Partie II · 36
Trois jours se sont écoulés depuis le suicide de Jeane et de Maurice. Il fait nuit. On voit briller une vive lumière à travers les vitres de la chambre de Delmare.
Josette et sa mère, femme du métayer de Tréserve, causent, assises au coin de la cheminée de la cuisine. Elles sont pâles. Leurs yeux sont rougis par des larmes récentes.
— Ainsi, lorsque dimanche tu les as rencontrés près du chalet, tu ne te doutais de rien ? — demandait Josette à sa mère. — Ils n’avaient donc, ni l’un ni l’autre, la figure de deux désespérés ?
— Non ; ils ont été pour nous bien bons et bien avenants. Ils nous ont dit qu’ils revenaient dans nos montagnes pour ne plus jamais les quitter.
— Hélas ! ils n’ont pas menti ! Jésus, mon Dieu ! — dit Josette, dont les larmes coulent de nouveau, — ils n’ont pas menti ! Pauvres jeunes gens ! et quand je pense qu’il y a six ans ils sont partis pour Paris, si beaux, si amoureux l’un de l’autre ! Ah ! maudit présage, maudit présage, tu ne me trompais pas !
— Nous nous sommes doutés du malheur lorsque, en nous en retournant au chalet, après la messe, nous avons rencontré, sur la route du Morillon, les gendarmes à la poursuite de M. Maurice.
— Comment savaient-ils qu’il était monté aux prés de Tréserve ?
— Des gens du Morillon, occupés aux étables avant le jour, ont vu M. Maurice et mademoiselle Jeane entrer dans la chapelle de la ferme et prendre ensuite le chemin du chalet.
— Les gendarmes ont donc monté jusque là-haut, ma mère ?
— Oui ; ils ont su de nous que, deux heures auparavant, nous avions rencontré le jeune monsieur et la jeune dame allant du côté du chalet. L’officier nous a requis de les conduire. Ton père les a guidés, suivant sur la neige la trace des pas de ces pauvres jeunes gens, jusqu’au bout des prés du col, à l’endroit où la montagne est à pic et où se trouve le sentier qui conduit à la grotte de Tréserve. Les gendarmes n’ont pas osé s’aventurer plus loin ; ils ont dit à ton père d’aller visiter la grotte pour voir si M. Maurice n’y serait pas caché ; ton père n’a pas osé refuser ; mais, à mi-chemin et au tournant du sentier, il a vu un piétinement sur la neige, au bord du roc, et puis plus rien, plus de trace.
— Hélas ! c’est de là qu’ils s’étaient tous deux précipités ?
— Mon Dieu, oui ; car hier, en tournant la montagne, on est allé de l’autre côté, au pied de son versant, où l’on a trouvé, dans les rochers, les deux pauvres corps si broyés qu’ils n’avaient plus figure humaine.
— Malheureux M. Delmare ! on aurait dit qu’il attendait pour mourir qu’on eût rapporté les deux cadavres ! Ah ! ma mère, quelle terrible chose ! j’en frissonne encore.
— Tu étais donc déjà ici à ce moment-là ?
— Oui ; car, en apprenant le malheur qui venait d’arriver, j’étais accourue du Morillon offrir mes services à la vieille Geneviève pour l’aider à soigner M. Delmare, pensant bien quel coup affreux lui porterait la mort de ces infortunés.
— Dieu du ciel ! je le crois bien : il les aimait comme ses enfants ! « Tu es une bonne fille, Josette, m’a dit Geneviève. Reste ici ; tu m’aideras à ensevelir deux de mes morts : mais tu ne toucheras pas au troisième, qui sera mon Charles ! » Elle me faisait presque peur en me parlant ainsi de ses morts ! elle avait un air si farouche, si égaré…
— Je crains que la chère femme n’ait plus bien la tête à elle depuis la mort de M. Delmare.
— Je le crains aussi, ma mère. Savez-vous qu’elle devient inquiétante avec ce couteau qu’elle aiguise toujours !
— Mais qu’est-ce donc qu’elle en veut faire, de ce couteau ?
— Je ne sais. Pour en revenir à M. Delmare, quand il a eu reçu une lettre de Nantua, écrite par M. Maurice et sa cousine, et où ils disaient qu’on trouverait leurs corps au pied du roc de Tréserve, le cher homme est tombé sans connaissance. Nous l’avons cru mort ; mais non, il a repris ses esprits ; mais, à sa faiblesse, on voyait bien qu’il ne vivrait pas longtemps. Il a pourtant eu le courage de donner des ordres pour qu’on aille chercher les corps, et il disait à Geneviève : « Je ne mourrai pas encore, non ! Je ne veux pas mourir avant qu’on ait retrouvé et rapporté ici les restes de Jeane et de Maurice. Je les attendrai, afin que nous soyons enterrés tous trois dans la même fosse. »
— Pauvre monsieur ! pauvre monsieur ! Ah ! Josette, c’est à fendre le cœur !
