‹ Les Fils de familleChapitre 108 sur 108 · Partie II · 37

Partie II · 37

La scène se passe dans le boudoir de la baronne de Hansfeld. Elle est assise sur le divan, à côté de San-Privato. Celui-ci tient à la main un journal dont il termine ainsi la lecture :

« Telle a été la fin tragique de madame San-Privato, à peine âgée, dit-on, de vingt-trois ans, et que l’on a vue, il y a quelques années, l’une des reines du monde élégant. On attribue le double suicide que nous avons raconté à un désespoir amoureux et aux poursuites criminelles exercées contre M. Maurice Dumirail, prévenu de faux et d’homicide. »

San-Privato dépose le journal sur une table placée près de lui, et reste un moment pensif.

— Étrange fatalité ! quelle coïncidence entre cette mort et mes projets ! Allons, si sceptique que je sois, il me faut cependant croire à la bénigne influence de mon étoile…

Madame de Hansfeld. — Oui, enfin, te voilà libre ; le suicide de cette malheureuse vient merveilleusement à point : tu pourras épouser la riche héritière.

San-Privato, souriant. — Hier encore, je maudissais ma destinée… Ô ingratitude ! la Providence me réservait la plus douce surprise !

Madame de Hansfeld. — Ainsi le dernier anneau de ta chaîne est brisé, lourde chaîne dont les meurtrissures t’ont été si longtemps douloureuses !

San-Privato. — Plus douloureuses que tu ne peux le supposer, Antoinette ; tu ne sais pas de quelle torture la mort de Jeane me délivre !

Madame de Hansfeld — Ah ! ton nom n’a été que trop longtemps couvert d’opprobre et de ridicule !

San-Privato. — Ce n’est pas tout.

Madame de Hansfeld. — Comment ?

San-Privato. — Je l’aimais toujours !

Madame de Hansfeld. — Jeane ?… Qu’entends-je !

San-Privato. — Je l’aimais avec fureur, avec désespoir. Elle était ma femme, j’avais des droits sur elle, et seul, seul, au milieu des désordres de sa vie, j’ai toujours été impitoyablement repoussé, malgré la sincérité, malgré l’ardeur de ma folle passion !

Madame de Hansfeld. — Quoi ! ses mépris, le déshonneur dont elle t’a couvert et votre séparation n’avaient pas éteint en toi cet amour insensé ?

San-Privato. — Sa mort seule pouvait l’éteindre, ce fatal amour ! Mon Dieu ! combien j’ai souffert !… combien j’ai souffert !… Il ne se passait pas de jour sans que la ravissante image de Jeane s’offrît à ma pensée… Souvent, durant mes brûlantes insomnies, je pleurais ou je riais de rage ; ma jalousie féroce ou le funeste attrait de l’impossible avivait-il ma folle passion ? ou bien cette passion avait-elle laissé dans mon cœur des racines indestructibles ?… Je ne sais ; mais, je te le répète, Antoinette, la mort de Jeane pouvait seule me rendre le repos !

Madame de Hansfeld. — Que cette mort soit donc doublement bénie ! Te voilà libre et délivré de cette horrible obsession.

San-Privato. — Oui, me voilà libre, et doublement vengé d’elle et de Maurice… Ah ! leur suicide me prouve que je ne me trompais pas. Ils se sont aimés jusqu’à la fin… Rien n’a pu détruire ni remplacer dans leur cœur ce premier amour que j’ai vu s’épanouir, il y a six ans, au Morillon, et qui, alors et depuis, m’a inspiré contre Maurice une inexorable jalousie, un impérieux besoin de vengeance, qui vient enfin d’être assouvi par la mort de ma femme et de son cousin… Et ce Delmare ?… Il ne leur survivra pas sans doute : ma vengeance est complète. Ah ! il me faut bien croire à mon étoile, malgré quelques éclipses qui l’ont assombrie…

Madame de Hansfeld. — Mais qui rendent maintenant sa lumière plus radieuse. Quel avenir s’ouvre devant toi, mon Albert ! Comblé des faveurs de ton souverain, il te rappelle de Berlin, où tu étais ministre, et te confie, à toi, si jeune encore, la direction des affaires étrangères de ses États, et tu peux épouser cette riche héritière qui s’est affolée de toi ! Elle est, il est vrai, malgré ses trois millions de fortune, laide à faire peur.

