‹ Les Fils de familleChapitre 23 sur 108 · Partie I · 23

Partie I · 23

La haine parfois inspire merveilleusement les méchants et leur donne, malgré la médiocrité de leur intelligence, une sorte de faculté d’intuition en leur indiquant, avec une effrayante certitude, le coup qu’ils doivent porter, l’endroit où il faut frapper.

Certes, rien de plus étroit, de plus obtus, et conséquemment de moins pénétrant que l’esprit de madame San-Privato. Son frère, sans parler de ses qualités de cœur, et en admettant même que l’on pût comparer deux personnalités si dissemblables, son frère valait cent fois, par l’intelligence, par le jugement, par le bon sens, cette vieille et haineuse écervelée. Cependant, sans autre force que l’instinct de sa méchanceté, elle devait triompher dans la lutte qu’elle allait engager, parce que cet instinct lui signalait le seul point vulnérable peut-être chez M. Dumirail, à savoir : l’orgueil paternel. Sans doute, madame San-Privato n’avait et ne pouvait avoir clairement conscience de la portée presque incalculable du coup qu’elle se préparait à frapper ; mais elle pressentait confusément que ce coup serait funeste à la tranquillité, au bonheur de M. et madame Dumirail, de Maurice et de Jeane.

Madame San-Privato, sentant, pour le succès de sa vengeance, la nécessité de feindre des sentiments contraires à ceux dont elle était possédée, parut se recueillir, et, après quelques moments de silence seulement interrompu par la solennité du pas lent et mesuré des bœufs ferrés qui continuaient de gravir sur le roc les dernières rampes de la montagne, madame San-Privato reprit d’une voix attendrie :

— Sais-tu, mon ami, à quoi je songeais ?

— Non.

— Je me disais qu’après tout, tu es le meilleur des frères.

— Le meilleur… je ne sais… mais ce dont je suis certain, c’est que j’ai pour toi, Armande, une affection sincère… et par cela même… un peu sévère…

— C’est vrai ; mais, grâce à ta sévérité, je commence à croire que tu me rendras heureuse malgré moi. En réfléchissant davantage à tes offres, je suis forcée de reconnaître…

— Qu’elles ont du bon ?

— Beaucoup…

— Et tu les acceptes ?

— Mon cœur dit oui… la nécessité dit oui… comment pourrais-je dire non ?

— Enfin, tu écoutes la voix de la raison, la voix de notre tendresse, tu es sauvée de toi-même ! — s’écria M. Dumirail serrant avec effusion les mains de sa sœur et complétement dupe de sa fausseté. — Si tu savais, Armande, combien en ce moment tu me rends heureux ?

— Seulement, je t’avoue que…

— Hum ! — fit M. Dumirail en souriant, — une réticence ?

— Voudrais-tu que je dissimule quelque chose ?

— À Dieu ne plaise !

— Eh bien ! tout en reconnaissant que tes offres généreuses et ton désir de me voir vivre désormais ici en famille, au milieu de vous, sont, au point de vue de la raison, ce qu’il y a de plus convenable, je ne m’abuse pas ; il y aura pour moi un tel contraste entre l’existence paisible que l’on mène ici et la vie de Paris, que, pendant les premiers temps de mon séjour au Morillon, j’éprouverai certainement des moments…

— D’ennui ? — reprit en souriant M. Dumirail ; — n’est-ce pas là ta pensée ?

— Hélas ! oui.

— Je m’attends bien à cela, pauvre Armande. On ne renonce pas impunément aux habitudes de toute sa vie ; mais je compte aussi sur notre tendresse à tous pour te rendre moins sensible la transition d’une vie bruyante au calme que l’on goûte dans notre retraite… Et, d’ailleurs, — ajouta gaiement M. Dumirail, — si tu persistes à regretter le bruit, l’animation, le mouvement, il est fort probable que, dans une année environ, le bruit, le mouvement ne te feront pas faute au Morillon, au contraire… et que cette animation ira toujours croissant.

— Qu’est-ce à dire, cher frère ?

— Est-ce que les enfants ne font pas un tapage infernal ?

— De quels enfants parles-tu ?

— De mes petits-enfants, de tes futurs petits-neveux, vu que bientôt je serai grand-père et toi grand’tante, j’en demande pardon à tes cheveux toujours noirs.

— Je devine… tu songes à marier Maurice ?

— Très-prochainement.