— Il a fait ce qu’il a promis : il s’est empêché de mourir jusqu’à hier. Je le veillais avec Geneviève. De temps à autre, il répétait : « Les corps ne viennent pas, nourrice, les corps ne viennent pas. Je le sens, je n’ai presque plus de temps à vivre. Comme ils tardent donc !… comme ils tardent ! » Enfin, vers les deux heures, il voit de son lit, à travers les carreaux de la fenêtre, passer un brancard couvert de branchages de sapin porté par des gens de la montagne. Alors, ô ma mère ! j’en rêverai longtemps, allez ! de ce que j’ai vu en ce moment terrible.
— Achève ! achève ! tu me donnes la chair de poule.
— M. Delmare, voyant passer le brancard, s’écrie : « Les voilà !… les voilà !… » Et, avant que nous ayons pu seulement penser à l’en empêcher, il se dresse, sort de son lit, entraînant après lui un de ses draps qui l’enveloppait comme un suaire, traverse la chambre, le salon, la cuisine, ouvre la porte au moment où l’on déposait le brancard devant la maison, lève ses deux bras au ciel, s’écrie : « Jeane !… Jeane !… » Et il tombe expirant sur le brancard où étaient les deux corps.
— Que Dieu ait son âme ! — dit la mère de Josette en essuyant ses larmes : — c’était un digne homme.
En ce moment, les deux femmes entendent dans la salle voisine un éclat de rire nerveux, convulsif, retentissant, qui les frappe de surprise et d’effroi. Elles gardent un instant le silence, et Josette reprend à voix basse et d’une voix tremblante :
— As-tu entendu, ma mère ?
— Oui, c’est la vieille Geneviève ; quel éclat de rire, bonté divine ! De quoi peut-on rire ainsi quand on veille des morts ? Pour sûr, elle devient tout à fait folle.
— Que faire ? Elle a voulu veiller seule cette nuit, près des trois cercueils, empêchant qu’on ne cloue la dernière planche de celui de M. Delmare.
— Mon Dieu ! pauvre vieille, si elle allait se trouver mal ! Josette, si nous entrions là dedans ?
— Je n’ose pas ; tu sais bien qu’elle nous a dit d’un ton bourru : « Allez-vous-en, je veillerai seule mes morts ! »
— Écoute, ma fille, écoute, — reprend la paysanne prêtant l’oreille du côté de la pièce voisine ; — il me semble que Geneviève parle.
Les deux femmes restent silencieuses, attentives et entendent, en effet, quelques mots inintelligibles prononcés par la nourrice d’une voix saccadée ; puis tout se tait.
— Josette, — reprend la métayère, — il me semble que c’est une impiété de laisser une folle veiller des morts : viens, entrons…
— Je n’ose.
— Viens, viens ! — répond la mère de Josette en se dirigeant vers la porte de la pièce voisine ; — n’aie pas peur !
— Si Geneviève allait nous frapper de ce couteau qu’elle aiguise sans cesse ?
— Encore une fois, ma fille, des chrétiens ne peuvent pas laisser une folle veiller des morts ! reprend la paysanne en entr’ouvrant avec précaution la porte du salon, au seuil duquel elle s’arrête un instant, ainsi que Josette.
Plusieurs bougies placées dans des flambeaux éclairent brillamment le salon. Les cercueils de Jeane et de Maurice sont placés à droite et à gauche de celui de Delmare enveloppé jusqu’au cou dans son linceul. Le coffret renfermant les lettres de sa fille a été, selon qu’il l’a recommandé à Geneviève, placé dans sa bière ; sa tête repose sur un oreiller. Tel était son épuisement, sa maigreur au moment où il a expiré, que la mort a peu altéré ses traits. Ses paupières ont été pieusement closes par sa nourrice. Elle a soigneusement lissé, peigné, parfumé sa chevelure et sa barbe blanche. Il semble endormi. L’expression de son visage, pour ainsi dire momifié sous l’influence de sa dernière pensée, loin d’offrir le caractère du désespoir, est, au contraire, empreinte d’une sorte d’allégement et de sérénité. En effet, les prévisions de Jeane se sont réalisées. Son suicide a délivré son père des angoisses dont son agonie eût été bourrelée en songeant que sa fille lui survivait, belle, jeune et exposée aux horreurs et aux tentations de la misère. Geneviève n’a pas remarqué que la porte vient d’être doucement ouverte par la mère de Josette, et elle reste agenouillée sur le tapis, non loin du cercueil de son fieu ; occupée d’aiguiser, d’affiler sur une pierre de grès un couteau de cuisine, la nourrice interrompt de temps à autre sa manœuvre pour passer son doigt sur le tranchant de la lame ou sur sa pointe ; puis elle hoche la tête d’un air satisfait en murmurant quelques mots sans suite ; sa physionomie est sinistre ; son œil, fauve et ardent, rougi par ses larmes, dont la source semble tarie, jette par instants des éclairs de férocité. Soudain elle laisse son couteau sur la pierre de grès, se lève lentement, s’approche du cercueil de Charles Delmare, le contemple avec une tristesse passionnée ; puis, à plusieurs reprises, elle le baise au front avec un orgueil farouche.
