‹ Les Fils de familleChapitre 52 sur 108 · Partie I · 52

Partie I · 52

Lorsque M. d’Otremont eut quitté le boudoir, madame de Hansfeld, s’adressant à Maurice, qui s’était levé du divan, afin de prendre congé de son nouvel ami, lui dit avec un accent d’allégement et de douce satisfaction :

— Enfin, nous voici seuls… causons !

Et, faisant signe à l’ingénu de s’asseoir près d’elle :

— Oh ! combien j’ai de choses à vous raconter, cher monsieur Maurice !… Et, d’abord, j’ai des excuses à vous demander.

— À moi, madame ?

— La communication que j’ai à vous faire, et pour laquelle je vous ai écrit, quoique existant réellement, n’était qu’un prétexte pour vous prier de passer chez moi, afin de pouvoir vous dire que vous m’intéressez extrêmement… Me pardonnez-vous ma ruse innocente en faveur du motif qui m’a guidée ?

— Sans doute, madame… Mais, de grâce, d’où me connaissez-vous, et en quoi ai-je pu mériter… ?

— L’intérêt que vous m’inspirez ?

— Oui, madame.

— C’est que je vous connais…

— Moi… madame ?

— Je vous connais beaucoup, mais moralement, s’entend, car je vous vois aujourd’hui pour la première fois, et votre personne répond merveilleusement à l’idée que je m’en étais faite. Cette espèce de divination du physique par le moral vous étonne ? Rien de plus simple cependant. Voici mon procédé : il s’agit, je suppose… non… ce n’est pas une supposition, cela est… il s’agit donc d’un jeune homme d’un noble et vaillant cœur, d’un esprit élevé, d’une âme candide, délicate et sensible, d’une loyauté chevaleresque, d’un courage à toute épreuve, d’un caractère énergique. Maintenant, d’après cette connaissance approfondie du moral de notre héros, il faut se représenter l’aspect de ses traits, que l’on ignore ; que doit-on faire afin de réussir à se le figurer ? Donner autant que possible à ses traits la mâle et douce beauté de son âme. Ainsi ai-je fait… et je vous trouve très-ressemblant au portrait que j’ai rêvé, tant de fois rêvé, en songeant à vous, alors que je ne vous connaissais pas… Maurice. Excusez-moi de vous appeler ainsi familièrement… Je trouve insupportable, entre amis, ce vocabulaire de cher monsieur, chère madame ; souffrez donc que je vous appelle Maurice ; vous m’appellerez Antoinette. Est-ce convenu ?

— Madame, — balbutia l’ingénu, — le respect… je…

— Eh bien ! que voulez-vous ? j’aurai en ceci le malheur, moi, de vous manquer de respect, — reprit madame de Hansfeld avec un sourire enchanteur. — Je me permettrai de vous appeler très-irrévérencieusement Maurice, parfois même mon cher Maurice… Vous pourrez, il est vrai, vous venger de mon irrévérence en m’appelant Antoinette, votre chère Antoinette.

— Je n’oserai jamais, madame… me…

— Si, Maurice, vous oserez me donner la preuve d’affection que je sollicite de vous, lorsque vous serez persuadé que je suis votre amie, votre meilleure amie, et que j’éprouve pour votre charmante fiancée autant de sympathie que pour vous-même.

— Quoi, madame ! il serait vrai… Jeane aussi ?…

— Décidément, vous ne voulez pas m’appeler Antoinette ? — reprit madame de Hansfeld avec un sourire de doux reproche, — vous ne voulez pas… dites ?

— Mon Dieu… je…

— Enfin, essayez, faites cela pour moi, Maurice, et, si mon nom vous est trop pénible à prononcer, eh bien ! je n’exigerai plus de vous ce sacrifice ; mais, au moins… essayez… Voyons, je vous en prie, dites : Antoinette…

— Antoinette… — murmura Maurice d’une voix tremblante — sentant malgré lui l’ivresse le gagner.