San-Privato, tendrement. — Mais tu es toujours si belle, Antoinette ! Ah ! plus que jamais, je dois bénir mon étoile !

Madame de Hansfeld, avec expansion. Ah ! mon Albert, quelle joie de pouvoir accomplir nos projets ! J’irai m’établir à Naples, où tu seras désormais fixé ; je passerai mes jours près de toi, en ménageant, ainsi que tu sais les ménager, les apparences. Dis, quel sort plus heureux maintenant que le mien ?… Te suivre dans le plus beau pays du monde, t’y voir chaque jour, vivre plus que jamais par toi et pour toi ; me réjouir, dans mon amour et dans mon orgueil, d’avoir pour amant le premier homme d’État de son pays, et être assez riche pour encadrer mon amour d’une splendeur princière… Ah ! c’est surtout aujourd’hui que je suis heureuse de posséder une grande fortune, car, sais-tu, d’après le dernier inventaire de M. Thibaut, à quel chiffre s’élèvent mes revenus ?

San-Privato, souriant. — Voyons le chiffre.

Madame de Hansfeld. — Cent sept mille livres de rente, sans compter cet hôtel et mes pierreries…

Un valet de chambre, entrant après avoir frappé. — M. Richard d’Otremont demande si madame la baronne peut le recevoir ?

Madame de Hansfeld, avec impatience. — Est-ce que vous avez dit à M. d’Otremont que j’étais chez moi ?

Le valet de chambre. — Madame ne m’ayant pas donné d’ordre contraire…

Madame de Hansfeld, à San-Privato. — Il y a des siècles que je n’ai vu M. d’Otremont ; nous nous sommes quittés très en froid, je ne sais quel peut être l’objet de sa visite.

San-Privato. — On a répondu que vous étiez chez vous… Vous ne pouvez guère vous dispenser de recevoir M. d’Otremont.

Madame de Hansfeld, au valet de chambre. — Faites entrer. (Le serviteur sort.) Richard ne m’a jamais, je crois, pardonné d’avoir failli être l’instrument de nos projets, lors de ce duel, tu te rappelles ?

San-Privato, se levant. — Oui ; mais je te quitte… D’Otremont m’est d’ailleurs aussi profondément antipathique que me l’était son ami Charles Delmare, probablement défunt à l’heure qu’il est.

Le valet de chambre, annonçant. — M. d’Otremont.

Richard entre dans le boudoir. L’expression de ses traits est froide et sardonique ; il semble à la fois surpris et satisfait de rencontrer San-Privato ; celui-ci s’est levé et dit en se dirigeant vers la porte du boudoir :

— Bonjour et adieu, cher monsieur d’Otremont.

D’Otremont. — Bonjour, mais non pas adieu, monsieur San-Privato…

San-Privato. — Comment cela ?

D’Otremont. — J’ignorais votre retour de Berlin et ne m’attendais pas au plaisir de vous voir ici. Je tiens à profiter de la bonne fortune que m’offre le hasard…

San-Privato. — Vous êtes trop aimable, mais je suis obligé de quitter madame.

D’Otremont, très-sérieux. — Pardon, vous me ferez la grâce de rester.

San-Privato. — La plaisanterie est charmante, mais…

D’Otremont, d’une voix hautaine. — Monsieur San-Privato, je ne plaisante qu’avec mes amis.

San-Privato, ironique. — Et vous réservez, ce me semble, monsieur, vos importunités à ceux que vous n’honorez pas de votre amitié ?

