de rien que de t’amuser ? On prend un état quand on a sa fortune à faire, la tienne est faite, profites-en largement ; tu ne sais pas le plaisir que j’ai, lorsque je me promène aux Champs-Élysées, ma pipe à la bouche, mes mains dans mes poches, et que je te vois conduisant ton phaéton, ou passer à cheval suivi de ton petit groom, et que tout le monde se retourne pour admirer ton cheval ou ton fringant équipage ! »
— C’est vrai, c’était là son plaisir, — ajouta Geneviève. — Combien de fois ce cher homme ne m’a-t-il pas dit en rentrant et se rengorgeant : « Ce n’est pas parce que je suis son père, mais mon Charles est le plus beau garçon de Paris !… et, parmi tous ces mirliflors des Champs-Élysées, ducs ou marquis, il n’en est pas un qui ait une plus jolie figure, une plus jolie tournure, de plus beaux chevaux que mon Charles ! Oui, oui, le fils de l’ex-maçon enfonce les ducs et les marquis, car il a l’air d’un prince. Sais-tu, Geneviève, que des dames charmantes se sont retournées à deux fois pour regarder passer mon garçon ? »
— Nourrice, nourrice, songe à mes cheveux gris ! — reprend Charles Delmare avec un sourire mélancolique ; — ils sont déjà loin, bien loin les beaux jours de ma jeunesse !
— Ça n’empêche pas que j’aime toujours à me rappeler ce temps là, moi !… ton brave homme de père était si heureux !… « Tu ne sais pas, Geneviève, — me disait-il d’autres fois en rentrant aussi fier que s’il avait la croix d’honneur, — tu ne sais pas ? Tantôt mon garçon m’a aperçu de loin aux Champs-Élysées ; pourtant, foi d’honnête homme, je ne me mettais pas en évidence, de peur d’être vu de lui et de le déranger dans sa promenade… je fumais ma pipe dans la seconde contre-allée, suivant de loin et de tous mes yeux mon Charles que j’admirais, lorsque, par hasard, il me reconnaît ; il descend aussitôt de cheval, le donne en main à mon domestique, accourt à moi, bon gré mal gré me prend le bras… Je veux mettre ma pipe dans ma poche ! Ah bien, oui ! il s’y oppose, me force de continuer de fumer puisque c’est mon plaisir, et nous avons, ma foi, bras dessus, bras dessous, monté et descendu deux fois l’avenue des Champs-Élysées comme une paire d’amis ! — Avouez, monsieur, — disais-je à ton père, avouez qu’en ce moment-là, tenant votre fieu sous le bras, le roi n’était pas votre maître ? — Ah ! bigre, non ! me répondait le cher homme ; — je tenais mon parapluie au port d’armes, je me redressais, je me grandissais, je tâchais de marcher au pas de mon garçon… « C’est mon fils ! » avais-je l’air de dire à tout ce beau monde de la promenade ; « c’est mon fils ! c’est mon Charles… « aussi beau qu’il est bon… car il ne rougit pas de son père, le brave enfant ! »
— Rougir de lui !… — dit vivement Delmare ! — rougir de lui ! Ah ! si désordonnée qu’ait été ma vie… j’ai chéri, vénéré mon père, jusqu’au jour où ce malheureux duel…
Mais Delmare s’interrompt et étouffe un soupir, tandis que sa nourrice continue ainsi :
— Dame ! mon pauvre fieu, ce malheureux duel a été encore une preuve de plus de ton attachement pour ton père… Vous étiez tous deux au spectacle… Un godelureau est insolent envers ce cher homme, à cause de sa chique ; tu prends sa défense et tu glisses ta carte au godelureau, en lui disant tout bas : « Monsieur, qu’en présence de mon père tout paraisse terminé entre nous… » — Ton pauvre père, dupe de ce raccommodement, est rassuré, si complétement rassuré, qu’en rentrant il me dit, moitié pleurant, moitié riant : « Tu ne sais pas, Geneviève ! Est-ce que, ce soir, mon Charles ne voulait pas se battre pour moi ! Faut-il qu’il m’aime… brave enfant !… Faut-il qu’il m’aime… Mais, Dieu merci ! tout est arrangé… le godelureau lui a fait des excuses. » — Notre digne homme va se coucher par là-dessus, et, le lendemain, vers midi, l’on te rapportait à la maison, sans connaissance, avec un grand coup d’épée à travers le corps… Ton père sortait de déjeuner… il était replet, très-sanguin… il te voit étendu sur une civière, tout pâle, sans mouvement ; il te croit mort, pousse un cri et tombe à la renverse, frappé d’une apoplexie foudroyante, a dit le médecin.
— Hélas ! ― reprit Charles Delmare profondément attristé, — j’ai eu malheureusement dans ma vie deux duels : l’un a causé la mort de mon père qui me croyait tué… l’autre m’a séparé pour toujours de la femme que j’ai le plus tendrement aimée !… Ah ! que de souvenirs me rappellent ces deux faits douloureux au début et au terme de ma jeunesse ! que de souvenirs, Geneviève !… Il me semble qu’en ce moment le passé tout entier se représente à mon esprit !
Et Delmare, s’accoudant sur son genou, appuyant son front dans sa main, tomba dans une rêverie profonde.