Aussi, dans sa détresse, invoquant le souvenir de sa fiancée, il se disait :

— Non, non, je n’aime que toi, ma Jeane !… Ce trouble brûlant que j’éprouve… auprès de cette dame… que je vois aujourd’hui pour la première fois… ce n’est pas de l’amour… c’est une sorte de vertige… Ah ! pourquoi suis-je venu ici !

Madame de Hansfeld ne trouva pas opportun de pousser l’ivresse de Maurice à son comble, et, voulant plutôt quelque peu la calmer, elle reprit d’une voix douce et grave :

— Maintenant, mon ami, parlons sérieusement… appelez-moi ou ne m’appelez pas familièrement Antoinette, peu m’importe ! pourvu que vous soyez persuadé que la plus tendre des sœurs n’aurait pas pour vous un attachement plus vrai, plus dévoué que celui que j’ai pour vous.

Maurice, à ces fraternelles paroles, sentit son embarras décroître, le trouble de ses sens peu à peu s’apaiser ; puis, une inconcevable curiosité le dominant, il reprit timidement :

— Madame, vous voulez bien m’assurer que vous m’aimez en sœur… et cependant vous me voyez aujourd’hui pour la première fois… vous ne me connaissez pas…

— Vous vous trompez, Maurice, je vous connais depuis longtemps ; je vous l’ai prouvé tout à l’heure en vous montrant qu’aucune des qualités de votre caractère, de votre esprit ou de votre cœur ne m’était étrangère, et, bien plus, je n’ignore rien de ce qui vous touche, non, rien absolument ! Je sais combien votre chère retraite du Morillon vous était chère, combien vous aimez votre digne père, votre excellente mère et votre cousine Jeane, votre heureuse fiancée… Je sais qu’après avoir eu un goût très-vif pour la vie rustique, vous venez à Paris, afin de suivre un cours de droit et d’entrer dans la carrière diplomatique. Que vous dirai-je ?… et, ne souriez pas de ces détails… je sais jusqu’au nom de votre brave poney Petit-Jean, et aussi les noms de vos bœufs favoris, Hercule et Atlas…

— Je reste confondu, — dit Maurice abasourdi ; — mais, de grâce, comment savez-vous… ?

— Cette question, Maurice, est la seule à laquelle je ne puisse répondre.

— Pourquoi cela ?

— Un serment me lie…

— Un serment ?

— Oui, Maurice ; j’ai juré par la mémoire de ma mère de ne jamais vous révéler par quel mystère je suis si bien informée de ce qui vous touche.

— Mais encore… ?

— Maurice, mon ami, je vous le demande en grâce, ne m’interrogez jamais à ce sujet ; épargnez-moi le chagrin de ne pouvoir satisfaire votre curiosité. Elle doit être vive, je le comprends ; mais que vous importe le secret que j’ai juré de garder, pourvu que vous soyez convaincu que mon inaltérable amitié pour vous a des racines profondes dans le passé ? Elle est sainte, allez, cette affection ; j’espère vous le témoigner de jour en jour davantage : aussi, savez-vous, mon ami, quel serait mon orgueil, mon plus cher orgueil ? Ce serait de prendre sur vous, grâce à mon dévouement sans bornes, une heureuse et salutaire influence ; mon plus vif désir serait de vous préserver des dangereux écueils que la vie de Paris offre à chaque pas à ceux-là qui, comme vous, sont confiants, parce qu’ils sont purs, généreux et pleins de foi dans le bien ; mais dites-moi d’abord, et j’attache une extrême importance à votre réponse, quelle impression vous ont causée jusqu’ici l’aspect et le séjour de Paris ?

— Ah ! madame, j’ose à peine vous le dire.

— Achevez, de grâce, Maurice ! Croyez-moi, la question que je vous adresse est de la dernière importance.

