Partie I · 11
Après quelques instants d’attendrissement causé par les touchantes paroles de madame Dumirail adressées aux deux fiancés, l’émotion de tous se changea en une douce quiétude de cœur ; M. Dumirail reprit :
— Vous le voyez, mes enfants, nos projets s’accordaient avec vos vœux. Dites-nous donc maintenant pourquoi tant de précipitation dans votre démarche de ce soir ? Pourquoi n’avoir pas attendu à demain matin, je suppose, pour nous faire part de vos désirs ?
Maurice et Jeane se regardèrent, semblant s’interroger et se dire : « En effet, pourquoi n’avons-nous pas attendu à demain ? » Mais Maurice, se recueillant, reprit avec l’accent d’une évidente sincérité :
— Je ne saurais, mon père, t’expliquer un fait dont je ne me rends pas clairement compte à moi-même… mais je te dirai par suite de quel enchaînement de pensées j’ai pris cette brusque résolution, après l’avoir soumise à Jeane.
— Nous t’écoutons, mon ami, — reprit M. Dumirail, — et surtout ne crois pas qu’en t’adressant cette question, ta mère et moi cédions à un simple mouvement de curiosité. Notre intention est plus sérieuse.
— J’en suis certain, mon père. Je vais te rapporter les choses ainsi qu’elles se sont présentées à mon esprit. Je te l’ai dit, j’ai soudain, tantôt, après la fenaison, ressenti que j’aimais Jeane autrement que comme une sœur. En revenant à côté d’elle à la maison, j’étais à la fois triste et joyeux ; je n’osais ni parler à Jeane, ni la regarder. Elle restait silencieuse, non moins embarrassée que moi. De retour dans ma chambre, j’ai pleuré sans savoir pourquoi je pleurais ; car parfois mon cœur bondissait d’allégresse : je ne sais quoi me persuadait que Jeane m’aimait… Cependant je pleurais ; ces larmes me soulageaient. J’ai ensuite éprouvé une vive contrariété en songeant à l’arrivée de ma tante et de mon cousin, arrivée dont ce matin encore je me réjouissais.
— D’où venait ce revirement, mon ami ?
— Que sais-je, mon père ! J’aurais voulu rester seul, m’isoler, m’absorber dans mon amour pour Jeane : la présence de ma tante et d’Albert devait forcément me distraire de mes pensées ; il me faudrait m’occuper de nos hôtes ; ils causeraient dans notre maison, ordinairement si tranquille, une animation, un mouvement inaccoutumé ; ce mouvement me serait d’autant plus désagréable que, dans ma disposition d’esprit, je ressentais un inexprimable besoin de solitude et de silence.
― Je partageais, sans les connaître, toutes les impressions de Maurice, — ajouta naïvement Jeane. — Peu de temps avant l’arrivée de ma tante San-Privato, j’ai rencontré Maurice sous le vestibule ; il m’a dit, d’un air tout attristé : « Voici ma tante et mon cousin, on aperçoit leur voiture au bas de la montée ; ils seront tout à l’heure ici. — Quel ennui ! » ai-je répondu à Maurice presque malgré moi, car cela était désobligeant pour nos parents. « Vraiment, reprit Maurice, cette visite te contrarie aussi ? Pourquoi te contrarie-t-elle ?… » Je n’ai pas osé lui répondre que c’est qu’il me semblerait, comme à lui, que nous serions moins seuls…
— Je comprends à merveille votre commun désir de vous isoler dans la douceur de votre nouveau sentiment, — reprit M. Dumirail.
Et, jetant à sa femme un regard d’intelligence, il ajouta :
— Et en suite de l’arrivée de nos parents ici, quelles ont été vos impressions, en outre de cette contrariété que vous causait leur venue ?
