‹ Les Fils de familleChapitre 63 sur 108 · Partie I · 63

Partie I · 63

Le lendemain de cette soirée où madame de Hansfeld vint, pour ainsi dire, enlever Maurice sous les yeux de sa mère et de sa fiancée, qui l’attendirent durant toute la nuit, en proie à d’inexprimables angoisses, il regagnait en fiacre, vers neuf heures du matin,

l’hôtel des Étrangers.

Maurice, ainsi engagé dans la voie qui conduit à leur perte tant de fils de famille, avait pris pour maîtresse une femme galante et contracté sa première dette usuraire.

La courtisane (de haut ou de bas étage) et l’usurier, ces deux types presque inséparables, se trouvent toujours comme deux symboles de ruine à l’entrée de cette voie fatale où, égarés par leurs passions, se précipitent aveuglément tant de jeunes gens.

Les uns, selon les circonstances ou la trempe de leur caractère, ne s’avancent dans cette route de perdition que pas à pas, timidement et par intermittences.

D’autres, au contraire, ainsi que Maurice, s’y élancent brusquement, de prime-saut et en plein, sans transition, emportés par la fougue de leur âge, de leur sang, et surtout subjugués, entraînés par l’irrésistible puissance de l’occasion.

Ajoutons que Jeane, en accablant madame de Hansfeld de sarcarmes mérités, avait aigri, irrité son fiancé, qui regarda dès lors Antoinette comme l’innocente victime d’injustes préventions.

Enfin, madame Dumirail, dans l’exagération de sa sollicitude maternelle, avait découragé, rebuté son fils en voulant lui imposer une sorte de claustration au milieu de Paris, et révolté son amour-propre en lui défendant d’aller rejoindre madame de Hansfeld, qui l’attendait devant la porte de l’hôtel. Il ne tint compte de l’ordre de sa mère, et se rendit auprès d’Antoinette ; celle-ci, au lieu de se borner à l’entrevue de quelques minutes qu’elle demandait à Maurice, le fit monter en voiture à ses côtés, le conduisit chez elle, sut exaspérer, exploiter avec une habile perfidie les colères du jeune homme contre sa mère et contre sa fiancée, se montra tendre, passionnée, folle d’amour…

On devine le reste.

Le caractère, les antécédents et surtout l’organisation de Maurice étant connus, on comprendra l’influence, pour ainsi dire physique, que prit soudain sur cette nature neuve, énergique, effervescente, une femme telle qu’Antoinette. L’attrait violent et grossier qu’elle lui inspirait ne ressemblait en rien à sa chaste passion pour sa fiancée, passion qui n’était pas d’ailleurs éteinte en lui ; mais il devait d’autant plus céder aux séductions de sa tentatrice, qu’elle différait en tout de Jeane, car il ne l’eût jamais délaissée pour aimer une autre jeune fille douée d’une candeur égale.

Telle est souvent la réaction du physique sur le moral, que l’ardent sensualisme dont Maurice subissait l’empire jetait le trouble, l’égarement dans son esprit, dans son cœur, y confondait les notions du bien et du mal en subordonnant toutes ses pensées, tous ses désirs, tous ses devoirs à la possession de madame de Hansfeld ; ainsi devait s’opérer en lui une métamorphose subite, presque foudroyante qui le lançait sans transition dans une voie funeste.

— Antoinette est à moi, — pensait Maurice dans son extase en regagnant la demeure où l’attendaient sa mère et Jeane en proie à une inquiétude mortelle. — Oui, elle est à moi, cette femme enivrante… Ce souvenir embrase mon sang… Ah ! c’est à devenir fou ! Je le deviendrais sans la certitude de la revoir tantôt, à deux heures. Combien le temps va me durer jusque-là !… Mon Dieu ! quel bonheur est le mien ! est-il croyable ? être aimé d’elle ! si passionnément, qu’à cet amour elle a sacrifié sa vertu, la mémoire de son mari, qu’elle chérissait et vénérait ! Elle est fière, elle est heureuse de mon amour ! Elle veut, dit-elle, s’en parer, en m’emmenant tantôt à la promenade dans sa voiture ! Que d’envieux ! que de jaloux je vais faire ! Mais demain, c’est à cheval que je l’accompagnerai ! Son cocher a été hier choisir pour moi deux charmants chevaux de race ; on me les amènera ce matin à notre hôtel, où doivent m’attendre aussi les fournisseurs de renom… Est-il rien de trop beau, de trop élégant pour l’amant de la baronne de Hansfeld ? Oh ! l’or, la jeunesse, l’amour, trinité divine, radieuse, indivisible ! Qu’est-ce que la jeunesse sans l’amour ? qu’est-ce que l’amour sans le luxe qui le couronne ? Bonheur ! bonheur ! Je suis jeune, je suis riche, puisque mon père est riche ! On m’a prêté vingt mille francs, on m’en prêtera cinquante mille, cent mille, s’il me les faut, pour figurer dignement à côté d’Antoinette, la femme la plus à la mode de Paris ; d’Antoinette, ma maîtresse, ma maîtresse adorée !… Ah ! je suis à elle comme elle est à moi… Aucune puissance ne pourra nous désunir, ni mon père ni ma mère !

Le souvenir de son père et de sa mère rappela quelque peu Maurice à la réalité des faits et éveilla dans son cœur quelques tardifs remords. Il se dit :

— Bonne mère ! quelle aura été son inquiétude durant cette nuit ? J’aurais dû hier au soir, du moins, afin de la tranquilliser, lui écrire que je ne rentrerais pas à la maison ; mais hier au soir, je délirais, je n’avais plus la tête à moi. Combien, ce matin, l’accueil de ma mère va être sévère, irrité… Puis, j’y songe, ces marchands qui sans doute m’attendent, si elle les voit, que dira-t-elle ? Je crains plus ses larmes que son courroux… Et Jeane… hier ne m’a-t-elle pas juré que tout serait rompu entre nous si j’allais rejoindre Antoinette, qui m’attendait dans sa voiture. Pauvre Jeane ! elle m’avait poussé à bout par ses mordantes railleries contre madame de Hansfeld, dont elle était jalouse. Et pourtant, chère et innocente fille, je t’aime, je t’aimerai toujours comme une sœur, mais d’un autre amour que celui dont je suis possédé pour Antoinette… Mon Dieu ! quel chaos que ma pensée !

Pendant ces réflexions de Maurice, le fiacre qui le conduisait se rapprochait de plus en plus de l’hôtel des Étrangers.

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