Partie I · 07
Le jour touchait à sa fin lorsque Charles Delmare, M. et madame Dumirail, Jeane et Maurice, groupés devant la porte principale du Morillon, s’apprêtaient à recevoir madame San-Privato et son fils.
Bientôt s’arrêta devant le perron une vieille calèche attelée de trois chevaux de poste et fermée par des vasistas, espèce de melonnière (selon le langage des postillons gouailleurs) nullement construite pour le voyage et déjà disloquée par les cahots de la route. Ce véhicule avait été loué à Paris pour la circonstance par madame San-Privato. Un domestique, assis sur le siége de la voiture, à côté d’une femme de chambre, vint ouvrir la portière de la voiture, d’où descendirent les nouveaux arrivants. Ils furent accueillis avec une simplicité cordiale par leurs parents, qui insistèrent pour les conduire directement à la salle à manger ; mais la Parisienne objecta que ni elle ni son fils n’étaient présentables, et demanda pour tous deux la grâce de se retirer dans leur appartement, afin d’y faire leur toilette du soir.
Les Dumirail, souriant légèrement de cet excès de formalisme, allèrent dans le salon attendre leurs hôtes, qui, après trois quarts d’heure, revinrent, ainsi qu’ils disaient, présentables, à savoir, vêtus avec autant d’élégance et de recherche que s’ils se rendaient à un dîner d’apparat.
La sœur de M. Dumirail atteignait sa cinquantième année ; mais, grâce à sa taille svelte, à sa tournure juvénile et surtout aux mystérieuses ressources qu’une femme, jadis fort jolie, fort galante et résolue de ne point vieillir, trouve dans les arcanes du cosmétique, madame San-Privato semblait, au plus, âgée de trente-huit à quarante ans. Ses cheveux, ses sourcils étaient d’un noir de jais ; une imperceptible couche de carmin animait ses joues ; enfin, ses lèvres, d’un rose beaucoup trop vif pour n’être pas emprunté, laissaient voir des dents d’une blancheur éclatante. Son sourire séducteur, son regard caressant, sa voix insinuante, vestiges indélébiles de ses anciennes habitudes de coquetterie, contrastaient parfois avec une sorte d’étourderie sénile, d’air évaporé, toujours malséant à son âge, rien n’étant plus déplaisant et plus ridicule qu’une vieille linotte avec son gazouillis chevrotant et ses caduques prétentions de gentillesse et de joliesse.
Albert San-Privato, âgé de vingt-quatre ans, de taille moyenne et frêle, de l’extérieur le plus distingué, affectait légèrement la roideur anglaise ; ses traits fins et purs, presque imberbes, d’une délicatesse féminine et d’une pâleur transparente, étaient ravissants ; ses yeux, d’un brun velouté, hardis et pénétrants, se frangeaient de longs cils, plus foncés que sa chevelure châtain clair, naturellement ondée ; son sourire spirituel et imperceptiblement sardonique, son menton fermement accusé, son port de tête un peu altier, familier à ceux qui, selon le terme consacré, regardent de haut, et surtout son regard profond, tempéraient ce que l’on pouvait reprocher de trop joli aux traits d’Albert San-Privato. Vêtu avec une élégance du meilleur goût, irréprochablement chaussé, selon que le voulait la saison d’été, de bas de soie blancs écrus et de souliers vernis qui mettaient en valeur la petitesse de son pied, que plus d’une femme eût enviée, le jeune diplomate, parfumé, recherché, soigné, comme on dit, jusqu’au bout des ongles, portait à la boutonnière de son habit une triple chaînette d’or à laquelle brillaient les insignes de plusieurs ordres étrangers.
En somme, la personne d’Albert San-Privato offrait un ensemble remarquablement attrayant.
Nous insistons sur ces détails, parce que, si puérils qu’ils semblent peut-être, ils avaient une importance dont Charles Delmare, le seul peut-être, saisit tout d’abord la portée, grâce à son esprit observateur, à sa longue expérience des hommes et des choses. En effet, placé à l’écart, au fond du salon, au moment où les San-Privato firent leur entrée, il fut d’abord frappé du contraste saisissant que présentaient l’extérieur et la physionomie des deux cousins ; car, Albert et sa mère étant arrivés à la nuit tombante et ayant aussitôt gagné leur appartement, Charles Delmare, ainsi que Jeane, les rencontrant pour la première fois, ne put d’abord que les entrevoir.
