‹ Les Fils de familleChapitre 53 sur 108 · Partie I · 53

Partie I · 53

Maurice, à l’accent de la voix de madame de Hansfeld, voix qui semblait palpiter d’émotion et d’amour contenu, Maurice ouvrit les yeux et contempla sa tentatrice plongée dans une muette extase ; son esprit, un moment obscurci, redevenait lucide, et avec lui sa mémoire.

Non, ce c’était point un songe : quelques minutes auparavant, il avait entendu cette femme enchanteresse lui prodiguer des aveux passionnés, délirants, à lui, qu’elle voyait pour la première fois !

Non, ce n’était point un songe : le dernier écho de ces aveux enivrants vibrait encore dans son cœur. Cette femme, jeune, riche, élégante, titrée, belle à éblouir, l’avait dit avec un accent de regret navrant : elle ne se croyait pas digne de lui plaire, à lui, Maurice, le rustique provincial, débarqué de la veille à Paris ; il allait tourner la tête de toutes les femmes, et, pour elles, peut-être oublier Jeane, sa fiancée !

Mais cet amour soudain, violent, irrésistible, qui l’avait fait naître dans le cœur de la baronne de Hansfeld ? Comment avait-elle été instruite de la récente arrivée de Maurice à Paris ? Comment avait-elle pu découvrir sa demeure ? Comment, enfin, possédait-elle depuis longtemps une connaissance si approfondie, si vraie de son caractère et de ses sentiments, à lui, qu’à leur aide, elle s’était efforcée de se le représenter en personne ? Vainement il cherchait à pénétrer ce mystère, mais déjà se glissaient dans son cœur les enivrements de l’orgueil. Il se savait aimé de madame de Hansfeld ; elle lui prédisait des succès étourdissants : comment ne l’eût-il pas cru, le pauvre ingénu ? À peine à Paris depuis la veille, il voyait se jeter à sa tête (que l’on nous pardonne cette vulgarité) une femme qui, par sa rare beauté, son charme séducteur et son esprit, pouvait et devait passionner des hommes du goût le plus difficile. Maurice se crut donc adoré ; mais, dans sa candeur, il regarda comme un devoir d’honneur de ne pas paraître instruit du secret qu’il venait de surprendre pendant son évanouissement, et d’ailleurs, chose étrange, inexplicable à ses yeux, mais rassurante, son amour pour sa fiancée n’était en rien altéré ; aussi, rempli d’une sorte de compassion pour la pauvre Jeane, compassion à la fois tendre et vaniteuse, il se promit fermement de ne jamais abuser du secret d’Antoinette, de résister à tout entraînement et de n’accepter que l’amitié dévouée qu’elle lui offrait.

Madame de Hansfeld, lorsque Maurice eut complétement recouvré ses esprits, se transfigura ; une mélancolie touchante voila le brûlant éclat de ses grands yeux noirs, car, loin de songer à provoquer de nouveau l’ivresse sensuelle du jeune provincial, elle voulait au contraire, cette fois encore, la calmer. Elle reprit donc d’une voix attristée :

— Je tremble encore de l’effroi que vous m’avez causé, mon ami. Êtes-vous moins souffrant à cette heure ?

— Oui, ce malaise subit, dont je ne puis m’expliquer la cause, a cédé à vos bons soins, Antoinette, — répondit cette fois familièrement Maurice, puisant son assurance dans sa connaissance du secret de madame de Hansfeld.

Et il se disait en toute sincérité :

— Pauvre femme ! puisque je ne saurais répondre à sa folle passion, montrons-nous pour elle aussi affectueux que le meilleur des frères !

Et Maurice ajouta tout haut :

— Merci encore, ma chère Antoinette, des bons soins de votre excellente amitié…

— Ah ! Maurice, vous ne pouvez vous imaginer quel bonheur vous me causez en me parlant ainsi ! Vous me regardez toujours, n’est-ce pas, comme votre amie, votre sœur… n’est-ce pas ?

