‹ Les Fils de familleChapitre 2 sur 108 · Partie I · 02

Partie I · 02

Charles Delmare, en s’absorbant dans une rêverie profonde, avait dit à Geneviève qu’au moment où il lui parlait, il lui semblait voir apparaître à son esprit tous les événements survenus entre le début et le terme de sa jeunesse. Il se trouvait, en effet, sous l’impression de ce singulier phénomène psychologique, grâce auquel notre mémoire nous retrace parfois instantanément une foule de faits dont l’accomplissement a duré des années.

Ainsi, à la mort de son père, sincèrement pleuré, Charles Delmare se voyait l’héritier d’un patrimoine considérable, qu’il devait follement dissiper, en vertu de cet axiome généralement si juste : « Les enfants sont ce que leurs parents les font. » N’avait-il par été, dès son enfance, habitué au luxe, à la fainéantise, à la prodigalité, à l’insouciance de l’avenir ? à ne compter ses jours que par les amusements ? Son père, aveugle en sa tendresse, déplorable éducateur, mettant son orgueil dans la splendeur dont brillait son fils, n’avait-il pas développé, surexcité, chez cet adolescent, les insatiables appétits du superflu, sans réfléchir que, devenu libre de ses actes, maître de ses biens, un jeune homme ardent au plaisir, indifférent de la dépense, parce qu’il ignore au prix de quels rudes labeurs on acquiert une honorable richesse, doit être doué d’une rare fermeté, pour refréner ses entraînements de toutes sortes et ne point courir à une ruine certaine ?

Charles Delmare, de plus en plus sous l’obsession de ses souvenirs, voyait miroiter à ses yeux ces années de fête et de magnificence pendant lesquelles on le citait comme l’un des princes de la jeunesse dorée de son temps, malgré sa naissance plébéienne, tache originelle qu’il rachetait par sa distinction et son élégance, son faste et sa générosité, son bon goût et sa bonne grâce, son esprit et sa bonté, sa bravoure et son adresse à tous les exercices du corps. Intrépide et adroit cavalier, pas un gentleman-rider ne le primait pour courir un steeple-chase ; ses chevaux de course étaient renommés pour leurs victoires hippiques ; on admirait la beauté de ses attelages, venus à grands frais d’Angleterre ; on vantait la tenue irréprochable de sa maison, l’excellence de son cuisinier, les merveilles de son argenterie, digne des plus beaux temps de la renaissance et exécutée pour lui d’après ses dessins ; car, heureusement doué par la nature, il aimait et pratiquait les arts, au milieu des désordres de sa vie.

Charles Delmare voyait apparaître à ses yeux, à travers la pénombre mystérieuse d’un passé lointain, un essaim de femmes charmantes, doux et chers fantômes de son amoureuse jeunesse ; toutes lui souriaient ; car, toujours loyal, bon et surtout reconnaissant, jamais une noirceur, un procédé blessant, une indiscrétion, en un mot, jamais une ingratitude de sa part n’avait froissé le cœur de ses maîtresses, et en lui l’ami sûr et dévoué succédait à l’amant. Il était, comme on dit, très à la mode ; on lui savait de nombreuses bonnes fortunes, mais rarement on pouvait, grâce à son secret impénétrable, les désigner par leur nom ; enfin, grâce à son tact parfait et à son peu de fatuité, bien qu’on l’eût surnommé le beau Delmare, il ne succombait point sous ce surnom, ordinairement véritable brevet de ridicule.

Charles Delmare, après cet éblouissant mirage de plusieurs années d’enivrements, se voyait un jour pensif et sombre. Sa vie, jusqu’alors pareille à un songe enchanté, avait son réveil, terrible réveil, la ruine !

Delmare, héritier de plus de deux millions, atteignait sa vingt-septième année ; il ne possédait plus de l’héritage qu’environ mille louis, ses chevaux, ses voitures, ses tableaux, son argenterie et son mobilier splendide.