— Avec notre nièce Jeane, je parie ?

— Justement.

— Je m’en doutais. Hier à dîner, ce matin à déjeuner, ces deux chers enfants ne se quittaient pas des yeux.

— Depuis quelques mois, et dans la candeur de leur âme, ils s’aimaient sans avoir trop conscience de ce sentiment, nouveau pour eux ; mais, hier, une étincelle mis le feu aux poudres : ils ont vu clair dans leur cœur, et le soir, après souper, ils sont venus nous demander de les marier. Nous avons d’autant plus volontiers acquiescé à leur désir, que ce mariage entrait complétement dans nos vues.

— Je suis ravie, mon frère, de ce que tu m’apprends là, — répondit madame San-Privato d’une voix émue ; — le bonheur de Maurice et de Jeane est désormais assuré.

— C’est notre plus douce conviction.

— Et cette conviction, plus j’y réfléchis, plus je la partage : ce mariage, surtout pour Maurice, me paraît venir merveilleusement à point ; car sais-tu, cher ami, en venant ici, quelle était ma crainte ?

— Non.

— J’avais laissé, il y a quatre ans, Maurice adolescent, parfaitement satisfait de son existence campagnarde et montagnarde. Rien de plus simple à seize ans ; mais je me disais : « Peut-être, lorsqu’il deviendra jeune homme, ce qui lui plaisait quelques années auparavant ne lui plaira plus. »

— Tu te trompais, chère Armande.

— Évidemment… Ce n’était, d’ailleurs, qu’une supposition ; mais je me disais : « Si, par hasard, comme tant d’autres jeunes gens, ce pauvre Maurice venait à prendre en dégoût sa vie campagnarde et montagnarde, à trouver son apprentissage d’agriculteur atrocement ennuyeux, ce serait véritablement grand dommage ! »

— Certes… mais, grâce à Dieu, il n’en est point ainsi : Maurice se trouve plus que jamais satisfait de l’existence qu’il a embrassée par goût. « Je suis né paysan, nous disait-il encore hier, je mourrai paysan… »

— Ah ! mon frère, que de bon sens, que de rare bon sens dans ces simples paroles de ce cher enfant : « Paysan je suis né, paysan je mourrai !… » C’est qu’en effet ce pauvre gros Maurice est si bien né, si bien taillé, si bien charpenté, si bien organisé pour la vie de paysan, comme il dit, que cette vie seule lui peut convenir… par cette excellente raison que ce brave garçon, qui tuerait un bœuf d’un coup de poing, serait déplacé partout ailleurs qu’au milieu de ses charrues, de ses fromageries et de ses étables. Aussi dit-il avec une humilité charmante, en toute conscience et en connaissance de cause : « Paysan je suis né, paysan je mourrai… »

— Je te remercie de la bonne opinion que tu as du jugement de Maurice, — reprit M. Dumirail cachant le léger dépit de son orgueil paternel ; — il suit en effet sa vocation en se consacrant, comme moi, à l’agriculture. Cependant, sans me laisser aveugler en rien par mon amour-propre de père, je te certifie que, si son goût lui eût fait préférer une tout autre carrière que celle qui lui plaît, son excellente éducation, son intelligence, ses talents, l’énergie de sa volonté, son ardeur à tout ce qu’il entreprend, enfin la solidité de ses principes lui eussent permis, tout gros paysan qu’il te semble, de parcourir brillamment n’importe quelle carrière, et il n’aurait été déplacé dans aucune.

— Allons, cher frère, c’est trop dire !

— Je le répète, mon fils n’eût été déplacé dans aucune carrière.

— Tu admettras bien pourtant quelques exceptions.

— Pourquoi en admettrais-je ?

— Pourquoi ? Eh ! mon Dieu, parce que, soit dit sans blesser ton amour-propre de père, il est certaines carrières pour lesquelles, moralement et physiquement, ce bon gros Maurice n’est pas fait, n’est pas né…

— Cette exclusion, ma sœur, me semble au moins étrange.

— Et à moi, elle me semble fort naturelle.

— Et quelles sont, de grâce, ces carrières dont mon fils se trouve naturellement exclu ?

— Que sais-je ? il en est plusieurs…

— Soit ! précise-les, du moins.