— Eh bien ! vous ne pouvez vous imaginer l’espèce d’étourdissement mêlé de pénible angoisse que m’a causé l’aspect de Paris. Je me suis senti tout autre ; mille pensées nouvelles, mille désirs inconnus se sont soudain éveillés en moi. Tenez, hier, je suis allé avec ma mère et Jeane, ma fiancée, me promener aux Champs-Élysées, selon le conseil de notre hôtelier ; nous verrions là, disaitil, le beau monde de Paris. Comment vous peindre l’impression que m’a causée l’aspect de cette immense avenue, sillonnée de voitures brillantes, où se tenaient, paresseusement bercées, des femmes charmantes, vêtues avec un goût, une élégance dont je n’avais pas même l’idée ; des jeunes gens, montés sur de magnifiques chevaux de race (je suis un peu connaisseur), se penchaient aux portières de ces voitures, causant et riant familièrement avec ces jolies dames, à demi-étendues sur les coussins de leur calèche. Cette atmosphère d’élégance, de luxe, de richesse, dont j’étais entouré, m’enivrait ; mais…

— Ne craignez pas d’être sincère, Maurice ; dites-moi tout…

— Hélas ! l’ivresse que je ressentais était remplie de fiel, de jalouse amertume. J’enviais ces jeunes gens, leur bonne grâce, les paroles que leur adressaient ces belles dames ; je me sentais isolé, perdu au milieu de ces heureux du jour, moi, pauvre provincial, marchant dans la poussière des allées, vêtu ridiculement ; que vous dirai-je ? vous allez sourire de pitié : j’avais envie de pleurer. En vain, pour me consoler, pour me réconforter, je faisais appel au souvenir de ces années paisibles, riantes, où s’était écoulée jusqu’alors ma vie ; ces souvenirs m’apparaissaient mornes, glacés, décolorés, par l’éblouissante comparaison de ce que je voyais ; je pressentais que l’envie des jouissances auxquelles je ne pouvais prétendre me rendrait le séjour de Paris insupportable. Enfin, que vous dirai-je ? j’oubliais complétement ma mère, ma fiancée, à qui je donnais le bras. Un seul fait, aussi puéril qu’absurde, vous montrera l’aberration d’esprit et de cœur où me jetait la folle envie dont j’étais dévoré. Nous revenions à notre hôtel en suivant les boulevards ; je vis s’arrêter à la porte d’un restaurant, sans doute en renom, une calèche attelée de quatre superbes chevaux ; deux jeunes gens et deux très-jolies femmes descendirent gaiement de ce fringant équipage ; ils entrèrent dans ce café pour y dîner sans doute. Eh bien ! ceux-là aussi, je les enviais avec un redoublement d’amertume ; je me figurais ce joyeux repas, animé par les saillies des convives, par leur désir de plaire à leurs belles compagnes ; aussi, dans mon injuste et méchante humeur, je prenais en pitié le modeste repas de famille où j’allais assister avec ma Jeane et ma bonne mère. En vain celle-ci, me voyant soucieux, me demandait la cause de mon souci ; je ne répondais pas et je me disais : « Maudit soit le jour où j’ai quitté nos montagnes ! j’y vivais heureux, à l’abri de l’envie, parce que je n’avais rien à envier… Mais, ici, entouré de tentations et forcé d’y résister, ma vie deviendra un enfer ! »

— Pauvre Maurice ! je vous ai écouté avec une attention profonde ; je bénis Dieu de m’avoir placée sur votre route, afin de vous préserver de bien des périls. L’envie que vous ressentez n’a rien qui me surprenne ; elle est légitime, et vous pouvez aspirer à la satisfaire dans une certaine mesure… en usant, mais n’abusant pas… des plaisirs de votre âge, en restant fidèle aux excellents principes dans lesquels vous avez été élevé, Maurice, et…

Puis, s’interrompant, madame de Hansfeld ajouta :

— Vous me trouvez sans doute trop moraliste pour une femme de vingt-cinq ans, mon ami ; mais…

— Oh ! parlez, madame, parlez ! Ces conseils donnés par vous sont pour moi précieux ! Il me sera si doux de les suivre !

