‹ Les Fils de familleChapitre 27 sur 108 · Partie I · 27

Partie I · 27

Le col de Treserve, auquel on arrivait en gravissant la pente doucement inclinée des derniers plateaux de prairies, formait l’un des points culminants du Jura, d’où l’on découvrait un immense panorama ; mais Jeane et Maurice, encore absorbés par les pensées diverses éveillées dans leur esprit ensuite de l’entretien précédent, ne songèrent pas à admirer les merveilleux points de vue offerts à leurs regards, et restèrent silencieux.

San-Privato, se gardant bien de relever la conversation, précéda de quelques pas les deux fiancés, atteignit bientôt un monticule verdoyant se découpant sur l’azur du ciel, et qui, de ce côté, masquant l’horizon, limitait les prairies ; mais, par un brusque contraste, le revers de la montagne offrait une espèce de muraille de calcaire de douze à quinze cents pieds d’élévation et taillée presque à pic, de sorte que San-Privato, arrivant à l’extrême limite des plateaux gazonnés, recula de surprise et de frayeur en voyant à ses pieds l’abîme, et, à une profondeur énorme, les noires cimes d’une forêt de sapins, et, plus bas et plus au loin, des guérets, des hameaux, des villages, des bourgs disséminés dans une immense vallée dont les confins, échappant à la vue, se perdaient déjà dans la brume du couchant.

San-Privato, revenant sur ses pas, rejoignit Maurice et Jeane, et leur dit :

— Nous nous sommes trompés de route, la montagne est à pic au delà de ce monticule où se termine la prairie ; il n’y a pas de chemin pour aller à la grotte.

— Non, non, nous ne nous sommes pas trompés, — répondit Maurice ; — marche toujours, nous prendrons le premier sentier à gauche.

— Marche toujours ! — répéta San-Privato en haussant les épaules ; — tu rêves éveillé, mon bon Maurice… à dix pas d’ici, c’est l’abîme.

— En apparence, oui, mais non pas en réalité ; tu vas t’en convaincre, suis-moi. Seulement, sois bien attentif à poser tes pieds où tu me verras poser les miens ; le sentier de la grotte est, d’ailleurs, très-aisément praticable, les chèvres y passent.

Maurice, laissant Albert peu suffisamment renseigné sur la nature du sentier en question par cette réponse, « qu’il était d’un facile accès, puisque les chèvres y passaient ; » Maurice, disons-nous, redevenu pensif, précéda son cousin avec cette assurance machinale que donne l’habitude journalière des passages les plus périlleux : il arriva bientôt à la limite des prairies, coupée à pic par la muraille calcaire de douze à quinze cents pieds d’élévation, dont la crête offrait une sorte de corniche très-resserrée ; d’abord horizontale, elle descendait ensuite vers l’entrée de la grotte, présentant ainsi sur le flanc escarpé de la montagne une sorte d’escalier naturel dont les anfractuosités du roc formaient les gradins irréguliers qui surplombaient l’abîme.

Tel était le sentier où, d’un pied leste et ferme, s’engagea Maurice après avoir dit à son cousin de le suivre, sentier très-périlleux pour ceux qui ne peuvent se défendre du vertige. San-Privato était de ceux-là : aussi, lorsque son regard plongea sur l’étroite corniche, il s’arrêta net ; une sueur froide inonda son front, le cœur lui manqua, et au moment où, vaincu par la frayeur, il allait retourner sur ses pas, il entendit derrière lui la voix de Jeane, disant :

— Ne vous arrêtez pas pour me laisser passer, mon cousin ; j’ai toujours l’habitude, en montagne, de marcher la dernière.

Jeane, en agissant ainsi, obéissait à un sentiment de convenance pudique partagé par presque toutes les femmes qui tentent des ascensions. L’alternative où se trouvait placé San-Privato était atroce ; il lui fallait risquer, au moindre faux pas, d’être lancé dans l’espace, ou bien témoigner d’une lâcheté si grande, qu’il n’osait accomplir ce qu’une jeune fille entreprenait sans la moindre hésitation.

Le jeune diplomate, froid, calme, positif, toujours parfaitement maître de soi, ainsi qu’on le connaît, aurait dû, selon la logique de son caractère, dire simplement à Maurice ou à sa cousine :

— Vous avez le pied montagnard, je ne l’ai point ; je trouve parfaitement absurde d’aventurer ma vie pour un motif aussi stupide que celui de faire le crâne ; donc, je n’essayerai pas de passer là ; je renonce à visiter la grotte de Treserve.

Mais les caractères les plus entiers, les plus tout d’une pièce, sont souvent illogiques avec eux-mêmes : San-Privato avait été, le matin, persiflé par Charles Delmare aux yeux de Maurice et de Jeane avec une ironie sanglante ; il avait vu la jeune fille rire des sarcasmes dont il était l’objet ; en un mot, il avait été déjà ridicule. Or, le ridicule, qu’il redoutait par-dessus toutes choses, parce que presque toujours il tue, pouvait aussi tuer ses projets.

Il était parvenu, dans l’entretien précédent, à effacer ce ridicule du souvenir de Jeane en l’effrayant par la profondeur de sa pénétration à l’endroit de certaine attraction physique que la jeune fille ne s’avouait qu’avec honte et révolte contre elle-même, et dont la révélation, faite à Maurice par San-Privato, l’eût désespérée. Cette révélation, il l’avait tue, à la prière de Jeane, en donnant le change à son fiancé, dans l’espoir de la lier à lui par un secret commun et s’assurer à l’avenir quelque action sur elle. Il lui faudrait donc renoncer aux bénéfices de cette habile perfidie, paraître de nouveau et plus que jamais ridicule, et d’un ridicule que rien ne lave aux yeux des femmes, la peur ; donner enfin à Maurice, son rival, un nouvel et immense avantage sur lui, avantage décisif peut-être, et qui mettrait fin à la lutte que, depuis la veille, Jeane soutenait tour à tour, si cela se peut dire, contre son bon et contre son mauvais génie.

San-Privato ne voulut point qu’il en fût ainsi ; doué d’une volonté de fer, habitué à réprimer, à subjuguer, à briser en lui-même les instincts, les penchants, les passions qui parfois se rebellaient contre l’impitoyable logique de son intérêt, il se dit :

— J’ai dominé bien d’autres vertiges plus redoutables que celui de l’abîme ; ma raison, mon ferme vouloir, dompteront une fois de plus l’absurde rébellion de mes sens ; je peux passer par là où Maurice a passé. Marchons !

Ces réflexions se présentèrent à l’esprit d’Albert avec la rapidité de la pensée, car à peine Jeane lui eut-elle dit : « Ne vous arrêtez point, mon cousin, pour me céder le pas, j’ai toujours l’habitude, en montagne, de marcher la dernière. »

— Soit, ma cousine, — répondit San-Privato après un moment d’hésitation que nous avons exprimé ; — excusez-moi seulement si je n’avance pas aussi vite que je le voudrais. Je n’ai pas, vous le savez, le pied très-montagnard.

Albert, s’efforçant de détourner sa vue du précipice béant à sa droite, jeta les yeux sur le flanc de la montagne et précéda Jeane dans le sentier qui conduisait à la grotte de Treserve.

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