Partie I · 17
Lorsque, par une belle matinée d’été qui promettait un jour, splendide, Charles Delmare arriva au Morillon, il aperçut de loin sur la terrasse, Jeane occupée à surveiller les apprêts d’une collation matinale servie à l’ombre d’une tonnelle, cabinet de verdure impénétrable aux rayons du soleil et situé à l’extrémité d’une épaisse charmille, prolongée depuis cet endroit jusqu’au rez-de-chaussée de la maison d’habitation et destinée à abriter la terrasse contre la bise du nord.
Charles Delmare ayant vu s’éloigner les servantes à qui Jeane venait de donner sans doute ses ordres et celle-ci demeurer seule sous la tonnelle, il s’en rapprocha précipitamment, rendant grâce au hasard qui lui ménageait, en ces graves conjonctures, quelques moments d’entretien tête à tête avec sa fille ; à peine fut-il près d’elle, que, d’un regard rapide, furtif, plein d’angoisse, il tâcha de lire sur sa physionomie les traces des impressions qu’elle avait ressenties le jour précédent ; mais, quoique légèrement pâlis par l’action des ressentiments si divers, les traits de la jeune fille étaient alors empreints d’allégresse et de sérénité ; aussi salua-t-elle Delmare de cette joyeuse exclamation :
— Quel bonheur, cher maître, vous voilà, vous voilà !
— Vous paraissez bien joyeuse, ce matin, chère mademoiselle Jeane, — dit Charles Delmare dominant son émotion. — De votre joie je devine la cause : le temps est magnifique et favorise notre partie de montagne.
— Telle n’est pas la cause de ma joie, cher maître.
— Vraiment ! Et cette cause, quelle est-elle donc ?
— Il s’agit d’un secret.
— Un secret ?
— Oui ; mais il ne m’appartient pas à moi seule ; ma tante, mon oncle et Maurice le savent aussi et sont les seuls qui doivent le savoir.
— Eh bien, je l’avoue, je leur envie la connaissance de ce secret qui vous rend si heureuse.
— L’envie est un mauvais sentiment, cher maître, je veux vous l’épargner.
— C’est généreux, mais…
— Oh ! ne craignez rien, je ne commettrai en cela aucune indiscrétion.
— Cependant il s’agit, dites-vous, d’un secret ?
— Certes, mais peut-il exister un secret pour vous, pour vous que moi et Maurice aimons tant ! pour vous, enfin, le meilleur ami de mon oncle et de ma tante ? Aussi m’ont-ils autorisée à tout vous dire… Vous ne devinez pas ?
— De grâce, prenez en pitié mon impatience !
— Maurice et moi, nous nous marions bientôt, — répondit Jeane avec l’accent d’un allégement indicible, comme si, en ce moment encore, elle avait conscience d’échapper par ce mariage à un danger imminent.
Et elle ajouta :
— Le père et la mère de Maurice ont consenti à nous fiancer hier soir, après votre départ.
— Que dites-vous ?… Il serait vrai ! — s’écria Charles Delmare ravi d’apprendre la soudaine résolution de M. et madame Dumirail, résolution qui, selon lui, et dans les circonstances actuelles, était de la plus grande importance et calmait en partie les anxiétés dont il souffrait la veille.
Aussi, dans l’expansion de sa joie, cédant à la force d’attraction qui, en ce moment presque solennel, le poussait vers sa fille, il la serra dans ses bras et la baisa au front en s’écriant d’une voix entrecoupée de larmes :
— Oh ! maintenant, je ne crains plus rien pour votre avenir, chère, chère enfant bien-aimée !
Ces derniers mots : « Chère enfant bien-aimée !… » un père seul pouvait les accentuer comme Charles Delmare les accentua : aussi, l’expression de sa voix, celle de son regard noyé de pleurs attendrirent tellement Jeane, que, loin d’être surprise ou embarrassée de la familiarité qu’il venait de se permettre en la baisant au front et en la serrant dans ses bras, la jeune fille, cédant peut-être à l’attraction mystérieuse de la nature, prit les mains de son père entre les siennes avec un mélange d’affection et de respect, et, les yeux humides, lui dit :
— Je savais combien vous étiez affectionné à Maurice et à moi, je savais quelle part vous prendriez à notre bonheur ; mais vos larmes, votre émotion me disent que ce n’est pas une amitié ordinaire que vous ressentez pour nous, monsieur Delmare.
Puis, s’interrompant, Jeane reprit ingénument :
— Mon Dieu ! qu’est-ce donc que j’éprouve ? Votre joie devrait augmenter ma félicité : cependant elle l’attriste… non, elle ne l’attriste pas, elle la rend plus sérieuse. Je n’ai plus rien à désirer maintenant. Pourquoi donc me semble-t-il que quelque chose me manque, depuis que tout à l’heure vous m’avez avec tant de bonté appelée votre enfant ?