— J’ai d’abord oublié cette contrariété en serrant la main d’Albert avec un grand plaisir, — reprit Maurice ; — je n’avais pas vu mon cousin depuis quatre ans ; je l’aimais beaucoup ; je me rappelais notre intimité d’autrefois, quoiqu’il eût l’âge que j’ai maintenant et que je ne fusse alors, auprès de lui, qu’un écolier. J’ai donc d’abord oublié l’impatience chagrine que me causait sa présence ici ; mais, pendant le courant du dîner…
— Achève…
— J’hésite, mon père, parce que j’ai cédé à un instinct mauvais, mais sans doute involontaire.
― Enfin ?
— J’éprouvais toute sorte de sentiments contradictoires ; rien ne me semblait plus attachant que ce que nous racontait Albert de ses voyages, et cependant…
— Et cependant ?
— Que te dirai-je, mon père ? mon cœur se serrait, s’aigrissait ; je devenais injuste envers Albert, je l’accusais de raconter ses voyages, d’énumérer ses relations avec ces souverains dans le seul but de se faire valoir auprès de…
— Auprès de nous ?
— Non…
— Auprès de qui donc ?
— Vraiment, mère, c’est par trop stupide, et, maintenant, j’ai honte de…
— Allons, Maurice, dis-nous toute ta pensée avec ta franchise habituelle.
― Eh bien ! j’accusais Albert de vouloir se faire valoir aux yeux de… Jeane… Aussi, je ne saurais te dire, — ajouta Maurice moitié souriant, moitié ému, — non, je ne saurais te dire combien tu m’as rendu heureux, Jeane, lorsqu’au plus intéressant du récit d’Albert, je t’ai vue porter ta main à tes lèvres, afin de cacher un bâillement. Ce bâillement-là, vois-tu, m’a soulagé d’un poids énorme !
— Il est impoli de bâiller au nez des gens, je l’avoue, — répondit Jeane souriant à demi ; — mais je n’ai pas le courage de regretter mon impolitesse en songeant, Maurice, au plaisir que t’a causé ce fortuné bâillement, nerveux sans doute, car, ainsi que toi, je trouvais notre cousin très-intéressant à entendre, mais j’étais encore sous le coup de l’impression qu’il m’avait causée à la première vue.
— Quelle impression, mon enfant ? demanda M. Dumirail ; — était-elle favorable ou défavorable ?
— Il m’avait paru fat, hautain, sûr de lui-même ; son regard me mettait mal à l’aise. Aussi, durant le dîner, je me sentais chagrine, impatiente. Il me semblait, bien à tort évidemment, que M. San-Privato cherchait à se faire valoir aux dépens… de Maurice, non pas à mes yeux, mais aux vôtres, mon oncle, ma tante. Enfin, que dirai-je ? car, ainsi que Maurice, j’ai honte de ces aveux, j’allais jusqu’à reprocher à notre cousin son élégance, les décorations dont il se parait, comme s’il eût voulu méchamment faire ressortir la simplicité des vêtements de Maurice. Ah ! je vous l’assure, chère tante, ç’a été pour moi un grand soulagement, lorsque vous vous êtes levée de table pour rentrer dans le salon ! Je n’aurais pu, quelques minutes plus tard, résister à l’envie de pleurer qui me gagnait…
— Et moi… était-il rien de plus odieux ! — s’écria Maurice rougissant encore d’une colère rétrospective, — et moi, je me sentais tellement irrité contre ce malheureux Albert, qu’au moment où nous sommes sortis de table, je me tenais à quatre pour ne pas dire à mon cousin : « Ta vanité nous étale des relations avec des princes, des empereurs, des rois, afin de nous humilier ; mais, malgré tes airs d’ambassadeur et ta brochette de décorations, j’aime mieux être un franc laboureur dans nos montagnes qu’un faquin de diplomate, et, si tu n’es pas content, je te propose de… »
— Maurice ! Maurice ! — dit vivement et d’un ton d’affectueux reproche madame Dumirail, à la fois presque effrayée de l’expression menaçante des traits de son fils et cependant intérieurement ravie, ainsi que son mari, de ces mots échappés à l’impétueux jeune homme : « J’aime mieux être un franc laboureur dans nos montagnes qu’un faquin de diplomate comme toi ! »
Ils n’en doutaient plus, et cette conviction, en ce moment, les charmait : leur fils, ainsi qu’ils l’avaient vaguement redouté, n’était nullement ébloui, séduit par la brillante carrière de son cousin et conservait la simplicité de ses goûts.