— Cher et bon Maurice, merci, merci… vous m’encouragez… Ah ! c’est que, voyez-vous, rien n’est plus timide, plus défiant de soi-même que le véritable am…

Madame de Hansfeld n’acheva pas le mot amour, mais un tressaillement de Maurice et la rougeur dont se couvrit son visage témoignèrent qu’il avait compris la signification du mot inachevé, ainsi que la cause de la réticence d’Antoinette. Elle reprit en baissant les yeux :

— Rien, dis-je, de plus timide, de plus défiant de soi-même que la véritable amitié : elle craint parfois de choquer, d’ennuyer, parce qu’elle est sérieuse, parce qu’elle est prévoyante, parce qu’elle doit souvent emprunter le langage austère de la raison. Ainsi donc, Maurice, écoutez-moi ; si vous suivez mes avis, vous ferez deux parts de votre vie : l’une appartient de droit à votre excellente mère, que vous ne pouvez trop respecter, trop adorer…

— Ah ! madame, je l’aime tant ! — dit Maurice s’efforçant de se rattacher à la pensée de sa mère, afin de dominer le trouble où le jetait le demi-aveu d’amour qui paraissait avoir échappé à Antoinette ; — je suis heureux de vous entendre parler ainsi de ma mère !

— Ne suis-je pas votre sœur, mon ami, et, à ce titre, n’ai-je pas le droit aussi d’exprimer mon respect pour celle que vous chérissez à tant de titres ? Ainsi donc, vous disais-je, la part la plus considérable de votre vie doit être consacrée à votre mère, à votre fiancée, qui sera si fière un jour de porter votre nom, et encore plus heureuse, selon moi, qu’elle ne sera fière… — ajouta madame de Hansfeld étouffant un soupir.

Puis elle reprit, comme si elle eût voulu échapper à une pensée pénible :

— La plus grande part de votre temps sera donc consacrée à vos devoirs de famille, à vos études, à vos travaux ; c’est à ce prix, mon ami, que vous deviendrez un homme éminent, que j’espère voir, que je verrai grandir, s’élever chaque jour par son mérite.

— Ah ! ces nobles et encourageantes paroles me prouvent combien l’intérêt que vous me portez est sincère ; mais, encore une fois, la cause de cet intérêt ?…

— Maurice, vous oubliez déjà ma prière… ne vous ai-je pas dit qu’un serment sacré ?…

— Pardon, pardon !

— Vous êtes pardonné. Je continue. Certes, je vous engagerai toujours à vous efforcer de conquérir une haute position par votre mérite ; mais je n’ignore pas que les délassements, les distractions, les plaisirs sont un besoin impérieux pour un homme de votre âge. Seulement, mon ami, il est un choix dans les plaisirs : il en est de décents, d’honorables, qui seuls forment le cœur et l’esprit ; mais il est des plaisirs dégradants, honteux, qui ne laissent après eux qu’amertume et dégoût. C’est de ceux-là surtout, si dangereux à Paris, que je voudrais, en sœur vigilante, en bon ange tutélaire, vous préserver, Maurice, dans votre intérêt et dans celui de votre fiancée, afin que vous restiez digne d’elle ; aussi, mon ambition serait… Mais, non, je n’ose…

— Oh ! de grâce, achevez !

— Eh bien ! je voudrais disposer en souveraine, oh ! mais en souveraine absolue, d’une partie du temps que vous consacrerez à vos distractions, à vos plaisirs… et peut-être n’auriez-vous pas à vous repentir de ma tyrannie…

— Mon Dieu ! est-ce que je rêve ? est-ce que je rêve ? Qui m’a donc mérité tant de bonté de votre part ?

