‹ Les Fils de familleChapitre 18 sur 108 · Partie I · 18

Partie I · 18

La silencieuse préoccupation de Jeane et de Charles Delmare dura quelques secondes à peine ; celui-ci sentit bientôt la dangereuse imprudence de son entraînement paternel ; quelqu’un pouvait d’un moment à l’autre entrer dans la tonnelle et s’étonner de la vive émotion qu’il éprouvait, ainsi que Jeane, de qui les yeux s’étaient remplis de larmes au souvenir de sa mère ; il raffermit donc sa voix, et, renouant la conversation, il répondit aux derniers mots de la jeune fille d’un ton presque formaliste :

— Je n’en doute pas, si j’avais eu l’honneur de connaître madame votre mère, je l’aurais appréciée ainsi qu’elle méritait de l’être ; car je me plais à croire que vous avez hérité de ses qualités, chère mademoiselle Jeane.

Cet accent cérémonieux, presque froid, succédant sans transition à la chaleureuse expansion des récentes paroles de Charles Delmare, frappa Jeane ; elle regarda son père avec une surprise chagrine, et elle demanda timidement :

— Est-ce que vous êtes fâché contre moi ?

— Nullement ; mais qui peut vous donner cette pensée, chère mademoiselle Jeane ?

— Voilà encore que vous m’appelez cérémonieusement mademoiselle Jeane, tandis que tout à l’heure vous me disiez : « Ma chère enfant, » et cela d’une voix si bonne, si tendre, que les larmes me sont venues aux yeux. Mes paroles vous semblent étranges, n’est-ce pas ? Comment vous les expliquer ? Tenez, mon oncle Dumirail m’appelle toujours affectueusement sa chère enfant ; cependant je ne ressens pas ce que j’ai éprouvé tout à l’heure lorsque vous m’avez nommée ainsi ; c’était une impression triste et douce à la fois ; puis, je vous l’ai dit, le souvenir de ma mère m’est soudain revenu, plus présent, plus vif que jamais. Pourquoi donc maintenant votre accent est-il si froid ?

— Je vous l’avoue, en apprenant votre mariage avec Maurice, mariage qui assure votre bonheur à tous deux, comble les désirs de vos parents et mes vœux, à moi, en raison de l’amitié qui m’attache à votre famille, je vous l’avoue, dis-je, — reprit Charles Delmare en souriant, — j’ai cédé à un mouvement de joie si vif, que j’ai traité un peu trop en petite fille une grande demoiselle comme vous, mademoiselle Jeane. Je vous ai, ma foi, tout bonnement embrassée, ainsi que je l’aurais fait le jour de votre fête ou au jour de l’an, et, de plus, comme je serai bientôt d’âge à être votre grand-père, je vous ai, sans façon, appelée ma chère enfant ; mais ces familiarités-là ne sauraient persister entre une jeune élève et son vénérable professeur de dessin, — ajouta gaiement Charles Delmare, — car enfin, parce que vous serez bientôt madame Maurice Dumirail, vous oubliez, ce me semble, un peu vite, mademoiselle Jeane, que j’ai été, que je suis et serai encore longtemps, je l’espère, votre professeur. En cette qualité, j’ai droit à vos respects, s’il vous plaît ; aussi je tiens beaucoup à ce titre, à la fois déférent et affectueux, de cher maître, que vous m’octroyez de si bonne grâce.

— Qu’il en soit ainsi, — répondit Jeane avec un doux sourire ; — mais, je vous en avertis, cher maître, lorsque je serai madame Maurice, lui et moi nous saurons vous obliger à nous appeler vos chers enfants.

— En ce cas, chère mademoiselle Jeane, et seul contre vous deux, il faudra me résigner à subir vos volontés ; mais dites-moi, et redevenons sérieux : vos chers parents m’avaient fait part de leurs vues au sujet de votre mariage avec Maurice, sans rien décider, d’ailleurs, quant à l’époque de ce mariage : quel motif les a donc conduits à hâter leur décision ?

— La demande qu’hier soir Maurice et moi leur avons faite.

— Quoi ! hier soir ?

— Maurice et moi sommes allés dire à mon oncle et à ma tante que nous nous aimions, et les prier de nous marier.

— Et de cette démarche, qui a pris l’initiative ?

— Maurice.

— Quelle circonstance a donc précipité sa demande ?