Maurice, qui venait de céder à un ressentiment de colère purement rétrospective, reprit en souriant et s’adressant à sa mère :
— Jugez la violence de l’injuste et sotte irritation que j’éprouvais par l’émotion qu’elle me cause encore ! Que dire ? sinon qu’en ce moment-là… je n’avais plus la tête à moi, puisqu’il s’en est fallu de peu que je n’aie proposé à ce pauvre Albert, en ce moment-là, d’aller nous battre à coups de fusil… C’était du vertige ; aussi, en quittant la table, mes tempes bourdonnaient, je sentais le sang me monter au cerveau… j’étouffais… Je suis sorti pour prendre l’air, et lorsque, un peu calmé, je suis rentré dans le salon, croyant y retrouver tout le monde, je n’y ai rencontré que Jeane ; elle venait chercher son panier à ouvrage… Soudain elle s’est écriée à ma vue : « Mon Dieu, Maurice, qu’as-tu donc ? Ta figure est bouleversée… tu es pâle comme un mort…
Et Maurice ajouta en souriant avec bonhomie :
— Ce qu’il y a de singulier, c’est que je croyais être très-rouge, parce que je sentais mon front brûlant et baigné de sueur… J’ai regardé Jeane en silence ; les larmes me sont venues aux yeux ; mes lèvres tremblaient si fort, que je pouvais à peine parler… Enfin j’ai dit : « Jeane, je t’aime bien !… Si tu m’aimes bien… veux-tu que nous demandions à mon père et à ma mère de nous marier ? — Oh ! de grand cœur, Maurice ! car, moi aussi, je t’aime bien ! » m’a-t-elle tout de suite répondu en me tendant ses deux mains, tandis que de grosses larmes coulaient sur ses joues. « Puisque tu m’aimes, ai-je dit à Jeane, allons à l’instant demander à mon père et à ma mère de consentir à notre mariage et d’en fixer l’époque… — Pourquoi ne pas attendre à demain ?… Ton père et ta mère sont endormis, m’a répondu Jeane. — Ne crains rien, nous les réveillerons… Ils nous excuseront en faveur du motif qui nous amène ; et puis, vois-tu, Jeane, — ai-je ajouté, — j’ai en ce moment le cœur navré cruellement, et il me semble qu’il s’épanouirait soudain, si mon père et ma mère nous disaient : « Vous vous aimez, mes enfants, nous consentons à votre mariage… »
— « Et moi aussi, j’ai eu le cœur navré… tourmenté, ai-je répondu à Maurice, — reprit Jeane s’adressant à M. et madame Dumirail, de plus en plus attentifs à ces aveux candides. — Il me semble… et ne me demande pas la cause de cette impression… elle est pour moi-même inexplicable… il me semble, en cet instant, qu’un malheur nous menace… et que nous n’aurions plus rien à craindre, si nous devions être unis l’un à l’autre ! Aussi, maintenant, je dis, ainsi que toi, Maurice : Allons trouver nos parents plutôt ce soir que demain… » Voilà pourquoi nous sommes venus vers vous, à une heure si avancée de la soirée, mon bon oncle, ma bonne tante. Grâce à vous, ainsi que le prévoyait Maurice… notre cœur contristé s’est épanoui… — Ah ! — reprit Jeane dans un ravissement ingénu, ― je ne demanderai jamais au ciel de félicité plus grande que celle dont je jouis en ce moment.