D’Otremont, sévèrement. — Je réserve mon mépris et ma haine aux gens haïssables et méprisables, monsieur.

San-Privato, impassible. — Et quels sont, de grâce, monsieur, ces gens méprisables et haïssables ?

Madame de Hansfeld, avec une colère contenue. — En vérité, monsieur d’Otremont, je trouve insupportable que vous vous permettiez de vous livrer, chez moi, à des excentricités du plus mauvais goût.

D’Otremont, durement. — Je rencontre chez vous, madame, le complice d’une infâme machination, dont le but m’a été révélé. Je saisis avec empressement cette occasion de dire à votre complice qu’il est un misérable… Ceci s’adresse à vous, monsieur San-Privato.

San-Privato, pâlissant. — Monsieur…

Madame de Hansfeld, avec emportement. — Monsieur d’Otremont, je ne souffrirai jamais que l’on outrage mes amis en ma présence. Je vous ordonne de sortir de chez moi.

D’Otremont. — D’abord, je prendrai la liberté de faire observer à la femme Godinot, dite baronne de Hansfeld, qu’elle n’est point ici chez elle.

Madame de Hansfeld, stupéfaite et à part. — Qu’entends-je ! il sait que je suis mariée ! il connaît mon nom de femme !

D’Otremont. — Vous êtes ici chez votre mari, maître Godinot, avoué à Beauvais, madame la baronne.

Madame de Hansfeld, abasourdie, regarde d’abord Richard d’Otremont avec ébahissement, puis elle tressaille, devient livide, se recueille et s’écrie d’une voix altérée en tombant assise sur le divan : — Grand Dieu ! quelle idée !

San-Privato, pressentant la gravité des paroles de M. d’Otremont et les conséquences de sa soudaine révélation, se rapproche d’Antoinette et lui dit : — Calmez-vous, je ne vous abandonnerai pas.

Madame de Hansfeld, tout bas et d’une voix altérée. — Ah ! si tu savais ce qui m’épouvante…

D’Otremont, sardonique. — Je suis heureux, madame, de voir que le nom de votre estimable époux réveille en vous des souvenirs conjugaux trop longtemps oubliés ; aussi, je mettrai le comble à votre reconnaissance envers moi en vous apprenant que M. Godinot est à Paris.

Madame de Hansfeld, à part. — Je n’ai pas une goutte de sang dans les veines… Je tremble de deviner l’infernal dessein de ce d’Otremont.

San-Privato, à part. — Quoi !… Antoinette est mariée ?….. son mari existe ?

D’Otremont, à madame de Hansfeld. — Veuillez me prêter votre attention, et vous avouerez, madame, que le hasard, la Providence ou la fatalité amènent parfois des découvertes vengeresses. Il y a quinze jours environ, j’étais allé visiter une terre dans les alentours de Beauvais.

Madame de Hansfeld, à part. — De Beauvais ! plus de doute !

D’Otremont. — Je désirais acquérir cette propriété. Après l’avoir visitée, je m’informe au régisseur du nom de la personne chargée de la vente ; on me répond : « Maître Godinot, avoué à Beauvais. »

Madame de Hansfeld, à part. — Si mes soupçons se confirment, je suis perdue !

D’Otremont. — Je me rends chez maître Godinot, j’entre dans son cabinet, et le premier objet dont mes yeux sont frappés est un portrait de femme, assez mal peint, mais ressemblant cependant d’une manière saisissante à madame la baronne de Hansfeld.

Madame de Hansfeld, à part. — Le portrait que mon mari a fait faire de moi durant le premier mois de notre mariage.

