‹ Les Fils de familleChapitre 14 sur 108 · Partie I · 14

Partie I · 14

Madame San-Privato, restée seule auprès de son fils, lui dit avec une curiosité anxieuse :

— Eh bien !… que penses-tu de notre soirée ?

— Mes avis étaient bons, il fallait les suivre ; vous faites fausse route, — répondit Albert d’une voix incisive et brève ; — Vous manquerez votre but.

— Tu t’abuses…

— Vous manquerez votre but. Nous aurions dû venir ici modestement en diligence, affecter une extrême simplicité, nous mettre autant que possible au diapason des habitudes de ma tante Dumirail, et surtout au niveau de votre situation actuelle. Vous avez pris le parti contraire, c’est une faute.

— Mieux que toi, je connais mon frère et ma belle-sœur. Il était nécessaire, afin d’obtenir ce que je désire, de leur plaire et de leur imposer à la fois ; de les rendre orgueilleux de nous, de toi surtout, voilà pourquoi j’ai insisté à te mettre en valeur. Et, si puéril que cela te semble, tes décorations ont, j’en suis certaine, produit leur effet.

— Loin de gagner la sympathie des Dumirail, vous aurez éveillé leur envie…

— Allons donc ! ces gens-là sont trop bêtement heureux pour être jaloux… et mon odieuse belle-sœur… que je hais à la mort… ne…

— Renoncez donc, ma mère, dans votre intérêt même, à ces intempérances de langage. À quoi bon dire que l’on hait les gens ?

— À soulager sa haine… Tu hausses les épaules ?… Tiens… ton sang-froid me fait bondir ! Est-ce que mon indigne belle-sœur ne m’a pas enlevé l’affection de mon frère, qui, avant son maudit mariage, ne pensait, ne voyait que par moi, était résolu à rester garçon, à te léguer ses biens, sa fortune… qui, à cette heure certainement, s’élève à plus de soixante mille livres de rente, car mon frère économise les deux tiers de ses revenus ? Qu’est-il arrivé ? Confiante dans ses promesses… et n’imaginant pas qu’il se marierait à quarante ans passés, comptant sur son héritage et ainsi rassurée sur ton avenir, je n’ai pas diminué mes dépenses… exagérées… folles… j’y consens… Mais je me disais : « Que m’importe, mon fils un jour sera riche ! » Et je n’enragerais pas à cette pensée, que ce gros butor de Maurice héritera sans doute un jour, soit de son père, soit de sa mère, de plus de quatre-vingt mille livres de rente, tandis que toi…

― Ma mère, souvent déjà, je vous ai priée, je vous prie encore de ne point vous préoccuper de ma fortune, mais de la vôtre, si l’on peut donner ce nom aux débris de votre opulence passée ; vos créanciers vous harcèlent, deviennent intraitables, vous voici réduite à vous adresser encore à la bourse de mon oncle. Vous comptez lui emprunter cinquante mille francs. Probablement, il vous les refusera, trouvant fort singulier que vous veniez en voiture de poste, accompagnée de deux domestiques, lui exposer votre dénûment.

— Et moi, je te répète que, si j’étais venue ici quasi comme une mendiante, je n’avais aucune chance d’obtenir de mon frère ce que j’en obtiendrai, j’en suis certaine, en lui imposant par un certain apparat.

— Mon oncle, en homme de bon sens, vous répondra que, lorsque l’on est dans la nécessité d’emprunter cinquante mille francs, on réduit ses dépenses au lieu de les exagérer.

— Ainsi, — reprit madame San-Privato dans son violent dépit, — ainsi vous vous rangeriez du côté de mon frère contre moi ?

— Ce que vous dites là, ma mère, est parfaitement déraisonnable.

— Oh ! certes vous êtes un prodige de raison ! toujours inflexible et glacé… Notre ami, M. de Bellerive, a fait de vous un élève digne de lui !

— Notre ami, M. de Bellerive, est un esprit positif, logique et surtout pratique ; il m’a, dès mon jeune âge, enseigné à aller droit au fond, au vif, au vrai des choses, sans m’arrêter aux semblants trompeurs que leur donnent nos intérêts, nos passions…

— Les passions ! — reprit madame San-Privato impatientée du flegme de son fils ; — oh ! certes, ce ne sont pas les passions qui vous perdront, vous !