— Oh ! ma bonne mère, — ajouta Maurice, — à cette heure où mon âme nage dans la joie, je me demande comment j’ai pu, ce soir, me livrer à d’amers, à d’injustes ressentiments ! De quel vertige étais-je donc possédé ? Pauvre Albert ! s’il était là… ce n’est plus en lui montrant un poing menaçant, mais en lui tendant cordialement la main, que je lui dirais : « Ami, à toi l’éblouissement des fêtes de cour, à toi les faveurs royales, juste récompense de ton mérite, brillant diplomate, et à moi, laboureur, l’éblouissement des fêtes de la nature ; à moi les faveurs de l’amour, récompense de l’amour ! Va, frère, nous n’avons rien à nous envier l’un à l’autre ! Réjouis-toi de mon bonheur comme je me réjouis du tien ! »
― Chers et dignes enfants, — reprit madame Dumirail radieuse et complétement rassurée par les paroles de son fils, ― plus que jamais, nous nous félicitons, et pour vous et pour nous, d’avoir accédé à vos vœux.
— Et maintenant, mon ami, — dit M. Dumirail, — nous nous expliquons parfaitement la cause de ta soudaine résolution de venir, ce soir, nous demander la main de Jeane… Tu as instinctivement obéi aux impatiences, aux anxiétés de la jalousie, presque toujours inséparable du véritable amour, surtout dans un cœur aussi fougueux que le tien ; mais, — ajouta M. Dumirail d’une voix grave et tendre, — mais songe… afin de toujours la vaincre… songe à la dangereuse exaltation de la jalousie ! Rien ne motivait la tienne au sujet de ton cousin, tu le reconnais maintenant, et, de plus, nous te l’affirmons, nous, ton père et ta mère, qui ne saurions être aveuglés par la passion… et cependant tu étais sur le point de provoquer Albert.
— C’était stupide, c’était insensé, je te l’ai avoué, je te l’avoue encore, mon père, et, quoique ce pauvre cousin ignore mes torts envers lui, demain je redoublerai de cordialité avec lui, afin de les expier, sinon à ses yeux, du moins aux vôtres et aux miens.
— Ce sentiment fait ton éloge, — reprit madame Dumirail. — Un dernier mot, mes enfants. Il est convenable que votre tante soit instruite de votre prochain mariage, non par vous, mais par mon mari et par moi…
— Tu as parfaitement raison, Julie, — ajouta M. Dumirail. — Ainsi, mes enfants, gardez votre secret jusqu’à ce que j’aie fait connaître nos projets à votre tante.
— Mon père, — demanda Maurice, — faudra-t-il aussi taire notre secret à notre ami et cher maître ?
— Cela nous serait peut-être bien difficile, — ajouta Jeane en souriant ; — nous avons tant de confiance en M. Delmare ! puis il est si pénétrant… comment lui dissimuler notre joie ?
― Notre ami savait les desseins que nous avions formés avant votre demande, mes enfants ; vous pouvez donc vous ouvrir à lui, — répondit M. Dumirail.
En ce moment, la pendule sonnait minuit.
— Il est très-tard, ― ajouta-t-il, ― va te reposer, Maurice. Il faut, tu le sais, que nous soyons sur pied demain à trois heures et demie, afin d’accomplir notre tournée de surveillance habituelle dans le domaine, avant d’aller déjeuner au chalet de Treserve avec ma sœur et son fils. Ainsi, bonsoir, mon ami.
— Bonsoir, mon père ; bonsoir, mère ; bonsoir, chère Jeane. Je vais me coucher, mais bien certain de ne pas dormir ; et toi, dormiras-tu ?
— Je ne le crois pas. Cependant j’y tâcherai, afin de trouver, à mon réveil, mon bonheur tout frais, tout reposé, — répondit Jeane en souriant.
Puis elle tendit son front à madame Dumirail, qui le baisa tendrement. La jeune fille sortit par une porte conduisant à sa chambre, dépendante de l’appartement de sa tante, tandis que Maurice regagnait le deuxième étage où il logeait.