D’Otremont. — Je demande à maître Godinot quel est l’original de ce portrait. Il me répond avec un mélange d’insouciance et de mépris « C’est le portrait de ma coquine de femme ; elle m’a planté là au bout de six mois de mariage, pour courir la prétantaine avec un chef d’escadron de hussards. Je ne sais pas ce qu’elle est devenue et ne m’en inquiète guère, heureux que je suis d’être débarrassé d’elle… — Quel âge aurait à cette heure madame Godinot, et quel est son nom de baptême ? ai-je encore demandé à l’avoué. — Elle se nomme Antoinette, et doit avoir trente ans, » m’a-t-il répondu. Vous comprenez, madame la baronne, que, pour moi, votre identité n’était plus douteuse, vous étiez bien et dûment l’épouse légitime de maître Godinot.

Madame de Hansfeld. bas. — C’est le démon que cet homme !…

San-Privato, bas. — Je prévois son dessein… Tout n’est pas désespéré ; mais vous avez commis une imprudence inconcevable en ne prenant pas de sûretés contre votre mari.

D’Otremont, impassible. — Je n’attachai d’abord à la révélation de maître Godinot d’autre importance que celle de connaître ce fait assez curieux, à savoir : que la baronne de Hansfeld, riche de plus de deux millions de fortune, était la femme d’un pauvre avoué de province. Mais, de retour à Paris, la lumière se fit dans mon esprit : je ressentais pour vous, madame la baronne, une haine inexorable en songeant que j’avais failli tuer Maurice Dumirail en duel au profit de votre amant que voici, et qui, de la sorte, eût un jour hérité des parents de ma victime, ce malheureux Maurice, que votre détestable influence a perdu, et que vous avez indignement ruiné et, de plus, volé !… Bientôt, un âpre besoin de vengeance, né de la haine, me fit entrevoir les conséquences de ma découverte, et à ce sujet je consultai votre notaire, M. Thibaut. Sa consultation me fit bondir de joie : il m’apprenait que le mari est le libre dispensateur des revenus de sa femme.

Madame de Hansfeld, à part. — Plus de doute, malheur à moi !…

D’Otremont. — Or, vous étiez deux fois millionnaire. Maître Godinot devait donc avoir la libre disposition de vos cent mille livres de rente.

Madame de Hansfeld, bas, à San-Privato. — Je connais la sordide avarice de mon mari, je suis anéantie. Que faire ? que faire ?

San-Privato, bas. — Il faut, aujourd’hui même, dans une heure, réaliser toutes vos valeurs de portefeuille, et les mettre à l’abri.

D’Otremont. — Ai-je besoin de vous dire quelle fut ma joie, madame la baronne ? Maître Godinot, naturellement économe, plus qu’économe, selon les petites confidences qu’il m’a faites plus tard, et qui vous abhorrait ainsi que vous le méritez, devait éprouver la plus douce satisfaction à vous réduire à une portion prodigieusement congrue.

Madame de Hansfeld, à part. — Il n’est que trop vrai !… C’est horrible !…

D’Otremont. — Je songeais avec délices que maître Godinot mettrait en location ce ravissant hôtel, vendrait son magnifique mobilier, vos chevaux, vos voitures, votre splendide argenterie, chasserait votre nombreux domestique et vous emmènerait, de par la loi, dans sa triste et pauvre demeure, à Beauvais. Hélas ! il vous faudra vous résigner à vivre là en femme d’avoué de province, et à dépenser au plus douze ou quinze cents francs par année, à veiller aux soins du ménage, voire de la cuisine et du savonnage, madame la baronne, et, à l’occasion, raccommoder les chausses de maître Godinot !

Madame de Hansfeld, avec désespoir. — Mon Dieu ! mon Dieu !

