‹ Les Fils de familleChapitre 49 sur 108 · Partie I · 49

Partie I · 49

Maurice n’avait jamais quitté la maison paternelle, dont la simplicité égalait le confortable, et, depuis son arrivée à Paris, il logeait, avec sa mère et Jeane, dans une modeste maison garnie du faubourg Saint-Germain ; il ne pouvait donc même soupçonner le luxe incroyable dont il fut ébloui en entrant dans l’hôtel de madame de Hansfeld et en traversant la salle d’attente et les trois salons, meublés avec une splendeur inouïe, qui précédaient le boudoir ; aussi le croissant émerveillement du jeune provincial devint-il une sorte d’étourdissement lorsqu’il mit le pied sur le tapis d’hermine de ce boudoir, où l’or, le satin, les dentelles, les voluptueuses peintures des panneaux, des portes et du plafond, les porcelaines les plus rares, les cristaux, les glaces, mariaient leur éclat au frais coloris des masses de fleurs dont le parfum pénétrant embaumait l’atmosphère.

Enfin, lorsqu’au milieu de ces merveilles, qui semblaient le cadre, l’auréole de l’incomparable beauté de madame de Hansfeld, Maurice vit cette ravissante jeune femme assise sur un divan, dans une attitude pleine de grâce et d’abandon, il resta pendant un moment pétrifié, cloué au seuil de la porte, l’œil fixe, la poitrine oppressée, n’osant faire un pas ; il oubliait même en ce moment que, n’ayant pas encore eu le temps de se faire habiller de neuf, il était vêtu d’un habit, d’un gilet et d’un pantalon noirs déjà vieux, et que sa taille athlétique, encore développée depuis leur confection, menaçait de faire crever en divers endroits ; sa cravate blanche, assez lâche, se roulait en corde autour de son cou, et l’embarras, la timidité faisaient ruisseler la sueur de son front et de ses joues empourprées.

Richard d’Otremont contemplait avec une sorte de curiosité mêlée de compassion ce jeune provincial, de qui d’abord il devait faire son ami, et ensuite sa victime, s’il voulait mériter les bonnes grâces d’Antoinette, et, malgré la gaucherie de Maurice, il se sentit presque touché de l’expression loyale et candide de son mâle et doux visage, tandis que madame de Hansfeld, toisant l’ingénu d’un coup d’œil rapide, pénétrant et sûr, souriait d’un air de satisfaction cruelle.

Ces divers incidents de l’introduction de Maurice auprès de madame de Hansfeld, incidents qu’il nous faut si longuement décrire, se produisirent presque instantanément ; car, au bout de quelques secondes à peine, Maurice eut d’autant plus conscience de son ridicule embarras, que, dans le premier éblouissement, causé par l’aspect du boudoir et de la personne d’Antoinette, il n’avait pas remarqué la présence de M. d’Otremont. La crainte de prêter à rire à un étranger rappelant Maurice à lui-même, son amour-propre, sa fierté se révoltèrent. Il fit un violent effort sur lui-même, salua madame de Hansfeld le plus gauchement du monde, sans bouger du seuil de la porte, et dit d’une voix strangulée par la confusion :

— Madame la baronne, j’ai reçu la lettre que… que… vous… je… je…

Mais la parole expira sur les lèvres de Maurice, suffoqué par la timidité ; le ressentiment d’une humiliation atroce poigna son cœur ; il sentit avec effroi des larmes de honte lui monter aux yeux, et il se dit, avec une amère désespérance :

— Ô mes montagnes, mes pauvres montagnes, pourquoi vous ai-je quittées !…

Soudain, madame de Hansfeld se leva, s’approcha de Maurice, le prit par la main, et lui dit avec un doux sourire et une cordialité charmante en l’amenant vers le divan, où elle le fit asseoir près d’elle :

— Permettez-moi, mon cher monsieur Maurice, de vous traiter en ancienne connaissance ; car, quoique j’aie le plaisir de vous voir aujourd’hui pour la première fois, nous ne sommes pas aussi étrangers l’un à l’autre que vous pourriez le croire. Je comprends à merveille qu’un intrépide chasseur de chamois, quittant pour la première fois ses bois et ses rochers, se sente un peu dépaysé dans notre Paris ; mais je tiens à vous prouver, mon cher monsieur Maurice, qu’à Paris même l’on rencontre autant de franchise et de bienveillance que dans vos belles montagnes, et qu’ici nous savons apprécier les gens de cœur, vinssent-ils du fond du Jura. M. d’Otremont, l’un de mes amis, que j’ai l’honneur de vous présenter, partage mon opinion, — ajouta madame de Hansfeld, jetant un regard significatif à Richard ; — il tâchera, ainsi que moi, de ne pas vous donner trop mauvaise opinion de nous autres Parisiens.

— Monsieur, — reprit cordialement Richard s’adressant à Maurice, à qui le gracieux accueil d’Antoinette rendait quelque assurance, — on fait vite connaissance entre chasseurs. Ce titre est le seul que j’aie à faire valoir auprès de vous… et encore j’ose à peine l’invoquer ; car que sommes-nous, nous autres batteurs de plaines, auprès de vous, agiles montagnards, qui, bondissant de pic en pic, bravez les précipices pour atteindre le chamois, l’ours ou l’isard à l’affût ; mais, quel que soit leur mérite, tous les fils de saint Hubert sont de la même confrérie : c’est donc au nom de cette confraternité, monsieur, que je me mets à vos ordres. Je m’estimerais très-heureux de vous être bon à quelque chose… et j’aurais le plus grand plaisir à vous faire les honneurs de Paris ; j’ajouterai, si vous le permettez, que voici bientôt l’ouverture de la chasse, et, si vous vouliez me faire la grâce de venir passer quelques jours chez moi, à Otremont, vous y trouveriez, non pas, malheureusement, des isards et des chamois, mais d’assez nombreuses compagnies de perdreaux, du faisan, du lièvre, du chevreuil, et vous seriez, je n’en doute pas, proclamé roi de la chasse.

— À merveille, Richard, je suis contente de vous ! — telle fut la signification du regard que madame de Hansfeld jeta au nouvel ami de Maurice.

Celui-ci, aussi surpris que charmé de l’affectueuse courtoisie de M. d’Otremont, reprenait un peu d’assurance, et, de plus en plus frappé de l’éblouissante beauté d’Antoinette, il commençait déjà de subir l’action de l’espèce d’électricité sensuelle que dégageait cette dangereuse sirène, qu’il comparait mentalement à sa fiancée, se disant :

— Ah ! si je n’aimais pour la vie ma chère et douce Jeane, j’aurais peut-être un jour été assez fou pour devenir amoureux de cette dame, qui m’accueille avec tant de bonne grâce et de qui la beauté m’éblouit, me trouble. Mon Dieu, ce que j’éprouve est étrange ! Jamais la présence de ma Jeane bien-aimée ne m’a fait ainsi monter la chaleur au front… j’ai la fièvre !… Mon regard n’a pas rencontré le regard de cette dame… et il me semble que je le sens peser sur moi.

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