— Quel beau mort tu fais, mon Charles !… Tu as été le plus bel enfant, le plus beau jeune homme que j’aie vu, et tu es le plus beau mort qu’on puisse voir !… Je t’aime mieux trépassé que vivant et te nourrissant de douleur ! Tu n’attendras pas longtemps ta vieille nourrice, va, mon fieu ! Elle a un seul regret, un grand regret : ses os reposeront loin des tiens ; mais aussi… ah ! dame ! je te l’ai dit souvent, mon Charles, qui vivra verra. Je m’entends… suffit, j’ai mon idée… Eh ! eh ! quand le bon Dieu roupille, c’est aux bonnes gens de faire sa besogne. Faubourg-Saint-Honoré, 92… Ah ! muscadin, muscadin !… tu ne t’attends pas à celle-là, toi ! Ah !… ah !… ah !… ah !…
Et Geneviève pousse de nouveau cet éclat de rire convulsif, presque égaré, dont Josette et sa mère ont été naguère effrayées.
— Son accès de folie la reprend, — dit tout bas la paysanne à sa fille en ouvrant davantage la porte et en entrant dans le salon. — Tâchons de la décider à se coucher ; nous veillerons les corps.
Geneviève, à la vue de ces deux femmes, se retourne vers elles et leur dit brusquement : — Qu’est-ce que vous voulez ?… qu’est-ce que vous venez faire ici ?
— Geneviève, vous êtes fatiguée ; reposez-vous un peu, nous veillerons pour vous.
— Allez-vous-en.
— Geneviève, à force de chagrin, votre esprit se dérange ; vous…
— Ah ! ah ! ah !… elles me croient folles, celles-là ! sont-elles donc bêtes !… — reprend la nourrice avec un nouvel éclat de rire sinistre. — J’ai ma tête… allez ! oh ! jour de Dieu ! oui, je l’ai, ma tête, jusqu’à temps qu’on me la prenne !
— Ma mère, l’entends-tu ? murmura Josette ; — elle dit qu’on lui prendra sa tête. Elle perd la raison !
— Bonne Geneviève, — poursuit la paysanne faisant à sa fille un signe d’intelligence, — vous devez être fatiguée… nous venons…
— Allez-vous-en dans la cuisine, laissez-moi tranquille !
— Geneviève, écoutez…
— Vous en irez-vous, à la fin ? — s’écrie la nourrice d’un air menaçant en faisant un pas vers les deux femmes. — Je veux rester seule ici avec mes morts, moi !
— Mais vous ne savez plus ni ce que vous dites ni ce que vous faites, pauvre femme ! — s’écria la paysanne, — et vous…
— Si vous ne sortez pas d’ici, prenez garde ! s’écrie la nourrice.
Et, se baissant, elle saisit le couteau resté sur la pierre à aiguiser, le brandit et cause une telle frayeur à Josette et à sa mère, qu’elles sortent précipitamment du salon. Geneviève ferme la porte à double tour, va donner de nouveau un baiser sur le front du cadavre de Delmare, et lui dit :
— Demain matin, mon fieu, quand je t’aurai conduit, tes enfants et toi, jusqu’à votre fosse, quand j’aurai vu combler le trou, alors, en route pour ce beau Paris… Faubourg-Saint-Honoré, 92… Je saurai bien là où est le muscadin ; s’il n’est pas à Paris, j’irai le chercher ailleurs. Serait-il au fond de l’enfer, il faudra bien que je le déniche, le muscadin ! J’ai bon pied, bon œil, et l’argent de ma rente pour payer les frais de voyage. Qui vivra verra… Ah ! ah !… ah ! ah !…
La nourrice pousse de nouveau son éclat de rire insensé, s’agenouille devant la pierre de grès, où elle continue d’aiguiser son couteau avec une activité fébrile.