Cependant, les débris de son opulence pouvaient encore le mettre à l’abri du besoin et lui assurer une modeste aisance ; un moment, il pensait à prendre cette sage résolution ; mais telle est l’insatiable soif de jouissances engendrée par la fièvre du luxe, que ceux que cette soif dévore la veulent assouvir jusqu’à l’épuisement de leurs suprêmes ressources. Aussi, Charles Delmare se décidait à dépenser jusqu’au dernier louis de son patrimoine et à se brûler ensuite la cervelle. Il puisait, dans cette lâche résolution, une sorte de sérénité sinistre, donnait un grand festin d’adieu à ses amis, leur annonçait son prochain départ pour un long voyage en Italie, et ajoutait que, démontant sa maison, il mettait en vente ses chevaux, ses voitures, son mobilier, etc., etc. De cette vente, il retira près de cinquante mille écus, la délicatesse de son goût, sa renommée de magnificence choisie doublant la valeur de tout ce qui provenait de lui. Il conservait seulement le portrait de quelques chevaux de prédilection, son piano, d’autres objets auxquels se rattachaient de tendres souvenirs ou un respect religieux. Parmi ceux-là, le vieux lit de fer où son père cherchait, durant sa vie, le repos de ses travaux du jour, humble couche où le maçon enrichi avait rendu le dernier soupir. Charles Delmare renfermait ces pieuses reliques dans un petit appartement, où, caprice bizarre, il comptait revenir se suicider à l’heure suprême de sa ruine. Puis, quittant Paris, et voyageant en grand seigneur, il parcourait l’Italie, redoublant de prodigalités, semblant s’acharner à précipiter sa ruine.

Durant ce voyage, grâce à sa réputation de magnificence et d’homme à la mode, colportée à Florence, à Naples, à Rome par les riches étrangers qui l’avaient connu à Paris, le beau Delmare eut de nouveaux succès dans ces villes de plaisir ; il en jouit avec une sorte d’avidité fébrile, désespérée, où le jetait la pensée de sa mort prochaine. Ses dernières ressources s’épuisaient de jour en jour ; il possédait cependant encore trente mille francs et était revenu de Florence à Genève, où il comptait résider quelque temps ; mais un événement imprévu venait changer le cours de sa destinée. Charles Delmare rencontrait, à bord du bateau à vapeur qui fait la traversée de Genève à Lausanne, une jeune femme qui devait lui inspirer l’amour le plus passionné qu’il eût jamais ressenti. Il apprenait que, venue de Paris depuis peu, elle habitait seule, près de Lausanne, un cottage où son mari, M. Ernest Dumirail, l’avait laissée jusqu’à l’automne, pendant qu’il parcourait en touriste intrépide quelques-unes des plus hautes montagnes de la Suisse.

Delmare se faisait aimer de madame Ernest Dumirail, et la trompait sur le véritable nom qu’il portait, craignant que sa réputation d’homme à bonnes fortunes ne fût parvenue jusqu’à elle et ne lui inspirât des doutes sur la sincérité de l’amour qu’il lui jurait. Il prenait le nom de Charles Wagner et se disait peintre. L’étude des beautés de la nature l’amenait en Suisse. Emmeline Dumirail, femme d’une beauté rare, d’un noble cœur, et jusque alors irréprochable, avait, avant d’oublier ses devoirs, longtemps et vaillamment lutté contre l’entraînement d’une séduction d’autant plus dangereuse, que le séducteur était passionnément épris. Le beau Delmare aimait comme il n’avait encore jamais aimé. Il oubliait sa ruine, ses projets de suicide, dans l’ivresse de cet amour partagé ; mais venait le moment où il devait commencer de pleurer avec des larmes de sang ses folles prodigalités. Un jour, Emmeline, éperdue d’épouvante, lui apprenait à la fois qu’elle était mère et qu’une lettre lui annonçait le retour de son mari. Trop loyale pour introduire hypocritement au foyer domestique l’enfant de l’adultère et n’osant braver la présence de M. Dumirail, elle proposait à Charles de fuir avec lui et de lui consacrer sa vie. Elle le croyait un pauvre artiste, elle-même ne possédait aucuns biens, n’ayant apporté en dot à son mari que sa beauté ; mais elle ne reculerait devant aucune privation, pourvu que son amant ne l’abandonnât pas. Charles Delmare, encore riche ou seulement encore possesseur d’une partie de sa fortune, eût considéré comme le plus doux des devoirs d’accepter l’offre d’Emmeline ; mais, complétement ruiné, il s’effrayait de l’abîme de misère où il entraînerait la femme qu’il avait perdue, s’il acceptait son dévouement : il s’efforçait de dissuader Emmeline de cette résolution désespérée. La malheureuse femme, attribuant le refus de son amant à la désaffection, fondait en larmes et lui adressait des reproches déchirants, lorsque soudain apparaissait M. Ernest Dumirail, inopinément de retour et témoin jusqu’alors invisible de cette scène navrante, il acquérait ainsi la preuve de son déshonneur, exigeait du prétendu Wagner une réparation par les armes, choisissait l’épée qu’il maniait habilement. Le duel avait lieu, et, quoiqu’il s’efforçât de ménager les jours de M. Ernest Dumirail en se tenant d’abord sur la défensive, le beau Delmare, entraîné malgré lui par l’ardeur du combat, frappait mortellement son adversaire et tombait lui-même grièvement blessé.