— Oh oui, la meilleure des sœurs, et je serai pour vous le plus dévoué des frères…

— Cher et bon Maurice, cette assurance de votre part me console, me donne du courage. Ah ! il m’en faut, du courage, car vous ne saurez jamais à quel point… je…

Madame de Hansfeld s’interrompit, porta son mouchoir à ses yeux, et, cachant ainsi à demi son visage, elle tendit une de ses mains à l’ingénu, en disant d’une voix altérée :

— Adieu, Maurice ! à demain, deux heures, n’est-ce pas ?

— Grand Dieu ! — s’écria Maurice aussi surpris qu’alarmé ; — qu’avez-vous, Antoinette ?… vous pleurez ?…

— Laissez-moi seule, mon ami ; je suis faible, je suis lâche, je suis folle : je devrais m’estimer si heureuse de compter sur votre amitié ; mais non, je suis insatiable, et…

Un sanglot étouffé coupa la voix de madame de Hansfeld, qui cachait toujours son visage dans son mouchoir.

Maurice, profondément attendri en songeant que la passion sans espoir qu’il inspirait à Antoinette causait les larmes qu’elle versait, sentit ses yeux se noyer de pleurs.

Àce moment, la porte du boudoir s’ouvrant de nouveau, le serviteur vint dire à sa maîtresse :

— La femme de chambre de madame la baronne demande ses ordres pour sa toilette.

Madame de Hansfeld, feignant de vouloir cacher ses larmes, se leva brusquement, et, tournant le dos au domestique, lui dit, en se dirigeant vers l’une des portes du boudoir :

— Je ne sortirai pas ; faites dételer ma voiture !

Puis Antoinette ajouta d’une voix altérée, sans regarder Maurice :

— À demain deux heures, monsieur Dumirail !

Et elle entra précipitamment dans un appartement voisin, dont elle referma la porte derrière elle.

— Pauvre femme ! — pensait Maurice, éprouvant une naïve et tendre commisération mêlée de surprise et d’orgueil ; — pauvre femme ! elle va donner un libre cours à ses larmes ; l’émotion la gagnait, ses forces sont à bout ; elle ne peut lutter contre la folle passion que je lui inspire, moi, moi pauvre provincial ! Est-ce possible ? est-ce croyable ? Hélas ! il faut bien le croire, ce n’est pas un rêve. Ce que j’ai entendu, ce que j’ai vu, ce ne sont pas des illusions, des songes. Oh ! Jeane, ma bien-aimée, tu ignoreras toujours le sacrifice que je fais à notre amour !… car elle est belle, oh ! bien belle, Antoinette de Hansfeld !…

Maurice, bien que livré à ces préoccupations en quittant le boudoir, observa plus attentivement qu’à son entrée le luxe princier des salons qu’il traversa, précédé du valet de chambre. Celui-ci, en serviteur bien appris, ouvrait avec fracas les deux battants des portes devant le jeune provincial, et, lorsque celui-ci arriva dans le salon d’attente, trois autres valets de chambre se levèrent respectueusement à son passage ; il en fut de même de six valets de pied, poudrés et en grande livrée, qui se tenaient dans l’antichambre.

Maurice descendit fièrement le perron, au bas duquel attendait la berline de madame de Hansfeld, équipage d’un goût irréprochable et attelé de deux admirables chevaux noirs, dont un gros cocher anglais à perruque, immobile sur son siège à housse largement armoriée, pouvait à peine contenir la fougueuse impatience. Maurice, après avoir jeté un regard admiratif sur cette voiture, traversa la cour de l’hôtel en redressant sa grande taille, se cambrant triomphalement sur ses hanches et se disant, l’ingénu :

— Cette adorable femme, entourée de tous les prestiges d’une opulence presque royale, m’aime passionnément, follement ! Mais je suis et serai fidèle à Jeane, ma fiancée !

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