— Je n’ai pas besoin de te dire que je suis la première à reconnaître les qualités de cet excellent Maurice ; mais cependant, cher frère, tu avoueras… et je te cite ceci comme exemple… parce qu’il nous crève, comme on dit, les yeux… tu m’avoueras, dis-je, que si, par impossible, ton fils s’était imaginé de… de…

Madame San-Privato, s’interrompant, feignit de contenir d’abord et à grand’peine un violent accès d’hilarité, auquel cependant elle parut céder en poursuivant ainsi :

— Je dis… que… si ce… pauvre Maurice… ah ! ah ! ah ! s’était mis… d’aventure, dans la cervelle… ah ! ah ! ah ! d’embrasser la carrière diplomatique, ah ! ah ! ah !…

Et, affectant d’être surprise de ce que M. Dumirail conservait son sérieux, madame San-Privato ajouta :

— Comment, mon frère, tu ne ris pas ?

— De quoi rirais-je ?

— De cette idée saugrenue.

— Quelle idée ?

— Ton fils… diplomate ?

— Pourquoi pas ?

— Tu me le demandes ?

— Certes…

— Allons, mon frère, tu plaisantes.

— Je parle très-sérieusement, au contraire.

— Quoi ! Maurice… si simple, si bon enfant ?…

— Ah çà ! ma chère Armande, est-ce qu’à Paris l’on confondrait par hasard la bonté du cœur avec la stupidité, la simplicité des habitudes avec la grossièreté ?

— Non, sans doute ; mais enfin, un homme aussi sensé que toi, mon frère, conviendra que certaines personnes sont aptes à certaines carrières et non point à d’autres ; or, tu te moquerais de moi fort judicieusement si je prétendais qu’Albert, avec sa nature élégante et délicate, est né pour cette vie montagnarde et campagnarde si justement affectionnée par notre bon gros Maurice.

— Ce bon gros Maurice… toujours ce bon gros Maurice !… — reprit impatiemment M. Dumirail. — Est-ce qu’en parlant de ton fils je répète incessamment : ce maigre petit Albert ?

— D’abord, mon fils n’est pas petit… il est de taille moyenne, ― répliqua madame San-Privato ; — ensuite, il n’est pas maigre… il est mince. Distinguons, s’il te plaît !

— Et mon fils, est-ce qu’il est gros ? est-ce qu’il est obèse ? — riposta M. Dumirail ; — il est robuste et vigoureux comme un enfant des montagnes, et je ne conseillerais pas à Albert d’entreprendre de suivre son cousin à la chasse, ne fût-ce que pendant une heure.

— Mon Dieu ! mon frère, nous sommes d’accord : Albert serait tout aussi embarrassé de suivre ton fils à la chasse, que ton gros Maurice serait embarrassé de paraître dans un salon diplomatique à côté de mon fils.

— Je n’admets point cela du tout.

— Comment ! tu prétends ?…

— Je prétends qu’habillé par le tailleur à la mode, mon fils serait tout aussi présentable que le tien dans tous les salons imaginables, tandis que je défierais Albert de chasser en montagne.

— Mais, mon pauvre frère, sache donc, toi qui n’as jamais quitté ton Jura, que le phénix des tailleurs serait impuissant à métamorphoser en homme du monde ce bon… Maurice (je ne dis plus gros, puisque cela te choque). Est-ce que l’on achète avec l’habit cette aisance, cette distinction des manières que l’on ne peut acquérir qu’en fréquentant, dès l’adolescence, une société d’élite ? Non ; erreur, cher frère, profonde erreur ! À chacun de nos enfants son lot : à notre bon Maurice, la blouse et la veste de chasse, les souliers ferrés, les guêtres de cuir ; à lui le fusil, la charrue, l’écurie, la fromagerie, la bouverie ; à lui les simples et utiles travaux des champs. Créé et mis au monde pour la vie campagnarde, qu’il se conforme à sa destinée, qu’il ne s’avise point de vouloir sortir de sa sphère, tout sera pour le mieux ; mais la destinée de mon fils est toute autre… À lui l’élégance raffinée, les succès de salon, les relations les plus flatteuses avec les têtes couronnées, les distinctions honorifiques, et, un jour, mieux que cela… car il doit prétendre à tout… étant, à vingt-quatre ans, second secrétaire d’ambassade et doué d’une capacité hors ligne. Oui, grâce à cette capacité, grâce à la faveur du roi de Naples, qui le protège particulièrement, mon fils, tôt ou tard certainement ambassadeur, peut aspirer à être ministre des affaires étrangères… et qui sait ?… président du conseil… et de la sorte, à gouverner, pour ainsi dire, son pays. Tu me répondras, je le sais, que notre bon Maurice, propriétaire cultivateur au Morillon, engraissant ses bœufs et ses porcs, vendant son blé, ses foins, ses bois et ses fromages, sera sans doute, au fond, aussi heureux, sinon plus heureux que mon fils, devenu président du conseil des ministres… d’accord ; mais enfin, je le répète, mon frère, à chacun son lot, et tout ira pour le mieux, pourvu que chacun ne sorte pas de sa condition.