— Il a cédé à la même crainte que moi.

— Quelle crainte ?

— Vous allez, cher maître, vous moquer de vos élèves, — répondit Jeane avec un sourire un peu forcé.

Puis, pensive, elle garda un moment le silence, tandis que Charles Delmare l’observait, appelant à son aide toute sa pénétration. Pour lui, le moment était venu d’éclaircir ses derniers doutes au sujet du calme réel et durable ou apparent et momentané dont Jeane semblait jouir ; aussi remarqua-t-il, non sans inquiétude, qu’un léger nuage obscurcit le front de la jeune fille, jusqu’alors serein, et qu’une nuance d’amertume se mêlait au sourire contraint dont elle accompagna ces mots : « Vous allez, cher maître, vous moquer de vos élèves. » Après quoi elle garda un silence de quelques secondes.

Ce silence, Charles Delmare le rompit, affectant un enjouement contraire à sa pensée secrète.

— Je vais, dites-vous, chère mademoiselle Jeane, me moquer de mes élèves ! Oh ! oh ! je suis, en effet, fort capable de cette énormité-là ; mais il faut au moins que mes chers élèves donnent un texte à ma moquerie, — ajouta Charles Delmare observant sa fille, de qui le front ne se déridait pas. — Vous venez de me dire qu’en précipitant sa demande de mariage auprès de ses parents, Maurice cédait à la même crainte que vous, et que cette crainte devait exciter mes moqueries : or quelle était cette crainte ?

— Une crainte absurde, — répondit Jeane rougissant et s’efforçant de nouveau de sourire.

Puis, sa voix trahissant un imperceptible frissonnement, elle ajouta :

— Il nous semblait qu’un danger nous menaçait…

— Un danger ?

— Mes paroles vous semblent incompréhensibles, cher maître ?

— Non… mais…

— Que voulez-vous, — reprit Jeane avec une sorte d’abattement, — il est naturel que vous ne compreniez pas ce qui nous semblait inexplicable, à Maurice et à moi. En un mot, — ajouta Jeane d’un accent presque précipité, comme si elle avait hâte d’achever cet aveu, — depuis l’arrivée de ma tante San-Privato et de son fils, et surtout depuis la soirée d’hier, Maurice et moi nous avions tous deux le cœur attristé, serré, sans savoir pourquoi, — ajouta vivement Jeane, — oh ! sans savoir pourquoi… En un mot, voyez l’absurdité de notre crainte, il nous semblait avoir conscience d’un danger prochain. Quelle folie !

Jeane, en prononçant ce dernier mot, ne put réprimer un tressaillement significatif : elle dissimulait sa pensée ; ce qu’elle taxait de folie n’était pas, à ses yeux, si fou qu’elle voulait bien le dire, et, malgré son apparente sécurité à l’endroit de ce danger, il était évident qu’elle le redoutait encore.

— Ô mes pressentiments, d’où veniez-vous, mystérieux instincts qui presque jamais ne nous trompent ? Le calme n’est qu’à la surface de l’âme de ma fille ; elle me cache son secret, elle n’a aucune raison de me le confier. Que suis-je à ses yeux ? un étranger !

Puis Delmare répéta tout haut :

— Cette crainte chimérique… cette crainte folle… ainsi que vous le dites si bien, chère mademoiselle Jeane, a, je l’espère, complétement disparu, maintenant que Maurice et vous êtes certains d’être bientôt unis ?

— Oh oui ! Autant nos cœurs étaient hier attristés, serrés, navrés d’appréhensions, autant ils sont aujourd’hui satisfaits, épanouis, rassurés ! Peut-il en être autrement ? Qu’avons-nous à craindre maintenant ? Rien, rien ! Nous ne sommes plus des enfants, nous n’avons pas peur des fantômes ! — reprit Jeane avec une sorte de volubilité fébrile et semblant vouloir s’étourdir et échapper à l’obsession d’une pensée qui intérieurement la dominait malgré elle. — Ah ! cher maître, quel bonheur sera le nôtre ! Je l’aime tant, mon beau Maurice, cette âme d’ange, ce cœur d’or, ce frère chéri !

Et, entraînée par une force plus puissante que sa volonté, Jeane ajouta :

— N’est-ce pas, cher maître, que Maurice est aussi beau que son cousin Albert ?

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