‹ Les Fils de familleChapitre 60 sur 108 · Partie I · 60

Partie I · 60

Ainsi se justifiaient déjà les prévisions de Charles Delmare, alors qu’il écrivait à M. Dumirail après leur rupture :

« Votre femme et vous, dans l’excès de votre tendresse, de votre ombrageuse sollicitude, vous méconnaîtrez presque assurément les besoins, les exigences qu’engendrera forcément, chez votre fils, l’influence de ce qu’on appelle la vie de Paris.

« Parfaits éducateurs au Morillon, parce que vous êtes là dans votre centre, dans votre véritable milieu, sur votre propre terrain ; forts de votre expérience, ayant sagement accoutumé Maurice à partager, à aimer la simplicité de vos goûts, de vos habitudes, vous n’aviez qu’à développer ses excellentes qualités natives, jusqu’à ce qu’il fût homme fait et complétement affermi dans le bien, rien autour de vous ne pouvant éveiller, solliciter ses mauvais instincts, et engager une lutte entre ses devoirs et ses passions, lutte funeste, parce qu’il est d’un caractère ardent et faible.

« Mais, à Paris, l’expérience vous fera complétement défaut. Trop raisonnables, trop fermes, trop avancés en âge pour céder aux mille enivrements de la grande ville, vous attendrez la même imperturbable sagesse de la part de Maurice ; vous ne tiendrez compte ni de ses vingt ans, ni de son organisation physique, ni de la nature de son caractère, ni de l’irrésistible puissance des tentations qu’il devra subir à chaque pas.

« Vous exigerez de votre fils, et cela dans d’excellentes intentions dictées par votre tendresse, vous exigerez, dis-je, de votre fils, des renoncements au-dessus de ses forces ; vous lui demanderez de fermer les yeux et les oreilles aux séductions de toutes sortes dont il sera entouré, parce que ces séductions vous trouveront sourds et aveugles.

« Il vous accusera d’égoïsme, de dureté ; vous lui reprocherez son dérèglement.

« La froideur, la discorde se glisseront entre vous et lui, et un jour, il vous échappera… Cela est fatal !…

« Ah ! prenez garde !… L’atmosphère de Paris est presque toujours mortelle aux caractères impétueux et faibles, lorsqu’ils ne sont pas soutenus, maintenus, guidés par un mentor doué d’une expérience consommée dans la pratique des hommes et des choses… Et vous qui devez le guider à travers tant d’écueils, vous n’avez jamais, non plus que lui, quitté vos montagnes !… »

Page 1