Les paroles de madame San-Privato, qui, servie par l’instinct de sa méchanceté, atteignait au comble de la plus habile de la plus dangereuse perfidie, furent silencieusement écoutées par M. Dumirail.

Or, sauf quelques exagérations ou brutalités de détail, sauf quelques affirmations trop absolues, ces paroles résumaient à peu près la pensée constante de M. Dumirail, encore exprimée, la veille, dans sa conversation avec sa femme, alors qu’il comparait les carrières si différentes que Maurice et Albert devaient parcourir, l’une plus brillante et plus laborieuse, l’autre plus modeste, mais plus facile. Cependant, contradiction surprenante, mystère incompréhensible de l’âme ! ces paroles, au fond si sensées, semblaient à M. Dumirail complétement dénaturées en passant par la bouche de sa sœur ; elles devenaient, selon lui, impertinentes, absurdes, blessantes pour son fils, tant il est vrai que, souvent, l’on n’accepte pas d’autrui les conseils que l’on se donne à soi-même ; enfin, cet imperceptible sentiment d’envie qui, la veille, avait commencé à germer dans son cœur, au sujet de San-Privato, se développa peu à peu, mais encore à l’état latent et presque à l’insu de M. Dumirail ; aussi reprit-il avec une impatience croissante :

— Ma foi, ma sœur, si je t’ai écoutée sans t’interrompre, c’est que la surprise, je devrais dire la stupeur, m’a coupé la parole.

— Je ne croyais pas avoir été si… stupéfiante.

— En un mot, je trouve inconcevable ta prétention de vouloir parquer celui-ci ou celui-là… dans telle ou telle profession. Et d’où te vient, s’il te plaît, cette belle découverte, à savoir que mon fils n’est bon qu’à engraisser des bœufs et des porcs ? Certes, il aime, ainsi que moi, passionnément l’agriculture ; c’est sa vocation actuelle, elle sera toujours la sienne, grâce à Dieu ! Seulement, au nom du plus simple bon sens, je te prie de croire que, tout gros paysan qu’il est, Maurice, je le répète, n’eût été déplacé dans aucune profession ; je n’imiterai pas ton outrecuidance. Je n’affirmerai pas qu’il aurait pu un jour gouverner son pays, insigne honneur réservé, selon toi, à monsieur ton fils ; mais j’affirme que Maurice eût fait son chemin brillamment tout comme un autre.

— Tout comme un autre, soit ; mais, en conscience, tu n’iras pas, je l’espère, comparer ton fils à Albert ?

— Pourquoi donc cette comparaison me serait-elle interdite ?

— Parce que l’amour-propre paternel t’aveugle, mon pauvre frère, ainsi que souvent, d’ailleurs, il aveugle les meilleurs esprits.

— Je suis aveugle, moi ?

— Complétement… Et de ceci veux-tu la preuve ?

— Voyons la preuve.

— Suppose que demain ton fils vienne te dire : « Mon père, la vie campagnarde m’ennuie ; je voudrais, ainsi que mon cousin Albert, entrer dans la carrière diplomatique. »

— Eh bien ?

— Eh bien, tu répondrais tout simplement à ton fils : « Mon pauvre enfant, tu n’as pas le sens commun, et je… je… »

— Pardon, ma sœur, tu t’abuses : je ne répondrais point du tout cela à mon fils, le désir qu’il m’exprimerait n’ayant rien de choquant pour le sens commun ; puis il n’est jamais entré dans ma pensée de contrarier la vocation de Maurice ; s’il eût voulu être artiste, avocat, soldat, médecin, s’il avait même poussé l’audace, la fatuité, l’outrecuidance jusqu’à la prétention énorme, insensée, d’embrasser la carrière diplomatique, ainsi que son cousin, j’aurais dit encore à Maurice : « Suis ta vocation. »

— En vérité, mon pauvre frère, tu es charmant ! il est très-facile de dire « Suis ta vocation ; » mais il faut pouvoir la suivre, et, lorsque les aptitudes vous manquent absolument, c’est impossible, matériellement impossible !

