‹ Les Fils de familleChapitre 15 sur 108 · Partie I · 15

Partie I · 15

Madame San-Privato, très-étonnée des quelques paroles prononcées par son fils, et frappée de son silence et de l’expression singulière de sa physionomie, reprit :

— Mon cher ami, tu viens de me dire, en me parlant de ta cousine Jeane : « Quel regard elle a ! Il y a de tout dans ces yeux-là ! » Qu’entends-tu par ces paroles : « Il y a de tout dans ces yeux-là ? »

— Je ne saurais, ma mère, vous expliquer ma pensée, vous ne la comprendriez pas, — répondit San-Privato sortant de sa rêverie.

Et il ajouta d’un ton de récrimination sardonique :

— Toujours est-il que ce soir, à dîner, je voulais rester muet, et les yeux bleus de mademoiselle Jeane m’ont fait parler ! je voulais être terne, maussade, et les yeux bleus de mademoiselle Jeane m’ont donné l’envie, pis que cela, le besoin d’être aussi brillant qu’il m’est possible de l’être !

— Tu as été charmant… et…

— Je ne quête point de compliments, ma mère ; loin de là : je m’accuse d’une insigne maladresse, au point de vue de vos intérêts ; je m’accuse, moi qui me croyais fort, d’avoir été d’une faiblesse déplorablement ridicule, moi qui abhorre le ridicule ! N’en suis-je pas venu, pendant un moment, à jalouser ce jeune taureau du Jura, qui a nom Maurice !

— Taureau du Jura est d’une justesse charmante ; mais à propos de quoi ou qui le jalouser ?

— Vous me le demandez ?

— Certes…

— Je vous croyais, ma mère, plus clairvoyante. Jeane et Maurice s’aiment.

— Qui te fait supposer cela ?

— Il ne s’agit pas de suppositions, mais de preuves. J’ai remarqué le dépit croissant de mon cousin, en voyant Jeane s’intéresser à mes récits. Il devenait pourpre d’envie et de rage ; il m’a parfois lancé des regards féroces, que j’avais soin de ne pas remarquer ; enfin, il s’en est fallu de peu qu’il n’éclatât ; quant à Jeane, la meilleure preuve de son amour pour Maurice est la répulsion visible qu’elle ressentait à mon égard.

— Toi, inspirer de la répulsion !… toi, avec ta délicieuse figure, la distinction de tes manières, de ton esprit, lorsque ce portefaix de Maurice…

— Encore une fois, ma mère, épargnez-moi ces compliments ; d’ailleurs, loin de me plaindre de la répulsion que j’inspire à cette fille aux yeux bleus, dont le regard… ah ! que de choses dans ce regard !

— Tu reviens toujours à ce regard. Jeane m’a semblé à moi avoir un regard tout comme une autre.

— Soit ! Je disais donc que la répulsion que Jeane a témoignée à mon sujet, loin de me déplaire, me satisferait profondément, si j’avais la folle pensée de supplanter Maurice auprès de sa future femme.

— Tu crois donc que mon frère songe à les marier ?

— Je n’en doute pas.

— S’il en est ainsi, je suis très-étonnée de t’entendre dire que, si tu pensais à supplanter ce butor de Maurice, tu serais satisfait d’inspirer à Jeane de la répulsion.

— Très-satisfait ; mais je veux oublier, j’oublierai complétement Jeane et ses yeux bleus. Seulement, je me souviendrai toujours avec une amère rancune que, pendant un moment, cette petite fille, dominant ma volonté, m’a fait dévier de la ligne de conduite que je m’étais tracée dans votre intérêt. Ceci, ma mère, nous ramène au sujet de notre entretien ; or, puisque involontairement je vous ai desservie, je tiendrais à réparer ma maladresse, et, dans le cas d’un premier refus de mon oncle, au sujet de ce prêt de cinquante mille francs…

— Tu espérerais triompher de ce refus ?