Charles Delmare, transporté, presque mourant de sa blessure, dans une chambre d’auberge, à Lausanne, et bientôt en proie au violent délire de la fièvre, demeurait plusieurs jours sans conscience de lui-même. Il apprenait, en revenant à lui, la mort de M. Ernest Dumirail par une lettre d’Emmeline, lettre écrasante, où le remords d’avoir, par sa coupable faiblesse, causé le meurtre de son mari, se joignait au désespoir de s’être perdue pour Wagner, homme sans cœur, sans foi, sans honneur, et à ce point méprisable qu’il avait refusé de partager le sort d’une femme dont il restait l’unique appui. Emmeline, accablant son séducteur des plus sanglants reproches, le maudissait et lui déclarait que jamais il n’entendrait parler d’elle ni de son enfant, s’il devait voir le jour.

Une révolution étrange s’opérait dans le caractère de Charles Delmare : il renonçait à ses projets de suicide ; il se résignait à vivre désormais obscurément, pauvrement, du peu qu’il lui restait : un capital d’environ vingt mille francs, seul débris de son opulence. Sa passion pour Emmeline, loin de s’éteindre par leur séparation, redoublait, accrue, sanctifiée par la paternité, sentiment dont il éprouvait pour la première fois le puissant empire. Désolé d’être méconnu de madame Dumirail, de passer à ses yeux pour un homme méprisable, tandis qu’il n’avait cédé qu’à des hésitations honorables, une pensée unique l’obsédait : retrouver la jeune veuve, la désabuser par des aveux complets, reconquérir son estime, son amour, et surtout jouir un jour de l’affection de cet enfant encore à naître et qui cependant, mystère insondable de l’âme humaine, devenait le but de l’existence de cet homme, existence jusqu’alors désordonnée.

Les recherches de Charles Delmare au sujet d’Emmeline étaient restées longtemps infructueuses. Il apprenait seulement qu’après la mort de M. Dumirail, tué, disait-on, en duel par un artiste inconnu, séducteur de sa femme, le beau-frère de celle-ci, M. Julien Dumirail, riche propriétaire, habitant le département du Jura, et sa sœur, madame San-Privato, femme du consul général de Naples à Paris, avaient refusé de revoir leur belle-sœur Emmeline, qui vivait dans une retraite ignorée.

L’insuccès de ses recherches ne décourageait pas Charles Delmare, n’affaiblissait en rien son amour pour la jeune veuve ou son désir passionné de l’affection de son enfant. Aussi, se rattachant de toutes les forces de son âme à cette double espérance, il y trouvait l’incessante occupation de sa vie, l’oubli de sa ruine et des privations qu’elle lui imposait, ou bien parfois il se rappelait son opulence passée. Il songeait avec de douloureux et stériles regrets que ces biens, si follement dissipés, auraient assuré la plus brillante existence à son enfant, désormais sans famille et répudié de tous, ainsi que sa mère.

Quelques années se passaient. Enfin, un jour, Charles Delmare rencontrait par hasard, dans l’une des promenades solitaires du jardin des Plantes, Emmeline Dumirail, accompagnée d’une petite fille de cinq ans d’une beauté ravissante. Éperdu de surprise et de joie, oubliant qu’il se trouvait dans un lieu public, Charles Delmare, fondant en larmes, tombait aux genoux de la jeune veuve, bouleversée, presque défaillante de stupeur, se saisissait de l’enfant, le couvrait de pleurs, de baisers délirants ; puis, en quelques mots empreints d’un irrésistible accent de sincérité, il avouait à Emmeline pourquoi, jadis, il avait pris le nom de Wagner ; comment il avait dû hésiter, dans sa ruine, à faire partager ses misères à une femme perdue par lui et pour lui ; enfin, quel changement cet amour inaltérable apportait dans sa vie autrefois si désordonnée. Madame Dumirail, émue, persuadée, parvenait à calmer l’exaltation de Delmare en lui promettant de le revoir, mais pas avant le lendemain. Elle eût été, ce jour-là, encore trop émue des suites de cette rencontre imprévue ; il se résignait à ce retard et regagnait sa pauvre demeure dans le ravissement de la beauté de sa fille : la paternité, jusqu’alors chez lui seulement instinctive, atteignait à son dernier terme d’expansion ; son amour pour Emmeline s’épurait, s’élevait ; il se sentait capable de ne plus voir en elle la maîtresse, mais la mère, et il se rendait chez elle, résolu de lui déclarer qu’à leur coupable liaison d’autrefois, déjà si terriblement expiée, succéderaient des relations pures, austères, pour ainsi dire sanctifiées par la présence de leur enfant.

