‹ Les Fils de familleChapitre 61 sur 108 · Partie I · 61

Partie I · 61

Maurice, ensuite de l’exposition du programme de sa mère, se recueillit pendant un instant, et reprit en souriant :

— Bonne et chère mère, je ne trouve rien absolument à reprendre dans la manière dont tu distribues mes journées.

— Je n’en doutais pas, mon enfant, et…

— Pardon, laisse-moi achever. Je comprends la nécessité de l’étude ; aussi je suis, ainsi que tu me le conseilles, résolu à me lever dès cinq heures du matin, afin de travailler jusqu’au moment d’aller au ministère des affaires étrangères, où je resterai jusqu’à quatre heures. C’est seulement à partir de ce moment de la journée que je diffère avec toi sur quelques points, quant à l’emploi du reste de mon temps.

— Explique-toi, mon ami ; nous ne pouvons manquer de tomber d’accord.

— J’en suis convaincu d’avance, ma bonne mère ; aussi vais-je te parler en toute sincérité. J’ai bientôt vingt et un ans, tu es trop juste pour ne pas convenir qu’à mon âge, lorsqu’on a travaillé depuis cinq heures du matin jusqu’à quatre heures de l’après-midi, l’on a besoin de quelques distractions ?

— Certes, mon pauvre enfant ; aussi ai-je été la première à te dire que, chaque jour, lorsque le temps le permettra…

— Nous ferons une promenade avec toi et Jeane, c’est fort bien… mais…

— Oh ! ce n’est pas tout ! Mon cher enfant, j’ai autant que toi souci de tes plaisirs et de tes distractions ; ainsi, par exemple, tu es habitué presque depuis l’enfance au violent exercice de la chasse ou à des excursions dans nos montagnes ; il serait donc très-nuisible à ta santé de rester trop sédentaire ; aussi, mon ami, et, ma foi ! tant pis pour le droit international, tes distractions et ta santé passent avant tout !… Tu feras, deux ou trois fois par semaine, de cinq à neuf heures du matin, une longue promenade hors des murs de Paris.

— Tu m’avoueras cependant, ma bonne mère, qu’une promenade matinale, hors des murs de Paris, ne peut pas être absolument considérée comme un plaisir… Je t’en fais juge, ma chère Jeane.

— Excuse-moi, Maurice, je serais en cela mauvais juge, car il me semble, à moi, qu’une longue promenade du matin, occupée par une douce pensée, est mieux encore qu’un plaisir…

— Je suis loin, chère Jeanne, de nier le charme d’une promenade tête à tête avec une douce pensée, lorsque l’on parcourt nos vallons, nos montagnes du Jura… mais lorsqu’on est réduit à arpenter ces plaines monotones, dont l’aspect nous a si fort attristés lorsque nous sommes arrivés aux environs de Paris, tu conviendras que…

— Oh ! j’en conviens, — reprit Jeane avec amertume ; — lorsque la pensée à laquelle vous vous livrez a pour vous si peu de charme et d’empire, qu’elle est subordonnée à l’aspect des objets extérieurs, une pareille promenade est pitoyable !

— Jeane, — reprit Maurice, — je ne sais ce que tu as aujourd’hui, mais tes paroles sont parfois d’une sécheresse…

— Tu me demandes mon avis, je te le donne ; si je t’ai fâché, excuse-moi.

— De grâce, mes enfants, pas d’aigreur entre vous, sinon vous m’affligerez beaucoup, — dit madame Dumirail. — Quant à ton objection, Maurice, je répondrai que, lorsque nous vivions au Morillon, tu trouvais tes plaisirs, tes distractions dans notre vie de famille, dans le dessin, la lecture, la promenade, la chasse ; or, à l’exception de la chasse, je ne vois pas pourquoi les distractions qui te suffisaient au Morillon ne te suffiraient pas à Paris, mon ami.

— C’est que Paris, bonne mère, n’est pas le Morillon.

— Cela va sans dire.

— C’est qu’à Paris, une foule de plaisirs vous sollicitent, et en cela, chère mère, — ajouta Maurice se rappelant les paroles de madame de Hansfeld, — je parle des plaisirs décents, honorables, qui satisfont le cœur et l’esprit, et non de ces plaisirs dangereux, dégradants, dont Paris fourmille ; ceux-là, je les fuirai toujours avec dégoût ; mais tu trouveras bien naturel que je désire les plaisirs que goûtent les gens bien élevés.

