‹ Les Fils de familleChapitre 6 sur 108 · Partie I · 06

Partie I · 06

M. Dumirail, n’ayant, non plus que sa femme, remarqué l’émotion de Charles Delmare, se recueillit un moment, et, de plus en plus péniblement affecté, reprit :

— Mon cher ami, il est parfois, dans les familles les plus honorables, certains souvenirs cruels et honteux, objets d’un deuil caché, mais éternel : l’un de ces deuils pèse sur nous… Oui… nous vous avions tu jusqu’ici ce secret ; vous saurez tout à l’heure quelle cause nous oblige de sortir de notre réserve.

Et M. Dumirail ajouta d’une voix profondément altérée :

— Mon frère Ernest… le père de Jeane… a été tué en duel… par un misérable spadassin nommé Wagner…

— J’ignorais ce malheur domestique ; je conçois votre chagrin… Cette perte a dû être pour vous irréparable, — reprit Charles Delmare, tâchant de rester maître de soi et cependant sentant l’ignominie du mensonge hypocrite que lui imposait la nécessité ; — vous aimiez sans doute tendrement votre frère ?

— Mon ami, — reprit M. Dumirail d’une voix palpitante d’émotion et de haine contenue, — il y a bientôt dix-huit ans… que ce malheur m’a atteint, et Julie vous dira qu’il ne se passe pas de jour où ce souvenir ne saigne encore dans mon cœur, et maintenant ce sera pour moi une sorte de consolation que de n’être plus forcé de me contraindre envers vous… sur ce pénible sujet, ainsi que par le passé… Pauvre Ernest !… — Et un éclair sinistre brilla dans les yeux humides de M. Dumirail, dont le regard était d’habitude si bienveillant. — J’en jure Dieu ! sans les prières, sans les larmes de ma femme… je partais pour la Suisse… afin d’aller venger la mort de mon frère… ou de périr !

— Grâce à Dieu, j’ai pu détourner mon mari de son funeste dessein ! — ajouta madame Dumirail ; — notre famille aurait eu peut-être deux malheurs à déplorer au lieu d’un !

― Ce qui rendait mon chagrin plus affreux, ma soif de vengeance plus légitime, — reprit M. Dumirail, — c’est que mon frère recevait la mort de la main du séducteur de sa femme ; car, sachez-le bien, mon ami, la mère de Jeane, qui, depuis deux années de mariage, donnait l’exemple des plus touchantes vertus, avait cédé à un inexplicable moment d’égarement : démentant son passé, jusqu’alors irréprochable, elle succombait à une détestable séduction. Mon frère, instruit de son déshonneur, provoqua ce Wagner. Dans ce duel, Ernest fut frappé à mort, après avoir blessé grièvement son adversaire.

— Ah ! malheur à moi !… Si M. Dumirail apprenait que je suis le meurtrier de son frère, je serais à jamais séparé de ma fille, sans espoir, sans moyen de me rapprocher d’elle ! — pensait Charles Delmare avec épouvante.

Et il ajoutait tout haut :

— Espérons, mon ami, qu’un jour l’oubli…

— L’oubli ! — répondit M. Dumirail. — Est-ce que la présence de Jeane, innocente enfant, irresponsable des désordres de sa mère… ne nous rappelle pas sans cesse que cette malheureuse femme a, par son inconduite, causé le meurtre de mon frère ?

— Monsieur Delmare, — reprit madame Dumirail, — nous vous confions ces tristes détails parce que, plus que jamais, nous avons besoin des avis de votre amitié, aussi dévouée qu’éclairée. Telle est la question : Dans l’éventualité d’un mariage, maintenant presque certain, devons-nous instruire Maurice de l’inconduite de la mère de Jeane, ou épargner à notre fils cette pénible révélation ?

— Quoi ! madame, vous hésiteriez à la lui épargner ?

— Permettez, monsieur Delmare, nous lui cacherions ce triste secret si nous avions la certitude que Maurice l’ignorera toujours. Madame Dumirail mérite au moins autant d’être plainte que d’être blâmée… car, du moins, elle a noblement expié sa faute, en vivant jusqu’à la fin de ses jours dans une solitude absolue, sans mériter, dit-on, un seul reproche ; mais, malheureusement, Maurice peut apprendre d’ailleurs ce dont nous lui ferions un secret ; et, s’il épouse sa cousine, n’aura-t-il pas le droit de nous reprocher un jour, comme un manque de confiance, notre silence sur un objet aussi grave que l’inconduite de la mère de sa femme ?

— Mais, madame, qui instruirait Maurice de cette triste aventure ?

— Peut-être ma sœur… car nous l’attendons ce soir, ainsi que son fils, — reprit M. Dumirail ; — et, si Maurice apprenait d’eux ces malheurs de famille, ne vous semble-t-il pas qu’il pourrait se trouver blessé de ce qu’en lui proposant d’épouser sa cousine, nous l’ayons laissé dans l’ignorance d’un fait qui pouvait modifier sa résolution ?

— Lui… votre fils… lui, tel que nous le connaissons, le croyez-vous capable de rendre Jeane solidaire de la faute de sa mère ?

— Non, assurément, mon ami ; mais alors pourquoi craindre de lui confier ce triste secret avant son mariage avec Jeane ?

