Partie I · 24
Cette partie de montagne, si allégrement projetée la veille, était loin d’offrir l’animation, la gaieté habituelle de ces sortes d’ascensions, car la plupart de nos personnages cédaient à des préoccupations à peine dissimulées par le savoir-vivre.
Charles Delmare, encore sous le coup de l’épouvante où l’avait plongé l’appréhension de voir le secret de sa vie au pouvoir de San-Privato, éprouvait cependant, quoique à peu près rassuré, une sourde inquiétude pour l’avenir. Le jeune diplomate affirmait sans doute la réalité de l’existence du célèbre peintre allemand Wagner ; mais cette affirmation, malgré son apparente sincérité, pouvait n’être qu’un mensonge, cacher un piège et de méchants desseins, se disait Charles Delmare. Ces craintes vagues étaient, d’ailleurs, compensées par une observation où il puisait d’heureuses espérances. Jeane, enfin triomphante dans sa lutte contre la funeste influence de San-Privato, qu’elle subissait involontairement, semblait être revenue tout entière (et sans arrière-pensée de comparaison) à Maurice, de qui elle s’était empressée de prendre le bras en descendant du chariot, afin de gravir à pied les dernières pentes de la montagne.
Durant ce trajet assez long, la jeune fille, se montrant d’une tendresse charmante envers son fiancé, avait adressé quelques innocentes et fines moqueries à Albert, ayant, d’ailleurs, instruit Charles Delmare de la vive et caustique réponse faite par elle à madame San-Privato, lorsque celle-ci, après la collation du matin, avait presque grossièrement raillé les forces physiques de Maurice.
M. Dumirail, affecté de la ruine de sa sœur et toujours résolu de lui refuser un prêt stérile, mais de la recevoir fraternellement chez lui, où elle trouverait une honorable et cordiale hospitalité, se sentait malcontent, agité, indécis ; sa conversation avec madame San-Privato portait déjà ses fruits amers ; il attendait avec impatience le moment de confier ses impuissantes agitations à Charles Delmare, comptant sur sa sagesse, sur ses conseils et même sur la sévérité de ses reproches pour combattre les pensées mauvaises dont il était tourmenté.
Madame Dumirail, ignorant l’entretien de madame San-Privato et de son frère, n’éprouvait pas les mêmes anxiétés que celui-ci ; son excellent sens avait complétement repris sur elle son empire, et, si parfois encore elle comparait l’avenir de Maurice et d’Albert, elle n’éprouvait plus l’ombre d’un regret en songeant à l’obscurité de l’existence de son fils, car cette obscurité même assurerait son bonheur.
Madame San-Privato avait, durant les préparatifs du déjeuner, raconté en peu de mots à son fils le refus de M. Dumirail au sujet du prêt de cinquante mille francs, et l’offre qu’il lui faisait de venir se retirer au Morillon ; elle avait enfin fait part à Albert de la certitude où elle était d’avoir fait germer l’envie dans le cœur de son frère, en citant à ce sujet quelques mots saillants de leur entretien. San-Privato, frappé de ces derniers faits et de leurs conséquences possibles, inaperçues de l’esprit borné de sa mère, se promit d’accomplir l’œuvre ébauchée par elle, en agissant directement sur Jeane et sur Maurice le plus promptement possible. Le hasard le servit à souhait.
L’entretien, nous l’avons dit, se ressentait des secrètes préoccupations de plusieurs des convives et se traînait aussi languissant que leur appétit. Maurice lui-même, rassasié par le bonheur, regardait Jeane et oubliait sa faim. Cependant, faisant à lui seul presque tous les frais de la conversation, il vint à parler de la fameuse grotte de Tréserve, située dans le voisinage des plateaux sur le revers de la montagne, et célèbre par ses stalactites, ses cristaux de roche et une petite pièce d’eau qui se trouvait au fond de cette caverne. San-Privato témoigna le désir de la visiter, — si toutefois, ajouta-t-il, elle était abordable à une espèce de Parisien aussi peu montagnard que lui.
Jeane le railla gaiement de sa frayeur anticipée ; mais Maurice rassura son cousin en affirmant (et il parlait très-sincèrement, en cela qu’il jugeait la chose en homme dès longtemps habitué à braver les abîmes), en affirmant, disons-nous, que l’abord de la grotte de Tréserve n’offrait pas le moindre danger, puisque Jeane l’avait déjà visitée plusieurs fois avec lui et les métayers du chalet.
Il fut donc convenu, selon le secret espoir de San-Privato, qu’ensuite du déjeuner, les trois jeunes gens se rendraient à la grotte. Charles Delmare, craignant pour Jeane et pour Maurice, en ce moment si complétement revenus l’un à l’autre, la funeste influence d’Albert, s’il demeurait seul en tiers avec eux, demanda d’être de la partie ; mais M. Dumirail, impatient de s’ouvrir en toute confiance à un ami sur le moral duquel il comptait pour vaincre les vagues défaillances qu’il pressentait, le pria de laisser les trois jeunes gens aller seuls, parce qu’il désirait causer avec lui pendant que madame Dumirail ferait visiter en détail à sa belle-sœur la laiterie du chalet et autres dépendances ; assez inquiet de l’expression assombrie des traits de M. Dumirail et de son anxiété à peine dissimulée, Charles Delmare dut renoncer à son projet, ne voulant pas laisser pénétrer le motif qui l’engageait à accompagner Jeane et ses deux cousins à la grotte de Tréserve ; tous trois s’y rendirent à l’issue du déjeuner, tandis que M. Dumirail, laissant ensemble sa femme et madame San-Privato, s’éloignait avec Charles Delmare, sous le prétexte d’aller admirer le magnifique panorama que l’on découvre du haut des plateaux gazonnés du col de Tréserve. Mais bientôt, par un revirement d’esprit en apparence très-étrange, et cependant très-explicable, M. Dumirail, au moment de s’ouvrir à son ami, dont il appréciait le ferme bon sens, recula devant cette confidence, craignant, par amour-propre, de paraître faible et déraisonnable aux yeux de son ami ; de sorte qu’après un entretien fort insignifiant qui trompa l’attente de Charles Delmare, celui-ci, quittant M. Dumirail, se dirigea rapidement vers la grotte de Tréserve, dans l’espoir de rejoindre San-Privato et les deux fiancés.