— Peut-être…

Puis, en suite d’un instant de réflexion, Albert ajoute :

— Dites-moi, ma mère, avez-vous encore bien présents à la mémoire les événements qui ont causé la mort de votre frère, Ernest Dumirail ?

— Sans doute… mais ce moyen de décider ton oncle à me prêter ?…

— Veuillez d’abord répondre à ma question.

— Eh bien ! mon malheureux frère Ernest a été tué en duel par l’amant de sa femme, un peintre allemand.

— Nommé Wagner, ce me semble ?

— Oui… Wagner…

— Il y a de cela combien de temps ?

— Dix-huit ans, l’âge de Jeane, puisqu’elle est une enfant posthume.

— Quant à ma tante Ernest, nous l’avons perdue… à quelle époque ? Précisez-le.

— Il y aura justement trois ans à la fin de ce mois. Je me le rappelle d’autant mieux qu’il m’a fallu prendre le deuil de ma belle-sœur au mois de juillet, ce qui m’a outrée, parce qu’il n’y a pas de toilette possible avec le noir en cette saison-là. L’hiver, c’est différent ; mais, en été, le deuil est intolérable à porter.

— Et voilà ce à quoi les gens qui trépassent ont, les égoïstes, l’impertinence de ne pas songer ! — reprit San-Privato avec sa froide ironie. — Ainsi, il y a trois ans que ma tante Ernest Dumirail est morte, et que Jeane est venue s’établir ici ?

— Sans doute.

— A-t-on toujours été bien persuadé, dans notre famille, que Jeane, enfant posthume, remarquez ceci, enfant posthume, soit véritablement la fille de feu M. Dumirail ?

— On a toujours cru qu’il en était ainsi.

— Avez-vous des détails précis sur ce peintre allemand, sur ce Wagner, qui a tué en duel M. Ernest Dumirail ? Cela, si je m’en souviens, se passait en Suisse ?

— À Lausanne, où ma belle-sœur habitait un cottage sur les bords du lac, tandis que mon frère visitait la Suisse en touriste. J’avais chargé d’une lettre pour lui M. de Bellerive ; il passait à Genève pour se rendre à Turin ; il n’a pas trouvé mon frère à Lausanne, mais il a vu ma belle-sœur. Sans doute, elle ne connaissait pas encore ce Wagner, car elle a parlé de son mari à M. de Bellerive avec la plus extrême affection ; aussi lui aurait-il alors donné, me disait-il depuis, le bon Dieu sans confession. C’était environ trois mois avant ce malheureux duel. J’ajouterai, par parenthèse, et à propos de duel, que M. de Bellerive faillit à cette époque se battre, à Genève, avec un homme fort insolent, qui a été autrefois très à la mode à Paris, et connu sous le nom du beau Delmare… Je n’ai pu que l’entrevoir dans ce temps-là, car il n’était pas de ma société.

— C’est bien cela, mes souvenirs ne me trompaient pas ! — dit soudain San-Privato. — Ainsi M. de Bellerive a rencontré à Genève le beau Delmare à cette époque ?

— À quelle époque ?

— Trois mois environ avant la mort de votre frère Ernest Dumirail.

— Oui, le beau Delmare revenait alors d’Italie et menait toujours grand train ; mais déjà sans doute il touchait à sa ruine, car M. de Bellerive, repassant six semaines après par Genève, apprit la subite disparition du beau Delmare. Il avait fait vendre ses voitures de voyage, renvoyé ses gens, et l’on ne savait ce qu’il était devenu.

— Mon premier soupçon était fondé, — dit San-Privato, — j’en avais la presque certitude.

— De quel soupçon parles-tu ?

— Oh ! ceci est grave, ma mère, très-grave. Résumons les faits et recordons-nous. Ainsi, trois mois avant le duel où est mort mon oncle Ernest, le beau Delmare habitait Genève ?