— On mérite toujours le sentiment que l’on inspire, mon ami, et d’ailleurs, m’occuper de vos plaisirs, n’est-ce pas encore m’occuper des miens ? Et, à ce sujet, revenons à mon programme : j’ai d’excellentes loges à l’Opéra et aux Italiens ; je suis quelque peu musicienne, j’adore la musique, et je trouverais charmant de vous faire quelquefois partager mon admiration pour les chefs-d’œuvre des maîtres. Je dis quelquefois, car je n’ose être exigeante. Mon seul espoir est qu’un jour ou deux par semaine vous me consacrerez, à moi, votre amie, votre sœur, l’une de ces soirées qui, je le sais, appartiennent à votre mère, à votre fiancée ; mais une sœur a aussi ses droits, Maurice. Après l’Opéra, je vous reconduirai impitoyablement chez vous dans ma voiture, de peur que votre absence prolongée n’inquiète votre excellente mère. Elles s’alarment si facilement, les mères ! et, par cela même qu’à votre âge, mon ami, vous devez jouir d’une certaine liberté d’action, il ne faut jamais en abuser.

— Combien vos conseils me touchent ! Ah ! vous dites vrai, la plus tendre des sœurs ne me parlerait pas autrement !

— Un mot encore. J’ai voulu que vous fussiez admis au club de M. d’Otremont, parce que, là, vous vous trouverez de prime-saut en relations avec l’élite des jeunes gens du monde. Or, voyez-vous, Maurice, souvent un jeune homme s’adonne à de mauvaises relations ou se perd faute d’occasions de fréquenter la bonne compagnie. À Paris, tout dépend, mon ami, de la nature des premières liaisons que l’on forme. M. d’Otremont est un galant homme dans toute l’acception du terme, vous pouvez être en toute confiance avec lui.

— La franchise, la cordialité de son accueil m’ont touché ; mais cet accueil, c’est bien moins à moi qu’à vous, madame, que je le dois… M. d’Otremont est de vos amis, il a voulu vous être agréable en me témoignant tant de courtoisie.

— Disons la vérité : il a été enchanté de vous, Maurice, et votre conquête est d’autant plus flatteuse, que M. d’Otremont, naturellement froid et réservé, se livre peu et se montre très-difficile dans le choix de ses relations. Je termine par une remarque peut-être puérile à vos yeux, cependant elle a son importance, puisqu’il nous faut accepter tel quel le monde où nous vivons. Souffrez donc qu’une sœur entre dans le détail de ces questions économiques. Je vous enverrai demain matin les fournisseurs à la mode, depuis le joaillier jusqu’au tailleur. Il n’en coûte guère davantage d’être vêtu avec une élégance de bon goût que de subir les modes ridicules dont vous affublent certains marchands. Enfin, sans exagérer la recherche de soi-même jusqu’à la fatuité, il est bon de mettre en valeur les avantages physiques dont on est heureusement doué. Or, mon cher Maurice, et ces mots d’une sœur à un frère n’ont rien d’exorbitant, vous avez une belle et noble figure, votre taille est admirablement bien prise… et…

— Madame, — dit Maurice rougissant de confusion, — épargnez-moi, par pitié !

— Demandez à votre chère et digne mère ou à votre charmante fiancée si elles ne sont pas de mon avis… Vous gardez le silence ? Je m’y attendais… vous n’avez rien à répondre à cela. Donc, je reprends. Le tailleur à la mode vous mettra physiquement fort en valeur, et vous n’aurez plus rien à envier à ces jeunes gens de qui l’élégance vous désespérait hier, lors de votre promenade aux Champs-Élysées, et, par parenthèse, retenez, mon ami, cette invariable loi en ce qui touche la toilette, et à quoi se reconnaît généralement l’homme distingué : il porte toujours le soir des bas de soie, des souliers et un habit ; la toilette du matin est livrée à la fantaisie. D’ailleurs, afin de vous rendre plus facile l’observance des diverses règles de ce que le monde appelle le savoir-vivre, je chargerai tout à l’heure mon maître d’hôtel de vous trouver et de vous envoyer, dès demain, s’il se peut, un valet de chambre de très-bonne maison ; vous le laisserez faire : il préparera, comme il convient, vos toilettes du soir et du matin, vous coiffera avec goût, et, si vous m’en croyez, il rasera cette barbe naissante, à laquelle vous tenez peut-être beaucoup, mais qui, je vous l’assure, ne vous sied point du tout. Il respectera cependant vos petites moustaches brunes, qui rendent encore plus éclatant l’émail de vos dents ; j’autorise même de légers favoris à l’anglaise, mais tout le reste de cette barbe fine et soyeuse sera impitoyablement supprimé. D’ailleurs, consultez sur ce sujet important votre aimable Jeane ; elle sera certainement de mon avis. Enfin, pour compléter la métamorphose, je vous ferai envoyer, demain matin, le célèbre M. Peau ; il soignera, comme il convient, votre main, donnera à vos ongles la forme, le poli qui leur manquent, et maintiendra surtout fort long l’ongle du petit doigt, puisqu’elle est revenue, cette mode dont parlait Molière, en disant :

