Partie I · 50
D’Otremont et madame de Hansfeld savaient trop le monde pour ne pas laisser au candide provincial le temps de savourer à loisir son heureuse déconvenue, car il ne pouvait encore trouver une parole pour exprimer à tous deux sa gratitude. Aussi Antoinette se hâta-t-elle d’ajouter :
— Cher monsieur Maurice, nous nous entretiendrons tout à l’heure de l’objet de la lettre que j’ai eu le plaisir de vous écrire, et à laquelle je dois votre aimable visite ; permettez-moi, en attendant, de vous nommer à M. d’Otremont, puisque sa courtoisie a devancé votre présentation officielle, — ajouta en souriant madame de Hansfeld.
Puis, s’adressant à Richard, qui s’inclina devant le jeune montagnard :
— Je vous présente M. Maurice Dumirail ; il est le fils de l’un des plus grands et des plus riches propriétaires du Jura, et il a les titres les plus particuliers à mon amitié et à la bienveillance de mes amis.
Maurice, abasourdi d’apprendre qu’il possédait des titres particuliers à l’amitié de la baronne de Hansfeld, surmonta cependant son embarras, et reprit d’une voix émue :
— Madame et vous, monsieur, voudrez bien m’excuser si j’exprime mal ma reconnaissance pour un accueil auquel j’étais si loin de m’attendre.
Et Maurice, offrant sa robuste main à Richard, lui dit, avec un accent de confiance et de loyauté si candide, que son nouvel ami en fut touché :
— Laissez-moi, monsieur, vous serrer la main ; c’est de bon cœur et de tout cœur…
— Et c’est aussi de bon cœur et de tout cœur, monsieur, que je vous serre la main, — répondit Richard, se disant à part soi : — Jamais je n’aurai la barbarie de tuer cet hercule ingénu ; c’est un enfant, ce serait pitié !…
— Et moi, j’affirme que tu le tueras ! — se disait aussi à part soi madame de Hansfeld, remarquant l’expression compatissante des traits de Richard et pénétrant le secret de sa pensée.
Puis elle reprit tout haut :
— Puisque vous voici en excellents termes avec M. d’Otremont, cher Maurice, il se fera un plaisir de vous faire recevoir au club dont il est membre ; c’est la réunion des hommes les plus distingués de Paris… Je vous dirai tout à l’heure, lorsque nous serons seuls, pour quelle raison très-sérieuse je veux que vous soyez admis à ce club. J’ai dit : « Je veux, » ajouta madame de Hansfeld en souriant. — Il doit vous sembler très-surprenant que je me permette de vous dicter ainsi mes volontés ?
— Madame…
— Vous croyez m’être absolument inconnu, mon cher monsieur Maurice ; il n’en est rien.
— Quoi ! madame ?…
— Avouez que je vous étonnerais fort si je vous parlais avec beaucoup de détails de votre domaine du Morillon, de votre chalet de Treserve… et surtout de votre adorable fiancée, mademoiselle Jeane ?
— Comment, madame, vous savez ?
Maurice ne put achever, suffoqué de stupeur. Il croyait rêver en entendant madame de Hansfeld lui parler du Morillon et de Jeane.
— Je veux donc, dis-je, — reprit Antoinette, — en raison de l’intérêt que je vous porte, vous voir admis au club de M. d’Otremont.
— Madame, — répondit Maurice avec embarras, — inconnu ainsi que je le suis, je n’ose prétendre à une pareille faveur… Puis… je ne sais si mes parents…
— Oh ! rassurez-vous, monsieur, — repartit Richard, — je suis président du comité d’admission, sur lequel j’exerce une certaine influence… et si, après-demain, vous voulez accepter sans façon à souper à la Maison-d’Or, avec mes amis du comité, j’aurai l’honneur de vous présenter à eux : ils vous accueilleront comme vous méritez de l’être, monsieur, et, lorsqu’ils auront le plaisir de vous connaître, votre admission au club sera chose faite.
— Je ne sais, en vérité, comment vous remercier, monsieur, de votre obligeance, — répondit Maurice ; — mais, je l’avoue, nouveau venu que je suis à Paris, je crains de paraître déplacé parmi tant de gens élégants.
— Un homme comme vous, monsieur Dumirail, n’est déplacé nulle part, — dit madame de Hansfeld d’un ton pénétré. — Le bon goût et la bonne grâce, la loyauté, le courage et l’esprit sont partout à leur place, et ils sont doublement bien venus lorsque la modestie leur prête un charme de plus ; aussi, dans le cas où, par ma présence, je pourrais, moi qui sais vous apprécier à votre juste valeur, mon cher monsieur Maurice, dans le cas où je pourrais, dis-je, vous aider à vaincre une défiance de vous-même que rien ne justifie, je serais très-capable de m’inviter, ainsi qu’une ou deux femmes de mes amies, au souper que vous offre M. d’Otremont…
— Ah ! madame, — reprit Richard, — je n’osais compter sur cette bonne fortune !
— Eh bien ! c’est convenu… après-demain soir, M. Dumirail voudra bien venir me prendre chez moi, et si, d’aventure, chose d’ailleurs plus qu’improbable, quelques récalcitrants se rencontraient parmi ces messieurs de votre comité, j’ai la prétention, peut-être outrecuidante, de les convaincre qu’ils devront s’empresser d’admettre parmi eux M. Dumirail.
Ce disant, madame de Hansfeld, d’un coup d’œil expressif, engagea M. d’Otremont à se retirer. Il se leva, et, tendant la main à Maurice :
— Au revoir, monsieur ! Je suis enchanté d’avoir eu l’honneur de faire connaissance avec vous, et, quoique nos relations soient toutes nouvelles, je vous prie de me compter au nombre de vos amis.
— Si peu de droits que j’aie à cette amitié si flatteuse pour moi, je l’accepte, monsieur, et vous en remercie du fond de l’âme, — repartit le candide Maurice, répondant avec effusion à l’étreinte de Richard.
Celui-ci baisa galamment la main de madame de Hansfeld et quitta le boudoir en songeant à part soi :
— Non, jamais je ne tuerai ce pauvre garçon-là !… Mais quel est ce mystère ?… Pourquoi Antoinette veut-elle sa mort ?… Ah ! démon !… jamais elle ne m’a paru plus attrayante qu’aujourd’hui. Qu’elle est belle ! qu’elle est belle !… Dieu me damne ! si elle ne m’avait instruit de ses projets, je serais, je crois, jaloux de cet hercule… et alors, ma foi ! chacun pour soi, et le champ clos pour tous !