— Oui, oui… Mais, encore une fois, quel intérêt ?…

— Pour Dieu, ma mère, ne m’interrompez pas ! Ceci, je vous le répète, est grave et peut devenir pour vous d’une importance extrême. Bornez-vous donc à répondre à mes questions et rassemblez soigneusement vos souvenirs. Ainsi, le beau Delmare habitait Genève trois mois avant le duel où mon oncle Ernest a succombé ?

― Oui.

— Six semaines environ avant ce duel, M. de Bellerive, de retour à Genève, apprend que soudain le beau Delmare a disparu, renvoyant ses gens et vendant ses voitures de voyage ?

— Oui.

— Maintenant, interrogez encore vos souvenirs : M. de Bellerive n’a-t-il rien appris au sujet des motifs de la brusque disparition du beau Delmare ?

— Non pas… que je sache.

— N’a-t-il pas circulé au sujet de cette disparition quelques bruits vagues, quelques propos ?

Madame San-Privato se recueillit, garda pendant un moment le silence et reprit :

― Tout ce que je me rappelle, c’est que M. de Bellerive, en me racontant cet événement, me disait qu’il avait produit une certaine sensation à Genève, où se trouvaient alors plusieurs personnes de la bonne compagnie de Paris qui connaissaient directement ou de réputation le beau Delmare ; les uns ont cru à son suicide, d’autres le niaient. Si je ne me trompe, quelqu’un prétendait avoir rencontré, peu de temps après sa disparition, le beau Delmare dans les environs de…

— De Lausanne ?

— Justement.

— C’est cela même, et le cottage habité par ma tante Ernest Dumirail se trouvait aussi dans les environs de Lausanne. Ah ! mes doutes me semblent maintenant bien près d’être éclaircis !

― Albert, qu’as-tu donc ? ― reprit madame San-Privato fort surprise ; — toi, toujours si calme, te voilà dans une agitation extraordinaire.

— C’est vrai, — reprit San-Privato.

Et il se disait mentalement :

— Ah ! je le sens, malgré moi, je cherche à entrevoir dans cette étrange révélation, si elle se confirme, bien d’autres conséquences que celle d’amener mon oncle à prêter à ma mère l’argent dont elle a besoin. Maudits yeux bleus ! maudits yeux bleus ! me laisserai-je dominer à ce point ? Non ! non ! mille fois non !

Madame San-Privato observait son fils avec une surprise croissante, et reprit, complétement déroutée :

— Mon cher ami, tu prétends être la logique en personne, tu me reproches souvent de dévier du sujet primitif de nos entretiens ; or, tu me parais mériter fort ce reproche : il s’agissait du moyen de triompher peut-être des refus de ton oncle au sujet du prêt que je désire, et, sans rime ni raison, tu me presses de questions sur le beau Delmare, probablement défunt à l’heure où nous parlons.

— Vous avez ce soir, ma mère, dîné avec le beau Delmare.

— Quelle plaisanterie !

— Mon oncle ne vous a-t-il pas présenté un M. Delmare ?

— Que dis-tu ? cet étranger serait…

— Celui qui a été autrefois le beau Delmare !

— Grand Dieu ! quelle décadence ! quelle chute ! Est-il possible ! J’étais à mille lieues d’une pareille découverte ! Ce nom de Delmare est tellement répandu, que je ne m’imaginais pas que le monsieur si mal vêtu pût avoir été la fleur des pois de son temps. Cependant, sans parler de sa figure, qui a dû être fort belle, je remarquais en lui certaine distinction fort singulière chez un provincial du Jura. Du reste, je n’aime point cet homme-là… Il a été fort poli, mais seul il ne paraissait pas sous le charme pendant le récit de tes voyages ; il a même souri plusieurs fois d’un air malveillant.

— Malgré sa malveillance à notre égard, c’est pourtant sur lui, ma mère, que je compte, si mes soupçons se confirment tout à fait, pour décider mon oncle, dans le cas d’un premier refus, à…

— À me prêter la somme dont j’ai besoin, — ajouta madame San-Privato avec une surprise profonde. — Est-ce là ta pensée ?

— À peu près.

— Tu parles sérieusement ?