Est-ce par l’ongle long qu’il porte au petit doigt ?

Peut-être, mon cher Maurice, ces recommandations vous sembleront futiles ; cependant elles ne le sont pas. Les hommes (je ne dois, je ne veux pas vous parler des femmes), les hommes les plus sérieux ne sont pas insensibles à cette réunion de mille petits détails qui constituent, en somme, un extérieur éminemment distingué. Or, la distinction est une des qualités essentielles, presque indispensables que l’on exige, surtout de ceux-là qui, ainsi que vous, mon ami, embrassent la carrière diplomatique ; aussi, croyez-moi, des manières parfaites, l’usage du monde, une toilette de bon goût, sont au moins pour moitié dans la valeur des diplomates appelés à se trouver en rapports constants avec l’élite de la meilleure compagnie de l’Europe. Peut-être, mon ami, mes conseils ne vous paraîtront-ils pas maintenant aussi puérils qu’ils le semblent.

— Que vous dirai-je ? — reprit Maurice de plus en plus sous le charme d’Antoinette. — Soit que vos conseils s’élèvent à ce qu’il y a de plus noble dans les sentiments, soit qu’ils descendent à d’apparentes minuties, dont je comprends cependant l’importance, ils m’inspirent pour vous la plus vive reconnaissance, car ils me prouvent votre sollicitude, votre affection ; et, plus que jamais, je me demande qui m’a valu, qui me vaut ce tendre et subit intérêt dont vous me donnez tant de preuves.

— Ce mystère est, je vous l’ai dit, l’unique secret que j’aurai jamais pour vous, Maurice ; d’ailleurs, peu vous importe la cause de mon affection, de mon dévouement passionné.

Mais madame de Hansfeld, se reprenant et baissant les yeux, ajouta :

— Oui, passionné, entendez-vous, Maurice ? saintement passionné… comme peut l’être l’amour de la mère pour son fils, de la sœur pour son frère. Ah ! mon ami, je vous le répète, mon vœu, mon espoir le plus cher, est à la fois de mettre en valeur, moralement et physiquement, tout ce qu’il y a en vous de beau, de bon, de bien, et de vous inspirer le goût des plaisirs honnêtes, afin de vous sauvegarder de ces écueils si dangereux pour les jeunes gens inexpérimentés de la vie de Paris. Résumons-nous donc : vos journées seront consacrées à l’étude jusqu’à quatre heures, alors le studieux élève en diplomatie se transforme et devient un jeune élégant ; vous allez passer une demi-heure à votre club, puis vous faites une promenade à cheval aux Champs-Élysées. Vos parents, dans la position de fortune où ils sont, ne sauraient raisonnablement vous refuser deux chevaux de selle, un groom pour vous suivre et un palefrenier ; votre valet de chambre suffira à votre service personnel. Je chargerai mon premier cocher d’aller choisir vos deux chevaux chez le marchand en vogue et de vous chercher des gens d’écurie.

