‹ Les Fils de familleChapitre 26 sur 108 · Partie I · 26

Partie I · 26

Maurice, rassuré par les paroles de San-Privato et par l’adhésion que leur donnait Jeane, qu’il ne pouvait soupçonner de mensonge, crut qu’en effet, dans la crainte de se voir accusée d’une aversion sans motif, et dont elle reconnaissait elle-même l’injustice, elle avait interrompu Albert.

Celui-ci, venant d’atteindre l’un des buts qu’il se proposait, il existait désormais un secret important entre Jeane et lui ; enfin, l’attraction qu’il inspirait à la jeune fille était si véritable, qu’elle en redoutait la révélation en présence de son fiancé.

— Si j’étais mieux connu de vous, ma cousine, — poursuivit San-Privato, — vous seriez persuadée que votre prévention contre moi m’attristait beaucoup, il est vrai… mais je ne vous la reprochais pas… car elle avait presque forcément sa raison d’être.

— Comment cela ? — demanda Maurice surpris ; — pour quelle raison Jeane ressentirait-elle à ton égard cet éloignement invincible dont tu parles ?

— Eh ! mon Dieu, parce qu’elle t’aime passionnément, mon ami, et le véritable amour est hostile, agressif à tout ce que n’est pas ou n’a pas l’objet aimé ; ainsi, par exemple, tu n’as jamais voyagé, ma cousine ne me pardonne pas d’avoir raconté mes voyages ; tu ne jouis d’aucune distinction honorifique, ma cousine ne me pardonne pas les ordres dont je suis décoré ; tu n’es pas secrétaire d’ambassade, ma cousine ne me pardonne pas d’être diplomate… Que sais-je ! tu es grand et robuste, elle ne me pardonne pas d’être petit et frêle.

— Jeane, sais-tu qu’Albert serait le démon en personne, qu’il ne posséderait pas une pénétration plus diabolique, — dit Maurice souriant à demi, car il se sentait vaguement inquiet.

Mais la jeune fille, rêveuse, garda un silence embarrassé. Maurice ajouta :

— L’explication que donne notre cousin de ton éloignement pour lui doit être parfaitement vraie, si j’en juge d’après moi-même ; car enfin, hier, ne me disais-je pas avec amertume : « Maudite soit l’arrivée d’Albert ! j’aurai l’air, auprès de lui, d’un paysan. Il a visité plusieurs pays… je ne suis qu’un laboureur, je mourrai obscur, et Albert deviendra sans doute ambassadeur ! » En un mot, j’étais, et j’en ai honte, j’étais envieux, hideusement envieux.

― Non, non, mon bon Maurice, — reprit San-Privato, — tu cédais moins à l’envie qu’à un sentiment de généreuse émulation.

— Albert, tu veux me flatter ou te moquer de moi.

— Non, te dis-je ! tu t’occupais beaucoup plus de notre cousine que de toi, en regrettant de t’être enterré dans ces montagnes où ta valeur restera toujours ignorée, au lieu d’avoir choisi une carrière brillante où tu pouvais, aussi bien que moi, mieux que moi, réussir… Cette carrière, pourquoi l’ambitionnais-tu ? Parce que tu y voyais le moyen de rendre un jour ta femme orgueilleuse de toi, fière de ton nom, et plus heureuse encore que fière des honneurs accordés à ton mérite. « Ah ! te disais-tu dans ta noble ambition, si, de même que mon cousin Albert, j’avais, par exemple, embrassé la carrière diplomatique, ma Jeane bien-aimée serait un jour madame l’ambassadrice… et, par son esprit, par sa grâce, par sa beauté, elle deviendrait la reine d’une société d’élite, l’idole des cours où elle paraîtrait. » Ce n’est pas tout : au milieu de ces succès, de ces enivrements, rêve secret ou avoué… — j’insiste là-dessus, Maurice… — rêve secret ou avoué de toutes les femmes aussi merveilleusement douées que notre cousine… Jeane se dirait avec une reconnaissance qui doublerait son amour : « Ces succès dont je suis enivrée, je les dois à mon Maurice bien-aimé ; il m’a ouvert les portes de ce monde enchanteur où je suis accueillie avec tant de faveur. Les hommages dont je suis entourée s’adressent moins à moi-même qu’à son rare mérite, qu’à l’élévation de son caractère. » Oui, mon ami, ajouta San-Privato voyant le poison subtil, que filtraient ses paroles, pénétrer peu à peu l’esprit de Maurice devenu triste et rêveur, — telle était la cause de l’envie que je t’inspirais, louable envie s’il en est. Ah ! je le comprends, tu t’affligeais de penser que les trésors de dons naturels qui, crois-en mon expérience, rendent notre cousine l’une des femmes les plus remarquables que l’on puisse rencontrer… tu t’affligeais, dis-je, de penser que tant de trésors seraient pour toujours ensevelis dans la solitude de ces montagnes, comme le diamant ignoré au fond de la mine où il demeure à jamais enfoui. Cher et bon Maurice, ce qui augmentait encore tes regrets, c’est que tu savais notre cousine douée d’une âme trop délicate, trop tendre et trop haute pour laisser seulement soupçonner combien lui pèserait la morne et obscure existence à laquelle vous condamnait tous deux la modestie de tes goûts… ou plutôt, l’ignorance absolue de ta propre valeur, Maurice ; car, ainsi que notre cousine, tu n’as pas conscience de toi-même… et, si tu le voulais fermement, tu pourrais prétendre à tout.