— Très-sérieusement.

— Ce mystère est impénétrable pour moi.

— Ainsi mes questions sur le séjour du beau Delmare à Genève ne vous ont pas mise sur la voie ?

— Sur la voie… de quoi ?

— Décidément, ma mère, la pénétration n’est pas votre qualité dominante, et, puisque vous ne devinez rien, je garderai un secret dont vous pourriez involontairement, si vous le connaissiez, faire un usage nuisible à vos intérêts.

— Tu me prends donc pour une enfant ?

— Je crains qu’un mot imprudent, qu’un regard ne révèle, malgré vous, ce qui doit encore rester caché. J’ajouterai, d’ailleurs, que ce beau Delmare m’a été, non moins qu’à vous, très-antipathique à la première vue, et j’ai ce bonheur que mes antipathies sont généralement payées de retour : cela me prouve que mon instinct est sûr. Aussi, à tout hasard, j’avais chargé Germain de faire jaser les gens de mon oncle sur ce M. Delmare ; il est toujours bon d’être renseigné, autant que possible, à l’endroit des gens qui nous inspirent une certaine méfiance.

— Et qu’as-tu appris ?

— Plusieurs circonstances qui m’ont mis sur la voie de ce que je crois être la vérité. Du reste, dès demain, j’éclaircirai mes doutes. Bonsoir, ma mère, il est fort tard, j’ai une longue lettre à écrire… je ne saurais remettre cette occupation à demain, car je manquerais le courrier.

— Quel empressement ! Je devine, tu vas écrire à madame la marquise de Belcastel, cette ravissante jeune femme qui…

— Demain matin, avant votre lever, nous chercherons la manière la plus favorable de présenter votre demande à mon oncle, — poursuivit San-Privato sans paraître avoir entendu l’indiscrète question de sa mère, — et, si mon oncle vous oppose un refus, nous aviserons, à moins que…

— Achève…

— À moins que je n’use pour moi-même de mon secret ; car ce prêt de cinquante mille francs ne saurait que retarder la ruine complète de ma mère. Ah ! maudits yeux bleus !… — pensait San-Privato.

Et il ajouta tout bas :

— À moins que les circonstances ne viennent traverser un espoir qui me semble à cette heure très-fondé. Bonsoir, ma mère, — reprit Albert se levant ; — demain matin, nous causerons avant de voir mon oncle.

— À demain donc ; mais ta conversation de ce soir, après avoir excité vivement ma curiosité, me laisse dans une pénible incertitude. Enfin, demain, tout s’éclaircira sans doute, selon la réponse de mon frère à ma demande.

San-Privato reconduisit sa mère jusqu’à la porte de la chambre à coucher qu’elle occupait ; puis, de retour chez lui, il s’assit devant une table où était disposé ce qu’il fallait pour écrire, appuya son front dans ses deux mains, réfléchit longtemps, hésitant devant des résolutions diverses ; puis, coordonnant enfin peu à peu son plan qui s’élucidait dans ses yeux, il dit :

— C’est audacieux… mais d’un succès possible… mieux que cela, certain, si Antoinette de Hansfeld consent à me servir. Pourrai-je en douter ? Je lui dirais : « Tue ! » elle tuerait… Ah ! elle est à moi comme je suis à elle. Il existe entre nos âmes tant de mystérieuses affinités, que, quoi qu’il arrive, nos destinées sont à jamais liées l’une à l’autre. C’est en ce moment surtout que je me félicite d’avoir enveloppé d’un profond secret ma liaison avec Antoinette, et détourné tous les soupçons en m’occupant ouvertement de madame de Belcastel.

Et, prenant une plume, San-Privato ajouta :

— Écrivons à Antoinette…

Puis il reprit en souriant amèrement :

— Vanité ! vanité !… Je me croyais fort, je me croyais certain de ma volonté ! Ah ! nous n’avons pas de plus dangereux ennemi que nous-même ! Maudits yeux bleus ! Il y a de tout dans ces yeux-là !

Page 1