— C’est mon ferme espoir, bien que, comme un autre, plus qu’un autre, j’aie des passions fort tenaces, fort ardentes et fort mauvaises ; mais, grâce à notre ami, j’ai le vouloir et le pouvoir d’étouffer toute passion qui ne peut s’assouvir sans péril ; je couve patiemment celle que j’ai la certitude de satisfaire plus tard en pleine sécurité ; cela devient alors un capital chaque jour augmenté des intérêts composés, ainsi que disent les financiers… Jamais je ne hais à la légère… et sans profit assuré… je sais attendre… « Car la haine, — dit sagement M. de Bellerive, — est, de tous les sentiments, celui qui nous fait commettre le plus de fautes irréparables, si l’on cède à la chaleur de ses premiers bouillonnements ; la haine, en un mot, est l’un de ces mets épicés qui se confectionnent à un feu d’enfer, mais que l’on doit manger froids. »

— Attendre… attendre !… et si votre attente est trompée ?

— J’ai du moins conscience d’avoir agi habilement et si prudemment, que l’objet de ma haine, l’ignorant, ne triomphe point de mon impuissance à lui nuire. Je m’épargne ainsi un ridicule amer ; or, non par faiblesse, mais par justesse d’esprit, j’ai horreur du ridicule, parce que, dans le monde où je vis, le ridicule tue. Je ne veux point mourir de cette mort-là ; je veux vivre longtemps, très-longtemps, fidèle à ce principe de la science humaine : « Ne compte que sur toi… n’agis que pour toi, surtout ne redoute que toi… et tu n’auras rien à craindre des autres… »

Il existait un tel contraste entre la juvénile figure d’Albert et ses paroles empreintes d’une exécrable philosophie (s’il est permis d’ainsi prostituer ce mot), que madame San-Privato, qui cependant connaissait bien son fils et était elle-même d’une grande perversité, frissonna et ne put s’empêcher de dire :

— À vingt-quatre ans à peine, raisonner ainsi ! Tiens, Albert, quelquefois tu me fais peur ; j’en veux à M. de Bellerive de t’avoir élevé dans de pareils principes.

— Qu’avez-vous à me reprocher, ma mère ? répondit Albert toujours impassible ; — suis-je mauvais fils ?

― Non ; mais tu manques de tendresse, d’effusion.

— Effusion, tendresse ! — reprit Albert avec une ironie glaciale ; — à quoi bon ces affectations de sensiblerie à tout propos, lorsque l’attachement est sincère ? Est-il feint ?… Oh ! alors, il est bon de l’exclamer sans cesse, pour y donner créance ; mes actes, à défaut d’effusion, vous ont prouvé mon affection filiale. Je pouvais, à ma majorité, vous réclamer les débris de l’héritage de mon père ; je ne l’ai point fait ; j’ai eu tort, dans votre intérêt même : c’eût été une soixantaine de mille francs mis à l’abri de vos prodigalités. Cette ressource aujourd’hui vous serait utile ; mais j’étais faible alors, j’ai craint de vous chagriner ; je vous ai donc abandonné le peu qui me restait de mon patrimoine ; mes appointements d’attaché payé à l’ambassade de Naples, en Russie, me suffisaient, et, depuis, j’ai continué de me suffire à moi-même ; je suis de tous points, vous le savez, ma mère, ce que vulgairement on appelle un garçon rangé, très-soigneux de ses petites affaires ; aussi élégant que personne, et dépensant moins que personne ; je sais m’ingénier, conserver, ne point gaspiller ; je pousse à l’égal de mon horreur du ridicule ma sainte horreur des dettes. Elles vous tiennent dans une dépendance abjecte, et toujours vient l’heure où les plus altiers courbent un front piteux devant leurs créanciers ; en outre, c’est rarement pour soi-même que l’on s’endette ; ainsi vous êtes tombée dans un abîme de difficultés pécuniaires inextricables ; vous vous êtes obstinée, par orgueil mal entendu, à donner des dîners, des soirées à des gens qui ne vous offriraient point un verre d’eau et se moqueront de vous, lorsque, ainsi que je le prévois, vous serez absolument ruinée. Alors je vous prouverai de nouveau mon attachement filial, non par des effusions de tendresse hors de mes habitudes, mais par des faits, en vous mettant à l’abri du besoin, selon le devoir d’un bon fils et d’un homme qui se respecte.