— De quels plaisirs veux-tu donc parler, mon ami ?

— Que sais-je ?… l’Opéra… les Italiens… une promenade à cheval aux Champs-Élysées…

— L’Opéra !… les Italiens ! — répéta madame Dumirail avec un ébahissement naïf ; — ah çà ! mon pauvre enfant, est-ce qu’au Morillon nous avions l’Opéra, les Italiens, les Champs-Élysées ?

— Mais, encore une fois, chère mère, nous ne sommes plus au Morillon, nous sommes à Paris.

— Eh bien ! est-ce que, moi et Jeane, nous sentons le besoin d’aller à l’Opéra ou aux Italiens pour passer nos soirées ?

— Que voulez-vous, ma tante ! nous avons le malheur de n’être pas initiées, comme paraît l’avoir été récemment, tout récemment, Maurice, aux brillantes nécessités de la vie parisienne, — reprit Jeane avec une amertume croissante, car elle pressentait l’influence de madame de Hansfeld dans l’expression des désirs mondains manifestés par Maurice.

Celui-ci, impatienté, irrité de la pénétration et des sarcasmes de sa fiancée, se contint cependant, et madame Dumirail, s’adressant à lui avec l’accent d’une sérieuse et ferme tendresse :

— Mon cher enfant, parlons raison. Tu connais les habitudes d’ordre, d’économie dont ton père et moi ne nous sommes jamais départis et ne nous départirons jamais ; nous ne t’avons rien refusé, nous ne te refuserons rien, dans la limite du juste et du possible, bien entendu… Seulement, réfléchis à ceci : notre voyage et notre séjour à Paris, tout cela a été, est et sera fort dispendieux. Je n’ai amené qu’une servante ; nous sommes descendus dans un modeste hôtel, et je suis vraiment effrayée quand je pense que nous dépensons, pour nous trois et Josette, près de quarante francs par jour. Tu entends, mon ami, quarante francs par jour ! et cela seulement pour la table et le logement, sans compter les autres frais ; de sorte que, lorsque ton père nous aura rejoints ici, je suis certaine que nous dépenserons, y compris notre entretien et le reste, cinquante à soixante francs par jour. Or, sais-tu, mon pauvre enfant, combien cela fait à la fin du mois, soixante francs par jour ?… Cela fait plus de dix-huit cents francs par mois ! C’est énorme ! Et quand je pense qu’au Morillon, où nous vivions très-largement, avec plusieurs domestiques, la dépense mensuelle de la maison ne s’élevait jamais au-dessus de six à sept cents francs ! Ainsi donc, mon cher enfant, tu as trop de bon sens, trop de cœur, pour ne pas reconnaître la nécessité où nous sommes de vivre à Paris avec la plus sévère économie. Il va sans dire que nous ne retrancherons rien des cent francs par mois que ton père t’alloue pour tes menus plaisirs. Cette somme, dont tu ne trouvais pas l’emploi au Morillon, tu me l’as souvent dit toi-même, te sera plus que suffisante à Paris ; c’est un sacrifice que nous nous imposons, vu l’énorme accroissement de nos dépenses. Mais enfin, mon ami, nous voulons que rien ne te manque, rien, pas même le superflu, puisqu’en outre de cette somme destinée à tes menus plaisirs, tu seras défrayé de tout. J’ai déjà, tu le sais, demandé à notre hôtelier, non pas un tailleur à la mode, mais un tailleur qui donne du beau et surtout du solide. J’irai demain acheter de très-belle toile pour te confectionner, avec l’aide de Jeane et de Josette, une douzaine de chemises fines. Je ferai, enfin, tout ce qui dépendra humainement de moi, afin que tu n’aies rien à désirer, mais toujours dans les limites du raisonnable, car, mon cher enfant, persuade-toi bien de ceci : c’est que nous devons, je le répète, vivre à Paris avec une rigoureuse économie. Laissons donc à ceux-là qui sont assez riches pour se permettre ce luxe, l’Opéra, les Italiens, les promenades à cheval aux Champs-Élysées. Quant à nous, cherchons nos distractions, nos plaisirs dans notre douce intimité, et, grâce à Dieu, en cela du moins, mes enfants, nous pourrons nous croire encore dans notre chère retraite du Morillon.

Page 1