Nous le répétons, l’extérieur de la physionomie des deux cousins présentait un contraste saisissant.
Que l’on se figure Maurice Dumirail, de qui la taille dépassait cinq pieds dix pouces, taillé en hercule adulte, le visage large, mâle, ouvert, haut de couleur, hâlé par la bise, le regard franc, le sourire ingénu, l’attitude simple et dégagée, se mouvant à l’aise dans ses larges vêtements quasi campagnards ; Maurice, en un mot, représentait, au physique, l’image de la force, de la jeunesse et de la santé dans leur vigoureuse plénitude, et, au moral, l’image de la loyauté, de l’énergie, de la candeur et de l’inexpérience, de ce que l’on est convenu d’appeler les façons du monde. Que l’on se figure ainsi Maurice, et qu’on le compare à son cousin, d’une stature au-dessous de la moyenne, frêle, chétif, conséquemment très-mince, et, il faut le dire, d’une tournure remplie de grâce et de distinction ; coquet, pimpant, musqué, décoré de plusieurs ordres, ajusté avec un goût parfait, qui rehausse sa charmante figure fine, délicate et pâle, se présentant dans le salon avec l’aisance un peu hautaine de l’homme du monde accompli.
— Hélas ! combien il en est peu qui sauront préférer la simplicité rustique de l’extérieur de Maurice, sa beauté mâle et douce, à l’extérieur d’Albert San-Privato ! — pensait Charles Delmare examinant avec une attention profonde l’impression que causa sur les divers personnages réunis dans le salon l’aspect du jeune diplomate.
M. Dumirail, homme de sens et de bon jugement, incapable de prévention, trouvait son neveu le plus joli garçon du monde, lui reprochant cependant, à part soi, d’avoir l’air un peu poupée, souriait et se demandait ce qu’il adviendrait de ce frêle et élégant Adonis, s’il entreprenait de vouloir, comme Maurice, chasser pendant six heures les coqs de bruyère ou les chamois, en gravissant les rocs et franchissant les précipices, ou bien encore si Albert essayait de tenir de sa petite main blanche et fluette le manche d’une charrue à six bœufs, ainsi que le faisait parfois Maurice, afin d’enseigner les laboureurs novices.
Cependant, à ces premières critiques d’une innocente malice succéda dans l’esprit de M. Dumirail un sentiment sérieux et d’une source élevée : il éprouvait une considération sincère pour son neveu, qui déjà portait à sa boutonnière plusieurs distinctions honorifiques, récompense méritée, sans doute, de ses brillants débuts dans la carrière diplomatique.
Madame Dumirail (et Charles Delmare lisait avec inquiétude ce secret ressentiment sur les traits de cette femme douée de tant de raison et d’un esprit si droit) madame Dumirail ne put d’abord cependant, ô mystère du cœur maternel ! ne put d’abord cacher l’expression d’une sorte de jalousie involontaire en comparant l’extérieur de son neveu à l’extérieur de son fils. Oui, pour la première fois de sa vie, elle trouva Maurice trop robuste et trop frais. Puis, la rectitude de son esprit reprenant le dessus, cette mère si intelligente se reprocha sévèrement une velléité de préférence injuste, absurde, et conclut sainement que Maurice et Albert étaient tous deux doués d’avantages physiques tellement dissemblables, que l’on ne pouvait établir entre eux de comparaison.
Charles Delmare avait, depuis longtemps, scruté, étudié, approfondi jusqu’au vif le caractère, l’esprit, le cœur, l’organisation de sa fille, et, sachant, grâce à son expérience des femmes, combien une première impression est parfois influente, souvent même décisive, sur les natures nerveuses, passionnées, sensitives, ainsi que l’était Jeane, il redoublait d’attention, s’efforçant de deviner sur la physionomie de celle-ci ce qu’elle éprouverait à l’aspect de San-Privato. Trop sincère, trop candide et ressentant d’ailleurs trop vivement pour rien dissimuler, elle ne dissimula rien.