D’Otremont. — C’est désolant, j’en conviens, d’autant plus désolant que maître Godinot, en homme avisé, se gardera bien de vous donner le prétexte de demander une séparation de corps ou de biens ; il régira votre fortune en bon père de famille, selon l’expression convenue, et sa sordide avarice ne sera, aux yeux de la loi, qu’épargne sage et prévoyance. Pénétré de ces idées et empressé de les mettre à exécution, je me donnai la peine, que dis-je ? le plaisir ineffable de retourner à Beauvais, communiquer ma découverte à maître Godinot, appuyant ma révélation des faits les plus irrécusables. J’ai failli trop triompher, car vous avez été au moment d’être veuve, madame la baronne. Hélas ! oui, votre mari, suffoqué par la joie de vous savoir si riche et de pouvoir si sûrement, si cruellement châtier vos débordements de courtisane en vous imposant la manière de vivre la plus insupportable à vos goûts, à vos habitudes, maître Godinot, dis-je, a failli mourir de joie ; mais, rassurez-vous, madame la baronne, il est maintenant, grâce à Dieu, plein de vie, et, si vous le permettez, je vais avoir l’honneur de vous le présenter.

Madame de Hansfeld, livide. — Qu’entends-je ! Quoi ! cet homme ?…

D’Otremont. — Cet homme est là, dans son salon, calculant d’avance ce que rapportera la vente de ce magnifique mobilier. Vous sentez bien que je n’ai pas voulu vous laisser le temps de dénaturer vos biens. Ce cher maître Godinot, homme de précaution, s’est fait accompagner d’un huissier chargé de dresser, séance tenante, l’inventaire de votre fortune mobilière et immobilière. (Se dirigeant vers la porte du boudoir.) Ainsi donc, madame la baronne, je vais avoir l’honneur de vous présenter maître Godinot, m’estimant très-heureux d’assister à cette touchante entrevue conjugale, si peu attendue de votre part.

Madame de Hansfeld, bas, à San-Privato. — Albert, je mourrai de rage, je suis écrasée. Que faire ?… encore une fois, que faire ?…

San-Privato, bas. — Eh ! le sais-je ? Comment prévoir un pareil coup de foudre ?

Un valet de chambre, entrant. — Une pauvre vieille femme demande à parler à M. San-Privato.

San-Privato, Surpris. — À moi ?… Que me veut-elle ?

Le valet de chambre. — Elle supplie monsieur de lui accorder un moment d’audience, disant qu’elle vient de très-loin pour remettre à monsieur des papiers très-importants.

San-Privato, réfléchissant. — Que signifie ?… (Haut.) Où est cette femme ?

Le valet de chambre. — On l’a fait entrer dans le salon d’attente.

San-Privato, à part. — Je suis au supplice ! Profitons de cette occasion de sortir d’ici. (À Antoinette.) Je reviens à l’instant. Ne désespérez pas encore, on plaidera. (Il sort.)

D’Otremont, au valet de chambre. — Vous préviendrez les deux personnes qui sont dans le salon que madame la baronne veut bien les recevoir. (Le valet de chambre sort.)

Madame de Hansfeld, anéantie, n’a pas paru entendre l’ordre donné au valet de chambre par d’Otremont. Soudain elle se redresse, livide, les yeux étincelants, les traits contractés par la fureur ; elle écume, elle est hideuse. Elle s’élance au-devant de Richard, et, le menaçant de ses deux poings crispés :

— Scélérat !… je te tuerais si je le pouvais…

D’Otremont, froidement ironique. — Allons, ma chère, vous êtes laide ainsi… Vous ne séduirez pas maître Godinot, si vous vous montrez à lui sous cette figure de mégère. Tenez, justement, le voici ; soyez donc gentille.

Godinot entre dans le boudoir, suivi d’un huissier, muni d’une sorte de registre auquel est attaché un encrier portatif. Il tient une plume à la main.

Godinot, à madame de Hansfeld, en se frottant les mains. — Eh ! eh !… bonjour, madame ma femme… Nous allons diantrement rire… eh ! eh !… Vous avez mangé votre pain blanc le premier, mignonne. (À l’huissier.) Continuons l’inventaire commencé dans le salon. (Se frottant les mains et regardant autour de lui avec éblouissement.) Quelle vente ce sera ! Quels profits !