— Madame, — dit Maurice, très-tenté du programme exposé par Antoinette, mais songeant à la dépense, — je ne sais si mes parents…

— Vos parents, mon cher Maurice, jouissent d’une trop grande fortune et ils sont trop justes pour vous refuser le nécessaire. Vous montez donc à cheval de cinq à six heures, vous allez aux Champs-Élysées, où vous me rencontrez dans ma calèche, et là, ainsi que ces élégants si enviés par vous hier, vous vous penchez à ma portière et nous causons familièrement, très-familièrement.

— Ah ! combien je serais fier, heureux d’être ainsi, aux yeux de tous, distingué par vous ! — reprit Maurice cédant de plus en plus à un invincible entraînement. — Ce n’est plus moi qui envierai, c’est moi qui exciterai l’envie !

— Enfin, lorsque vous pourrez me consacrer une de vos soirées, vous viendrez dîner avec moi en excellente compagnie, et nous irons ensemble à l’Opéra ou aux Italiens. Je compte aussi sur quelques visites de vous, lorsque le temps ne vous permettra pas de monter à cheval. Tel est, en somme, sauf quelques menus détails de circonstance, mon programme, cher Maurice… L’acceptez-vous ?

— Avec bonheur ! Oh ! cette vie ainsi partagée entre ma fiancée, ma mère et vous, ma sœur… cette vie tour à tour occupée par l’étude et par des distractions, des plaisirs de bon goût, n’est-ce pas l’idéal du bonheur ? et ce bonheur, c’est à vos conseils que je le devrai !

L’un des valets de chambre de madame de Hansfeld entra dans le boudoir après avoir discrètement frappé, et annonça :

— La voiture de madame la baronne.

Cela dit, le serviteur disparut.

— Déjà cinq heures !… est-ce croyable ? — dit Antoinette ; — avec quelle rapidité le temps se passe près de vous, mon cher Maurice !

— Je vous laisse, — dit l’ingénu se levant ; — vous allez sortir ?

— Je le devais ; mais, toute réflexion faite, je ne sortirai pas.

— Pourquoi cela, de grâce ?

— Je préfère rester ici seule, me souvenir et rêver, — répondit madame de Hansfeld en lançant à Maurice un regard noyé de voluptueuse langueur.

Puis, ensuite d’un moment de silence :

— Maurice, je vous attends demain à deux heures ; ma porte sera fermée à tout le monde : nous serons seuls, et j’ai encore tant de choses, tant de choses à vous dire ! Vous viendrez, n’est-ce pas, mon ami ?

— Pouvez-vous en douter ?

— Ah !… j’oubliais une recommandation ; madame votre mère a sans doute lu mon billet de ce matin ?

— Oui, elle l’a lu…

— Elle vous demandera naturellement quelle espèce de communication j’avais à vous faire, Maurice. Vous lui répondrez qu’ayant entendu dire que monsieur votre père désirait vendre son domaine du Morillon, je désirerais l’acheter.

— Parfaitement, et ce prétexte…

— Ce n’est nullement un prétexte, mon ami, c’est la vérité.

— Quoi !… réellement… vous songeriez à… ?

— À acquérir ce domaine, cette maison où votre enfance et votre première jeunesse se sont écoulées ? Oui, Maurice, je songe à cela ; c’est mon désir le plus cher. Un caprice de cœur, direz-vous ; soit, mais ce caprice, je suis résolue de le satisfaire à tout prix, à moins cependant que monsieur votre père ne refuse absolument de vendre le Morillon. Ah ! mon ami, qu’il me sera doux de promener mes pensées mélancoliques, oh ! bien mélancoliques, peut-être, sous ces ombrages où, enfant, vous avez joué, où, adolescent, vous avez rêvé ; ce sera ma seule, ma dernière consolation, si un jour…

Madame de Hansfeld parut accablée par l’émotion et s’interrompit ; puis, tendant la main à l’ingénu :

— Adieu, Maurice ! à demain, n’est-ce pas ?

— Oui, madame.