— Maurice ! — s’écria Jeane alarmée de voir son fiancé, de plus en plus attristé, garder un silence pensif, — notre cousin se trompe. Crois-moi, crois-moi, jamais je n’ambitionnerai une existence autre que celle qui a été jusqu’ici la nôtre.

— Maurice ne doute pas de vos paroles, chère cousine, — se hâta de dire Albert. — Ne sait-il pas, d’ailleurs, qu’eussiez-vous pour lui l’ambition la plus généreuse, vous la cacheriez, vous la nieriez courageusement, de crainte de contrarier ses goûts.

— Cette supposition est fausse, je n’ai ni n’aurai d’autre ambition que celle de contribuer au bonheur de Maurice ; et, pour lui et pour moi, le bonheur est de continuer de vivre ici comme par le passé, — reprit Jeane.

Puis, s’adressant à son fiancé d’un ton d’affectueux reproche :

— Quoi ! mon ami, pas un mot ? Pourrais-tu douter de la sincérité de mes paroles ? Je te le répète et te le jure, mes goûts seront toujours les tiens.

— Jeane, — reprit Maurice d’une voix grave, après quelques moments de recueillement, — excuse mon silence prolongé ; les paroles d’Albert m’ont fait profondément réfléchir. J’agissais en égoïste, je ne songeais qu’à moi.

Et, répondant à un mouvement négatif de sa fiancée, le jeune homme ajouta :

— Je connais ta sincérité, mais je connais aussi ta rare délicatesse. Albert dit vrai ; oui, de crainte de me causer un moment de chagrin ou de contrariété, tu renoncerais au plus vif désir de ta vie. Aussi, je t’en conjure, ne me cache rien, ma Jeane bien-aimée, quels que soient mes penchants, j’y renoncerai, s’ils ne s’accordent pas avec les tiens. Oui, si, comme l’assure Albert, le vœu secret ou avoué de toutes les femmes aussi merveilleusement douées que toi est de vivre dans un milieu où elles puissent rayonner de tout leur éclat, dis un mot, et…

— Je ne peux, Maurice, que te répéter : Mon unique vœu est de passer mes jours près de toi, ainsi que par le passé, — répondit Jeane. — Je n’ai jamais menti, pourquoi mentirais-je à cette heure ?

— Je te crois, je te crois, et cependant…

Puis, étouffant un soupir, Maurice ajouta :

— Mon Dieu ! Jeane, dois-je donc désormais vivre dans une perplexité continuelle ? tâcher de lire sur ton visage si ton consentement apparent ne cache pas un regret ? si la douceur de ton sourire n’est pas celle de la résignation à une obscure destinée que tu subis uniquement par amour de moi ?

La jeune fille allait de nouveau protester de sa sincérité, lorsque, satisfait, quant au présent, d’avoir jeté dans l’âme des deux fiancés des germes de trouble ou d’indécision sur l’avenir, et certains ferments d’ambition qui, l’heure venue, devaient, selon lui, se développer, San-Privato, voulant rassurer momentanément Maurice, reprit :

— Ah ! mon ami, l’accent de la vérité est irrésistible. Il est impossible d’en douter… notre cousine Jeane, ainsi qu’elle l’affirme, n’a pas d’autre désir que de vivre obscurément près de toi, et de ceci elle vient de me persuader complétement, moi qui, tout à l’heure encore, hésitais à la croire. Ah ! maintenant, combien je rends grâce à cette pénétration qui m’a permis de lire au fond de votre cœur à tous deux, et de provoquer ainsi des explications si favorables pour nous tous. Ainsi, toi, Maurice, tu acquiers la douce conviction que la future compagne de ta vie ne désire, n’ambitionne, ni pour elle ni pour toi, rien en dehors du cercle restreint où se sont jusqu’ici passés vos jours. Et vous, chère cousine, vous avez acquis une nouvelle preuve de la tendresse de Maurice, prêt, disait-il, à sacrifier aux vôtres ses habitudes et ses penchants, si jamais vous désiriez briller de tout l’éclat qui est en vous. Enfin, s’il m’est permis de parler de moi, j’ai tout lieu d’espérer que vous n’éprouverez plus à mon égard cette vive répulsion dont la cause était, à vos yeux, chère cousine, ma prétendue supériorité sur Maurice. Or, fût-elle réelle au lieu d’être imaginaire, il n’aurait rien à redouter de la comparaison, puisque vous l’aimez tel qu’il est, et que vos humbles vœux à tous deux sont et seront comblés. Ainsi donc, mes amis, la glace est brisée, nous voici remis en toute confiance et sécurité les uns envers les autres ; ma tristesse se dissipe, mon cœur est soulagé, je respire à pleins poumons ce bon air du Jura, et je marcherai, je le sens, d’un pas sinon montagnard, du moins allègre et ferme, vers cette fameuse grotte de Treserve, dont nous ne devons pas être très-éloignés, si j’en juge d’après le temps qui a dû s’écouler depuis notre départ du chalet.

Maurice et Jeane, moins soucieux, mais toujours profondément pensifs, semblèrent acquiescer par leur silence à l’espoir exprimé par leur cousin ; bientôt, tous trois arrivèrent à l’extrémité des plateaux de prairies qui conduisaient au col de Treserve.

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