— Ce qu’il vous manque, sans doute, c’est la présence de votre mère en ce jour si heureux pour vous, chère enfant ! hasarda de dire d’une voix tremblante Charles Delmare, éprouvant un charme mélancolique à s’entretenir pour la première fois d’Emmeline avec sa fille, l’enfant de leur amour. Hélas ! ajouta-t-il, rien ne peut remplacer la tendresse d’une mère !
— Oui ; c’est surtout aujourd’hui qu’elle me manque, je le sens plus vivement que jamais. Enfin, je ne sais pourquoi l’accent de votre voix, tout à l’heure si émue, m’a rappelé son accent à elle, lorsqu’elle me disait : « Mon enfant ! »
Et pensive, Jeane reprit en soupirant :
— Ah ! si vous eussiez connu ma mère, monsieur Delmare, combien vous l’auriez aimée !
Ces mots si simples firent tressaillir Charles Delmare et soudain évoquèrent en sa mémoire toutes les phases du dernier amour de sa jeunesse, amour plein d’enivrements, de souffrances, de remords désespérés ; passé si cher et si douloureux à son cœur ; amour d’abord coupable, puis épuré, régénéré par la paternité qui le transformait en la plus sainte des passions personnifiée dans sa fille idolâtrée ; mais il devait lui cacher à elle-même cette idolâtrie sous les dehors d’une affection pâle et froide auprès de celle qu’il ressentait.
Le vœu incessant de Charles Delmare, plus encore, son devoir de père, ce devoir sacré qu’il ne pouvait invoquer même auprès de sa fille qu’en déshonorant la mémoire d’une mère qu’elle adorait et vénérait, ce devoir, enfin, lui commandait de veiller incessamment sur Jeane, d’entourer de la sollicitude la plus tutélaire, la plus éclairée chacun des pas qu’elle ferait un jour dans l’épineuse carrière de sa vie de femme, d’être, en un mot, son ange gardien.
Et Charles Delmare voyait la destinée de son enfant confiée à des mains étrangères, dignes et pures, sans doute, mais qui, un jour, pouvaient errer ou défaillir sans qu’il eût le droit de se plaindre ou d’intervenir.
Enfin, s’il était instruit du prochain mariage de Jeane, il devait uniquement à la bénévole confiance de ses amis la connaissance de ce fait d’une si haute importance dans les circonstances présentes ; ce fait seul pouvait rassurer pleinement Charles Delmare sur ce qu’il redoutait des conséquences de la première entrevue de San-Privato et de Jeane ; cependant, après la soudaine révélation de ces projets de mariage qui dissipèrent d’abord ses appréhensions, Charles Delmare, réfléchissant bientôt à l’inexorable logique des sentiments, observa plus attentivement encore la physionomie de sa fille. Elle lui parut souriante, remplie de confiance, de sérénité ; rien ne trahissait sur ses traits enchanteurs l’ombre même d’une arrière-pensée. Pourtant, et un père seul pouvait concevoir une pareille crainte, pourtant il lui sembla peu convenable que Jeane se fût sitôt soustraite à l’influence de ses impressions de la veille au sujet de son cousin, impressions trop vives, trop diverses, pour être si vite, si absolument oubliées ou dominées.
Un invincible pressentiment disait à Charles Delmare que le calme régnait seulement à la surface de l’âme de sa fille, non qu’elle dissimulât ses pensées ; car ce calme, elle devait en ce moment l’éprouver réellement, surtout en comparant son trouble, sa nerveuse agitation de la veille à la sécurité qu’elle puisait dans la certitude d’être bientôt la femme de Maurice.
— Mais, pensait Charles Delmare, un lac aussi redevient calme et limpide après l’orage ; cependant il suffit d’un nuage, d’un souffle de vent pour obscurcir l’azur de ses ondes et les agiter, les troubler de nouveau dans leurs dernières profondeurs.
Delmare, absorbé par ces pensées, de même que Jeane l’était par le souvenir de sa mère, garda, ainsi que la jeune fille, un silence de quelques instants ; et, dans leur profonde préoccupation, ni l’un ni l’autre ne remarquèrent un bruit provenant du dehors de la tonnelle de charmille, dont le feuillage épais et touffu formait un abri impénétrable aux regards. Ce bruit, presque imperceptible d’ailleurs, et causé par le léger craquement de quelques grains de sable sous un pied qui effleurait le sol avec une extrême précaution, s’était déjà fait entendre, sans être davantage remarqué de Jeane et de Charles Delmare, alors que celui-ci, cédant à un entraînement involontaire, avait baisé sa fille au front en l’appelant son enfant bien-aimée avec un accent qui ne pouvait sortir que des entrailles paternelles.
Mais, nous le répétons, Charles Delmare et sa fille étaient alors trop émus pour remarquer ce bruit, d’ailleurs presque insensible.