Charles Delmare, sous l’impression de ces sentiments généreux, se rendait le lendemain chez madame Dumirail. Elle avait, depuis la veille au soir, quitté sa retraite avec sa fille, laissant pour son ancien amant une lettre déchirante où elle l’assurait qu’elle ne doutait plus de sa loyauté, de sa tendresse, mais qu’en le revoyant, le cruel souvenir de sa faute et du meurtre de son mari, dont elle était cause, se représentant à son esprit, avait réveillé ses remords à peine assoupis et jeté dans son âme un tel effroi, que, pour la première fois depuis la naissance de sa fille, cette innocente enfant, l’unique consolation de ses chagrins, lui apparaissait comme le vivant témoignage de sa honte et de son adultère. Emmeline suppliait Charles Delmare de ne plus chercher à la revoir, puisque entre lui et elle se dresserait toujours le spectre sanglant de son mari. Elle espérait enfin, en abandonnant pour toujours Paris, se dérober désormais à de nouvelles recherches.

Charles Delmare, d’abord frappé de stupeur, se livrait aux emportements d’un désespoir insensé, regrettant de ne s’être pas emparé de son enfant, trésor de sa vie. Peut-être il eût ainsi forcé Emmeline de rester près de lui. Impuissants regrets ! En vain l’opiniâtre résolution de retrouver les traces de la jeune veuve et de sa fille se changeait chez lui en une idée fixe, en une sorte de monomanie ; en vain elle lui donnait cette indomptable ténacité de volonté qui rend les monomanes presque certains d’atteindre leur but ; en vain il parcourait les environs de Paris, la France, le sac sur le dos, le bâton à la main, vivant de pain et d’eau, couchant sur la paille des auberges, afin de ménager le modique revenu de ses dernières ressources placées en viager. Ces nouvelles recherches demeuraient sans succès. Les années se passaient pour Charles Delmare dans une sorte de contemplation intérieure, grâce à laquelle il voyait, par la pensée, sa fille croître en beauté, en grâces, en vertus ; et, ainsi qu’à tous ceux qu’une idée fixe objurgue incessamment, le temps lui semblait s’écouler avec une incroyable rapidité.

Un jour, depuis peu de retour à Paris d’une excursion lointaine, Charles Delmare, jetant par hasard les yeux sur cette colonne des journaux où sont publiés les décès des habitants de la cité, lisait, parmi les adresses des personnes récemment trépassées : « Madame Ernest Dumirail, trente-six ans, rue de Ponthieu, 17. » Courir à cette adresse et s’informer de la fille de la morte, telle était la première pensée de Charles : il apprenait du concierge de la maison mortuaire que feu madame Ernest Dumirail avait habité la maison depuis quelques mois, ne sortant que pour aller visiter sa fille, âgée d’environ quinze ans, pensionnaire d’une institution située dans la même rue ; enfin, l’oncle de cette jeune fille, M. Julien Dumirail, habitant près la ville de Nantua, dans le département du Jura, était venu chercher sa nièce chez son institutrice, et l’avait emmenée avec lui. Charles Delmare, certain cette fois de revoir sa fille et de se rapprocher d’elle, se mettait en route pour les montagnes du Jura.

Ainsi que nous l’avons dit, et grâce à un singulier phénomène psychologique, Charles Delmare, plongé dans une rêverie profonde, venait, en quelques secondes à peine, d’évoquer à ses yeux les souvenirs de sa vie entière, après avoir dit à Geneviève :

— J’ai eu malheureusement deux duels l’un a causé la mort de mon père, qui m’a cru tué ; l’autre m’a séparé pour toujours de la femme que j’ai le plus tendrement aimée… Ah ! dans ces deux faits douloureux qui marquent le début et le terme de ma jeunesse… que de souvenirs… que de souvenirs ! Il me semble qu’en ce moment le passé tout entier se représente à mon esprit !

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