— Ainsi, de par ton jugement souverain, de par ton appréciation infaillible, — reprit ironiquement M. Dumirail, — mon infortuné fils manque des aptitudes dont le tien est si glorieusement, si miraculeusement doué ?

— Il n’y a, mon frère, aucun miracle là dedans. Albert a des aptitudes que ton fils n’a point et n’aura jamais, voilà tout ; et je suis si certaine de ce que j’avance, que, si la chose était possible, je mettrais ce pauvre Maurice au défi de pouvoir seulement se faire nommer simple attaché d’ambassade.

— Un défi ?

— Oui, et tu n’oserais, mon frère, l’accepter… le cas échéant.

— Je ne l’oserais ?

— Non, mon frère !

— Moi, je n’oserais ?

— Non, encore une fois.

— Morbleu ! si la vocation de Maurice n’était pas aussi prononcée qu’elle l’est pour la vie rustique, je te prouverais…

— Quoi !

M. Dumirail se tut, et, après un moment de silence réfléchi, pendant lequel son bon sens naturel reprit son empire, il dit en souriant à demi :

— Ma sœur, j’ai d’humbles excuses à t’adresser.

— À propos de quoi, ces excuses ?

— Je t’ai souvent reproché d’être une tête sans cervelle, et voilà que je déraisonne complétement. Tu as le droit de te moquer de moi, uses-en largement.

— Me moquer de toi ?

— À très-juste titre ! car tout à l’heure, entraîné par l’ardeur de la discussion, j’aurais, je le crois, Dieu me pardonne, fini par regretter que Maurice fût devenu, par goût, agriculteur, tant je tenais à te prouver qu’il eût été tout aussi bien diplomate que monsieur ton fils. Étais-je assez fou ? Hélas ! hélas ! pauvres pères que nous sommes ! les plus sages d’entre nous déraisonnent lorsque notre amour-propre paternel nous emporte et nous fait perdre le sens commun !

— Quel aveu ! Ah ! ah ! mon cher frère ! tu en conviens donc : l’amour-propre paternel t’aveuglait à ce point, que tu plaçais au même niveau ton fils et le mien ; tandis qu’au contraire, tu le reconnais toi-même, jamais ce pauvre gros Maurice ne pourrait…

— Un instant ! je n’avoue pas cela du tout, car je maintiens que…

Mais M. Dumirail, s’interrompant, et moitié souriant, moitié fâché :

— Va-t’en au diable ! Décidément, la déraison est, il y paraît, contagieuse lorsque l’on se trouve côte à côte avec une créature déraisonnable. Dieu merci, le charme va se rompre, car nous allons descendre de chariot. Nous voici arrivés au chalet.

M. Dumirail descendit de la voiture, qui devait encore parcourir la distance d’une vingtaine de pas.

— Non, non ! le charme ne sera pas rompu, — pensait madame San-Privato s’abandonnant à sa joie haineuse ; — le coup a porté, tu envies mon fils, et, j’en ai le pressentiment, cette envie, je ne sais encore ni quand ni comment, troublera ton insolent et stupide bonheur. Frère indigne ! toi qui, en te mariant à quarante ans, as, par ton égoïsme, dépouillé mon Albert de ton héritage ; toi dont la crasse avarice me laisse exproprier ; toi qui, avec tes semblants de générosité fraternelle, n’as pas d’autre but que de m’humilier outrageusement en m’offrant de vivre dans ta maison, où je serais traitée comme une espèce de vieille folle que l’on recueille avec une dédaigneuse pitié ! Oui, j’en ai l’invincible pressentiment, votre bonheur à tous sera bientôt troublé ! Quelle joie ! quelle joie ! Va, je suis vengée maintenant !

Pendant que madame San-Privato se réjouissait ainsi du mal qu’elle espérait faire, le chariot était arrivé en face du chalet, où se trouvaient réunis Albert San-Privato, Maurice, Charles Delmare, madame Dumirail et Jeane. Les provisions contenues dans le caisson du char furent déballées par les gens du chalet, et bientôt la famille Dumirail prit place autour d’une table dressée sous le porche de l’habitation rustique.

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