— Pourquoi ?… Parce qu’il aura nécessairement alors une fâcheuse opinion de la mère de sa femme. Or, à quoi bon causer à Maurice ce chagrin ? à quoi bon le désaffectionner d’une personne de sa famille… d’une personne qu’il est habitué à respecter en entendant chaque jour Jeane parler de sa mère avec autant d’attachement que de vénération ?… À quoi bon créer un désaccord, secret, sans doute, mais regrettable, entre Jeane et Maurice, puisqu’il lui faudra la plaindre d’être ainsi aveuglée sur la valeur morale qu’elle accorde à sa mère ? Vous craignez, dites-vous, que madame San-Privato ou son fils n’instruise Maurice de ce que je vous engage à lui taire ? Soit ; mais, en ce cas, vous seriez du moins innocents de cette révélation fâcheuse, et, de plus, vous pourriez alors atténuer le mal qu’elle produirait en disant à Maurice ce que disait tout à l’heure madame Dumirail : « Que la mère de Jeane était au moins autant à plaindre qu’à blâmer. »

— Qu’en penses-tu, Julie ? — reprit M. Dumirail après un moment de silence et de réflexion ; — peut-être notre ami a-t-il raison… En ce cas, ne vaudrait-il pas mieux garder à ce sujet le silence envers Maurice ?

— Je l’avoue… je ne sais trop maintenant que résoudre, — répondit madame Dumirail au moment où Maurice entra dans le cabinet de son père, en disant :

— Voici ma tante… on aperçoit la voiture qui monte au pas la rampe de la terrasse.

Maurice prononça ces mots avec l’accent d’une sorte de contrariété, dont fut d’autant plus surpris Charles Delmare, que, dans la matinée, le jeune homme avait paru très-joyeux de la prochaine arrivée de sa tante et de son cousin.

— Allons recevoir ma sœur, — reprit M. Dumirail.

Et, s’adressant à Charles Delmare :

— Vous me permettez de vous présenter à ma sœur comme notre meilleur ami ?

— Je suis fort sauvage, et, vous le savez, très-peu désireux de nouvelles connaissances ; mais, madame votre sœur devant passer quelque temps ici… cette présentation est indispensable… Je m’y soumettrai donc de la meilleure grâce du monde.

— Maurice, — dit madame Dumirail au moment de quitter l’appartement, — où est donc Jeane ?

Ces mots, auxquels il eût la veille répondu sans le moindre embarras, firent, malgré lui, rougir Maurice, et, quoiqu’il n’eût pas adressé un mot à sa cousine depuis la scène de la fenaison, incident puéril, mais qui l’avait éclairé sur la nature de son sentiment pour Jeane, il se sentit troublé par la question si naturelle de sa mère, et, croyant que tous les regards attachés sur lui cherchaient à pénétrer son tendre secret, baissa les yeux, rougit davantage, et l’ingénu fut sur le point de répondre comme Caïn : « M’avez-vous donc donné Jeane à garder ?… » mais il balbutia seulement :

— Je n’ai pas vu ma cousine depuis tantôt… après la rentrée des foins… Je… je… crois qu’elle… est allée s’habiller pour dîner.

Ce disant, Maurice essuya de grosses gouttes de sueur qui tombaient de son front empourpré ; puis, pour dissimuler sa confusion, sortit précipitamment en disant :

— Je vais au-devant de ma tante et de mon cousin.

Apparent empressement qui s’accordait mal avec la très-visible contrariété que la venue des San-Privato causait à Maurice, et dont Charles Delmare, très-observateur, s’était seul jusqu’alors aperçu. Il dit en souriant à M. et à madame Dumirail :

— Avez-vous remarqué le trouble, la rougeur de ce pauvre Maurice au seul nom de Jeane ?

— Certainement, répondit M. Dumirail, — et l’embarras de Maurice suffirait à nous éclairer, si nous pouvions douter de…

M. Dumirail fut interrompu par l’arrivée de sa nièce venant de l’intérieur de l’appartement, tandis que Maurice en sortait par la porte extérieure. Le regard le moins attentif eût été frappé du soin minutieux qui avait présidé à la toilette de Jeane, vêtue de sa robe la plus fraîche, portant des bottines toutes neuves, et ayant, pour la première fois, eu l’idée d’entremêler avec goût quelques fleurs de grenadier d’un pourpre éclatant au milieu des tresses de ses magnifiques cheveux blonds dorés ; cette coiffure lui seyait à ravir. Ces symptômes de coquetterie naïve n’échappèrent pas à M. et à madame Dumirail. Ils adressèrent un regard d’intelligence à Charles Delmare, qui contemplait avec un ravissement contenu la beauté de sa fille… Jamais elle ne lui avait semblé plus charmante.

— Mon Dieu ! chère Jeane, comme tu deviens coquette ! — dit affectueusement madame Dumirail ; — c’est la première fois que je te vois coiffée avec des fleurs naturelles… Tu as eu là une excellente idée… cette coiffure te va fort bien !

Àson tour, et comme Maurice, la jeune fille baissa les yeux, rougit, se troubla, redoutant d’avoir imprudemment trahi, par la recherche inusitée de sa parure, le secret de son cœur ; aussi commit-elle un énorme mensonge en répondant :

— J’ai eu l’idée de me coiffer ainsi… à cause… à cause… de l’arrivée de ma tante San-Privato…

— Tu as eu raison, c’était une gracieuse manière de fêter sa venue, chère enfant ! Allons donc à sa rencontre et précède-nous, car tu es la plus ingambe, — reprit madame Dumirail.

Puis elle dit à demi-voix à son mari et à Charles Delmare :

— Décidément, je suis bien près d’être tout à fait de votre avis et de dire, comme vous : « Il faut marier ces enfants le plus tôt possible. »

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