Jeane, lorsque Albert parut, jeta d’abord sur lui un regard discret, mais empreint d’une certaine curiosité concevable à l’égard d’un proche parent jusqu’alors inconnu ; puis, à mesure qu’elle contemplait son cousin, le regard de la jeune fille, de plus en plus arrêté, se prolongea au delà des bornes d’une simple curiosité. Jeane eut bientôt conscience de cette légère inconvenance, rougit et baissa les yeux ; mais presque aussitôt, et comme si elle eût, contre son gré, obéi à une attraction invincible, elle leva de nouveau les yeux sur Albert, et ils rencontrèrent le regard fixe et profond du jeune diplomate. Soudain, une sorte de frisson électrique donnait à Jeane (nous ne saurions mieux rendre notre pensée que par une trivialité), donnait à Jeane la chair de poule… et, pendant un instant, une secrète angoisse contractait son angélique figure ; puis, redressant le front, elle attachait de nouveau les yeux sur Albert, mais cette fois avec une expression de défi, de dédain et presque d’aversion.
Ces nuances, que nous sommes obligé d’accuser trop fortement peut-être, afin de les rendre sensibles, ces nuances presque insaisissables dans leur rapidité fulgurante, Charles Delmare, cependant, les saisit… Il était père, il idolâtrait sa fille, il la connaissait, nous le répétons, mieux qu’elle ne se connaissait elle-même et mieux que personne de la famille Dumirail ; aussi les remarques qu’il fit lui causèrent une anxiété profonde.
Enfin Maurice, toujours loyal, bienveillant, ouvert, et qui, le matin même (il n’avait pas encore, il est vrai, lu clairement son amour pour Jeane), Maurice, disons-nous, qui, le matin même, parlait affectueusement de son cousin à Charles Delmare, et qui jamais n’avait éprouvé l’ombre du sentiment de l’envie, souriait avec une jalouse amertume en admirant le charmant Parisien, et, regrets cruels, mais, hélas ! tardifs, Maurice regrettait de ne s’être point affublé d’un habillement de drap noir complet qu’il abhorrait et ne consentait à vêtir qu’aux grands jours ; de plus, il gémissait de n’avoir point emprisonné son cou dans une cravate blanche, et, remarquant la fraîcheur des gants paille sous lesquels se dessinait la main effilée de son cousin, il jetait un regard désolé sur ses brunes et robustes mains aux ongles émoussés par les travaux des champs, songeant, stérile remords ! qu’il possédait une paire de gants presque neufs en castor olive, et qu’enfin il aurait pu chausser des escarpins cirés au lieu de ses gros souliers et de ses guêtres de cuir ; aussi Maurice, attristé, écœuré, confus de la rusticité de son extérieur, n’osait lever les yeux sur Jeane.
Ces impressions multiples, causées par la présence d’Albert San-Privato, et si longuement détaillées ici, parce qu’elles ont une importance extrême au point de vue de notre récit, furent presque aussi instantanées que la pensée ; car, quelques moments après l’entrée de sa sœur et de son fils dans le salon, M. Dumirail, prenant le bras de madame San-Privato, lui dit gaiement :
— Je te sais gré de ton ébouriffante toilette et je remercie mon neveu, monsieur l’ambassadeur en herbe, d’avoir fait pour nous l’exhibition de ses décorations, récompense de son mérite ; j’ajoute ceci sérieusement, chère sœur : mais vous mangerez un dîner détestable ! Voilà plus d’une heure qu’il attend, à la grande désolation de notre vieille Fanchon, la cuisinière. Il est donc dit que tu voudras toujours jouer à la grande dame au vis-à-vis de nous autres, bons paysans du Jura ! Et, sur ce, à table, à table !
Albert offrit, avec une courtoisie pleine de déférence, son bras à sa tante, en s’excusant respectueusement d’avoir, ainsi que sa mère, retardé l’heure habituelle du dîner. Charles Delmare, selon sa coutume, donna son bras à Jeane, et Maurice, marchant derrière eux, dit à la jeune fille d’une voix basse, oppressée, presque alarmée :
— Jeane, tu ne connaissais pas notre cousin, tu le connais maintenant : comment le trouves-tu ?
— Moi ? — répondit la jeune fille aussi à demi-voix, — je le déteste !