— Mon Dieu ! — s’écria madame San-Privato, ne pouvant s’habituer au flegme de son fils, — tes paroles devraient réjouir mon cœur, et elles le glacent… Tiens, Albert, j’aimerais cent fois mieux te voir dissipé, joueur, céder enfin aux entraînements de la jeunesse… me bouder, me brusquer même parfois, que de te voir ainsi froid, maître de toi.

― J’entends… ― reprit Albert avec un sourire sardonique, — vous regrettez que je n’aie pas mauvaise tête et bon cœur, comme un sous-lieutenant d’opéra-comique.

— Toujours cette impitoyable raillerie à froid.

— Voulez-vous que je prenne au sérieux votre étrange regret ? Sachez donc qu’après avoir dissipé mon bien et le vôtre dans la fainéantise, et désormais sans carrière, sans avenir, poussé au mal par la misère, je serais peut-être devenu escroc, voleur ou pis encore !

— Albert… ah ! Albert !

— Je dis voleur ou pis encore, reprit San-Privato imperturbable, et jetant sur sa mère un regard dont la profondeur l’effraya — Croyez-vous donc que je sois devenu de prime-saut ce garçon rangé, ordonné que je suis, s’imposant des privations relatives ? Ah ! vous ignorez quelles luttes j’ai encore parfois à soutenir contre moi-même ! vertu ou calcul, peu importe ! pour refréner, pour dompter des entraînements qui me jetteraient hors de la voie que je me suis tracée, voie sûre, directe, dont je ne dévierai point, parce qu’elle me conduira au but de mes vœux, et ils sont nombreux : fortune, honneurs, plaisirs, succès… couronnés de l’estime générale… estime qui donne tant de piquant, de saveur à la vie de ceux-là qui méprisent tout le monde… Mais il est tard… assez philosophé, ma mère, ajouta San-Privato, entendant sonner la pendule. — Allons au fait… Il vous reste pour tout bien votre ferme du Berry, grevée d’hypothèques ; vous êtes expropriée si vous ne payez pas quarante mille francs à la fin de ce mois ; cette propriété vendue à l’encan, votre prêteur soldé, il vous restera au plus de quoi payer vos dettes ; ce sera donc votre ruine complète ; ce cas échéant, je vous assure une pension de cent louis, sur les huit mille francs d’appointements dont je jouis, vous déclarant à l’avance, et vous me croirez, qu’il me sera impossible de payer un sou de vos dettes si vous en contractez de nouvelles. Maintenant, admettons que mon oncle Dumirail consente à vous prêter cinquante mille francs ; une partie de cette somme serait affectée au payement de votre créancier hypothécaire, à donner un à-compte à vos fournisseurs les plus récalcitrants et à prolonger d’une année peut-être cette existence de faux luxe et de gêne qui me serait intolérable et qui vous est si chère ! Mais mon oncle ne vous prêtera point cinquante mille francs ; je vous ai dit pourquoi ; vous espériez raviver la sympathie des Dumirail, vous avez, au contraire, excité leur jalousie à mon endroit, et, malgré mon empire sur moi-même, je vous ai suivie dans la fausse voie où vous vous engagiez.

— Que veux-tu dire ?

— Vous m’avez mis sur le chapitre de mes voyages ; je ne pouvais briller qu’aux dépens de mon cousin Maurice en blessant l’orgueil de son père et de sa mère, ce qui devait les fort mal disposer à accueillir votre demande ; aussi n’ai-je d’abord répondu, dans votre intérêt, qu’avec une extrême réserve à votre désir de me mettre en valeur ; mais, je vous le répète, malgré mon empire sur moi-même, j’ai cédé…

— À quoi ?

— À l’influence étrange, irrésistible des deux plus beaux yeux que j’aie vus de ma vie.

― Jeane !

— J’ai honte de moi-même et me châtie par cet humiliant aveu…

— Je ne te comprends pas.

— Je ne suis plus un écolier en amour, je connais le monde, j’ai une volonté ferme, je me possède, je suis sûr de moi… je le croyais du moins… car j’ai rencontré dans ma vie des femmes bien autrement posées, bien autrement séduisantes que cette petite fille, quoiqu’elle soit, je l’avoue, ravissante, et ces belles dames ne m’ont jamais fait faire ce que je ne voulais pas faire. Or, voilà pourtant que les yeux bleus de mademoiselle Jeane…

San-Privato s’interrompit et reprit avec un accent indéfinissable :

— Quel regard ! quel regard ! oh ! il y a de tout dans ces yeux-là !

Et, pensif, contristé, il garda un moment le silence.

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