Tout à coup l’on entend, dans l’une des pièces voisines, ces cris : « Au meurtre !… à l’assassin ! » Presque aussitôt, San-Privato, les traits déjà couverts d’une pâleur mortelle, se précipite dans le boudoir. Son gilet blanc et sa chemise sont ensanglantés, ainsi que sa main, qu’il tient appuyée sur son flanc gauche.

San-Privato, d’une voix expirante. — Antoinette, je meurs, je suis assassiné… Maudite vieille !…

San-Privato chancelle et s’affaisse aux pieds de madame de Hansfeld. Elle pousse un cri d’épouvante, s’évanouit et tombe sur le divan. D’Otremont, M. Godinot et l’huissier, d’abord frappés de stupeur et d’effroi, se rapprochent de San-Privato et tentent de le soulever ; mais, presque aussitôt et après quelques convulsions, il expire. En ce moment, Geneviève apparaît à la porte du boudoir, suivie des domestiques aux mains desquels elle a échappé. Elle brandit son couteau ensanglanté ; elle est effrayante, sa raison est complétement égarée.

Geneviève, d’une voix rauque et saccadée. — Mon muscadin doit être ici ! J’ai suivi la trace de son sang… (Elle aperçoit le cadavre.) Ah ! le voilà !… Est-il mort ?… Il faut qu’il soit mort ! s’il ne l’est pas, je le finis !… (Elle se jette à genoux près du corps de San-Privato et tâte son visage et ses mains déjà glacées.) Oui, il est mort, bien mort… Il est froid comme était mon Charles… (Éclats de rire insensés.) Ah ! ah ! ah ! ah !… Je le disais bien… moi… Suffit, j’ai mon idée… Quand le bon Dieu roupille, les bonnes gens font son office… Tu es vengé, mon Charles, et ta Jeane aussi est vengée, et Maurice aussi ! (Nouvel éclat de rire.) Ah ! ah ! ah ! ah !… Maintenant, mon Charles, fais-moi une petite place dans ta bière. Hein ! veux-tu ?… Oui… Bon !… Allons, je descends dans ta fosse… (Geneviève feint de descendre dans un trou.) Oh !… oh !… comme il fait humide et noir là dedans !… Enfin, j’y suis… et voilà la vieille nourrice à côté de son nourrisson. Bonsoir, la compagnie !… Je suis morte aussi, moi !

Geneviève laisse tomber son couteau, croise les bras sur sa poitrine, ferme les yeux, se raidit et reste debout, immobile comme une statue, murmurant de temps à autre à voix basse :

— Elle est morte, la nourrice… elle est morte à côté de son nourrisson… do… do… mon Charles… do… do… l’enfant do… Morte, morte… morte… l’enfant dormira tantôt !

D’Otremont, frémissant. — Ah ! c’est affreux !… Cette vieille femme est la nourrice de Delmare, dont il m’a tant de fois parlé. Elle lui donne une dernière preuve de dévouement farouche… Elle n’a pas reculé devant un lâche assassinat… (Contemplant Genevieve avec un mélange d’horreur et de pitié.) Son esprit est complétement égaré ; la folie de cette malheureuse la sauvera.

Godinot, hochant la tête et regardant le tapis d’hermine taché de sang. — Diable, diable ! voici un superbe tapis gâté. (Frappant dans les mains de madame de Hansfeld, afin de la faire revenir à elle.) Hé !… hé !… ma femme, debout !… pas de simagrées… on ne connaît point les évanouissements à Beauvais ; c’est bon à Paris, ces mièvreries-là ! (S’adressant à l’huissier.) Continuez l’inventaire… (Frappant de nouveau dans les mains de madame de Hansfeld.) Debout donc, ma femme ! et donnez-moi vos clefs, toutes vos clefs : je suis ici chez moi !

FIN DU TOME II ET DERNIER.

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