— Encore et toujours ce mot madame, ce mot si sec et si froid ! reprit madame de Hansfeld d’un ton de tendre reproche. — Vous ne voulez donc pas, décidément, m’appeler Antoinette, même pour m’adresser vos adieux ? Maurice, je vous en prie, accordez-moi cette grâce ! Dites-moi : « Adieu, Antoinette. »

— Adieu, Antoinette ! — répéta Maurice fasciné par sa tentatrice, sentant la chaleur du sang monter à son cerveau et troubler sa raison, tandis que madame de Hansfeld, le faisant rasseoir près d’elle :

— Combien j’aime à vous entendre prononcer mon nom ! combien me plaît le son de votre voix ! Elle est douce et mâle comme votre figure ! Mais vous baissez les yeux, Maurice. Je vous en prie, levez-les sur moi en prononçant mon nom ! Soyez indulgent pour ce caprice, ce sera le dernier, je vous l’assure. Voyons, dites : « Antoinette ! » en me regardant.

Maurice, éperdu, enivré, obéit. Ses yeux rencontrèrent les yeux noirs, avides et brûlants de madame de Hansfeld, penchée vers lui, si près de lui, qu’il sentit son souffle. Il éprouva une commotion profonde. Cette nature vierge, énergique, ardente, déjà bouleversée par les séductions de cette femme dangereuse, défaillit sous la violence de ces sensations fulgurantes ; une sueur froide baigna son front, il pâlit ; une invincible morbidezza l’alanguit, le brisa ; son esprit s’égarait, ses forces l’abandonnaient ; il balbutia d’une voix éteinte :

— Pardon, madame, je crois… que… je vais me trouver mal…

— Maurice, mon ami, vous m’inquiétez… Grand Dieu ! qu’avez-vous ?

— Je ne sais… il me semble que… je… je… vais mourir…

Maurice, les yeux demi clos, laissa tomber sa tête inerte sur l’un des coussins, n’ayant plus qu’à demi la perception de ce qui se passait autour de lui. Cependant il sentit que la sueur dont ruisselait son front était étanchée par madame de Hansfeld à l’aide de son mouchoir parfumé de senteurs, et qui, certaine d’être entendue de sa victime, disait à demi-voix, feignant l’accent du plus tendre intérêt :

— Pauvre enfant, l’émotion l’accable… Qu’il est beau ainsi ! Combien il va être adoré, idolâtré ! Combien de femmes qui, mieux que moi, lui plairont, vont se disputer son cœur ! Pour elles, bientôt il oubliera Jeane, sa charmante fiancée. Va, noble fille ! ne crains rien de moi ; je cacherai sous les dehors de l’amitié mon amour insensé pour Maurice ! Être ton amie, ta meilleure amie ! ô Maurice, n’est-ce pas encore un sort digne d’envie ? Oui, je serai ta sœur, et du moins tu me tendras toujours fraternellement ta noble et loyale main.

Et Antoinette, qui tenait cette main entre les siennes, l’effleura timidement de ses lèvres. Ne paraissant pas s’apercevoir d’un frissonnement échappé à Maurice, qui, plongé dans un état analogue à celui où notre esprit flotte incertain entre la veille et le sommeil, percevait cependant toutes les paroles de la terrible sirène, elle ajouta :

— Mais ma raison s’égare ! Tais-toi, mon cœur ! apaisez-vous, ardeurs dévorantes ! jamais Maurice ne daignera m’aimer ! Mon Dieu ! son évanouissement ne cesse pas ; que faire ? que faire ?… Ah ! ce flacon de sels…

Madame de Hansfeld, semblant alors seulement songer à ce réconfortant, alla prendre sur une table voisine un flacon d’or constellé de pierreries, revint, s’agenouilla sur le divan, fit aspirer à Maurice les sels, dont la subtilité pénétrante le ranima tout à fait. Il ouvrit languissamment les yeux et vit, courbée vers lui, Antoinette, les traits empreints d’une tendre sollicitude et disant :

— Maurice, Maurice, mon ami, revenez à vous !… C’est moi, Antoinette, votre amie ; ne me reconnaissez-vous pas ?

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