Partie I · 10
L’embarras, l’inquiétude, se lisaient sur la physionomie de Jeane et de Maurice ; une circonstance grave pouvait seule expliquer leur présence simultanée, à cette heure avancée de la soirée, dans l’appartement de M. et de madame Dumirail. Celle-ci, s’adressant à son fils :
— Tout à l’heure, ton père, en t’entendant frapper à la porte, me disait que tu ne pouvais venir plus à propos, mon ami. En effet, nous parlions de toi. Quant à Jeane, qu’elle soit la bienvenue, comme elle l’est toujours… Et maintenant, que voulez-vous, mes enfants ?
Jeane et Maurice se regardèrent à la dérobée ; les palpitations croissantes du sein de la jeune fille décelaient son trouble, son agitation. Maurice, après un moment de silence, dit à sa cousine, avec un accent de récrimination contre lui-même :
— Pourquoi donc hésitai-je ? Est-ce que nous avons à rougir de notre demande ?
Et, s’avançant vers M. et madame Dumirail, Maurice ajouta d’une voix ferme, en s’efforçant de contenir son émotion :
— Jeane et moi, nous nous aimons ; nous venons vous supplier, toi, mon père, toi, ma mère, de consentir à notre mariage, au nom de notre bonheur à tous deux. Est-ce vrai, Jeane ?
— C’est vrai, Maurice, — répondit la jeune fille d’une voix touchante et les yeux baissés.
Puis, les relevant et attachant sur M. et madame Dumirail son regard légèrement humide, regard limpide où se lisait la candeur, la sincérité de son âme, Jeane ajouta :
— Oui, j’aime Maurice autant qu’il m’aime… et, si vous consentiez à notre mariage, chère tante, cher oncle, je serais, je le crois, je le sens, une compagne digne de Maurice, digne de vous, qui m’avez recueillie orpheline et m’avez pu consoler de la perte de la plus tendre, de la plus vénérée des mères.
La démarche des deux jeunes gens devançait les vœux de leurs parents, et de cette démarche ceux-ci s’applaudissaient, très-surpris toutefois de ce que Jeane et Maurice précipitaient ainsi leur demande au lieu de la remettre au lendemain ; mais M. Dumirail, se réservant de pénétrer durant le cours de l’entretien le secret de cette précipitation, répondit :
— Mes enfants, notre tendresse est trop vigilante dans sa sollicitude pour que nous n’ayons pas observé que, depuis quelque temps, vous éprouviez l’un pour l’autre un sentiment plus vif que l’affection fraternelle… et cela presque à votre insu.
― Oh ! certainement ! — répondit naïvement Maurice, — car c’est tantôt, après la rentrée des foins, lorsque j’ai, en riant, proposé à Jeane de partager mon trône de luzerne, que ce partage de trône… a éveillé en moi une idée de mariage. Alors j’ai senti que je n’aimais plus Jeane comme ma sœur…
— Moi… de ce changement je m’étais aperçu avant toi, Maurice, — reprit Jeane avec une grâce ingénue et touchante. — Dès longtemps, j’avais des accès de tristesse sans cause ; je me les reprochais comme une ingratitude, parce que je n’ai pas le droit d’être triste ici, où l’on me comble de bontés. Puis je devenais de plus en plus embarrassée, troublée, Maurice, en ta présence.
— Quoi ! Jeane, tu m’aimais ? — s’écria impétueusément Maurice, — tu m’aimais… et tu ne m’en disais rien ?
— Je n’osais ; j’ignorais si tes parents consentiraient à notre mariage.
— Tu peux maintenant, chère Jeane, être rassurée à ce sujet, — reprit madame Dumirail, non moins touchée, non moins heureuse que son mari de la sincérité de l’amour des deux jeunes gens ; ton oncle et moi, nous avions déjà songé sérieusement à votre union, mes enfants, persuadés qu’elle vous offrirait toutes les chances de bonheur désirables, et justement tantôt nous nous sommes longuement entretenus de nos projets avec notre excellent ami M. Delmare.
— Que pense ce cher maître ? — dit Maurice ; — approuve-t-il vos projets ?
— Il les approuve de tous points, répondit M. Dumirail ; — le seul objet de notre discussion était la question de savoir s’il fallait, vu votre extrême jeunesse à tous deux, rapprocher ou éloigner l’époque de votre mariage.
— L’éloigner, mon Dieu ! Pourquoi ce retard ? — s’écria Maurice cédant à sa fougue habituelle. — Nous sommes très-jeunes ? Eh ! tant mieux ! nous nous aimerons plus longtemps ! Jeane, Jeane, dis à mon père que ce maudit retard serait…
— Calmez-vous, monsieur l’ouragan, calmez-vous, — reprit M. Dumirail en souriant et en interrompant son fils ; — la question n’est pas tranchée négativement… tant s’en faut ; mais, en attendant qu’elle soit résolue, vous pouvez, mes enfants, vous regarder comme fiancés.
Àces mots, l’expression d’une joie céleste semble rayonner sur les traits des deux jeunes gens ; de douces larmes coulent de leurs yeux, et, trop émus pour parler, s’agenouillant devant M. et madame Dumirail, ils baisent leurs mains dans l’effusion de leur tendre reconnaissance.
— Chers… chers enfants, — dit madame Dumirail, — répondant à leurs caresses et ne pouvant, non plus que son mari, retenir des larmes d’attendrissement, — Dieu bénira votre union comme il a béni la nôtre. Ainsi que nous, vous aimerez toujours cette retraite paisible, où nous avons trouvé, où vous trouverez le bonheur, existence moins brillante que tant d’autres sans doute, mais qui vous donnera la satisfaction de l’âme, l’estime, le contentement de vous-mêmes. Aussi, le jour où vous nous fermerez les paupières, nous vous quitterons sans angoisse ; Dieu vous protégera jusqu’à la fin.