Partie I · 64
Les divers fournisseurs envoyés à Maurice par M. d’Otremont arrivèrent ponctuellement à l’hôtel des Étrangers vers huit heures du matin. Plusieurs d’entre eux, tels que le chemisier, le joaillier, le marchand de cannes (à cette époque on portait le soir des cannes d’un grand prix), se munirent des échantillons de leur industrie ; ils demandèrent M. Maurice Dumirail, apprirent qu’il n’était pas rentré à l’hôtel depuis la veille, mais que son retour ne pouvait tarder de beaucoup, et, sur l’invitation de l’hôtelier, ils allèrent attendre leur nouveau client dans la chambre destinée à son père et alors inoccupée ; la principale entrée, complétement indépendante de l’appartement de madame Dumirail, donnait sur l’escalier ; mais une porte intérieure communiquait au salon.
Ces divers marchands ayant presque tous, chacun selon son commerce, la même clientèle parmi le monde élégant, se connaissaient, et, en attendant le jeune provincial, ils s’entretenaient de la sorte :
— Messieurs, ne serait-ce pas M. d’Otremont qui vous aurait, ainsi qu’à moi, recommandé le client que nous attendons ?
— Oui, oui.
— M. d’Otremont, étant excellent au point de vue de l’acquit de ses factures, n’a pu évidemment nous recommander que quelqu’un de très-solvable ?
— Certainement, et, d’ailleurs, M. d’Otremont m’a fait dire par son valet de chambre que je pouvais en toute sécurité livrer mes fournitures à notre client, qui est un fils de famille.
— Or, un fils de famille recommandé, peut-être même lancé par M. d’Otremont, est une pratique sérieuse.
— Surtout lorsque ladite pratique est encore à ses débuts, ainsi que le jeune homme chez qui nous sommes ; les fils de famille soldent toujours exactement leurs factures tant qu’ils sont à leur aurore.
— À leur aurore… est très-joli !
— Ah çà ! messieurs, en attendant M. Maurice Dumirail, si nous faisions une exposition de l’industrie en miniature. Il n’aurait plus qu’à choisir parmi les objets que nous lui apportons.
— C’est une bonne idée.
— Ce sera un véritable petit bazar.
Les marchands se mirent à l’œuvre, et à l’envi étalèrent, ainsi qu’ils disaient, leurs articles. Ici, des chemises de batiste brodée à cinquante louis la douzaine, un choix ravissant de cravates de fantaisie ; plus loin, des nécessaires de toilette en argent et en vermeil ; ailleurs, des montres et leurs chaînes garnies de pierres dures, des boutons de gilet et des épingles de cravate en perles, en rubis, en émeraudes, entourées de brillants ; des cannes de soirée ornées de pommes en onyx, en lapis-lazuli ou en émail rehaussé de pierreries, des cravaches montées en or ciselé ; enfin, tous ces produits de l’industrie de luxe, et d’autres encore, furent groupés, mis en valeur avec cet art séducteur de l’étalage, cette science d’exhibition particulière aux marchands parisiens.
Pendant qu’ils s’occupaient de disposer ainsi leur exposition improvisée, on entendit dans la rue le piaffement impatient de chevaux que l’on promenait, et l’un des exposants, s’étant approché de la fenêtre, aperçut deux charmants hacks de pur sang ; un bai doré, l’autre noir zain, enveloppés de leurs couvertures et de leurs camails, tenus en main par deux palefreniers ; M. Moïse, l’un des plus célèbres maquignons des Champs-Élysées, descendait en même temps de son tilbury ; bientôt il rejoignit les fournisseurs dans l’appartement de l’entre-sol, et, remarquant leur exposition, il leur dit gaiement :
— Allons, mes maîtres, il n’est pas que les marchands de chevaux qui sachent habilement parer leur marchandise.
— Vous venez sans doute ici comme nous, mon cher Moïse, à la recommandation de M. d’Otremont ?
— Non, messieurs. Tom Brown, le premier cocher de la baronne de Hansfeld, est venu ce matin, dans mon écurie, choisir, en fin connaisseur, mes deux plus beaux chevaux de selle. Je les lui ai laissés au prix de neuf mille cinq cents francs les deux : c’est marché fait. Tom Brown m’a dit de les conduire ici à M. Maurice Dumirail, en qui je pouvais avoir toute confiance, me chargeant en même temps de trouver, pour ce monsieur, un groom pour suivre à cheval et un homme d’écurie, les chevaux devant rester chez moi en pension jusqu’à ce que M. Maurice Dumirail ait monté sa maison. Quelqu’un de vous connaît-il ce monsieur ?
— Il nous est recommandé par M. d’Otremont comme très-solvable ; mais nous ne le connaissons pas autrement.
— Tenez, voici sans doute son nouveau valet de chambre, M. Simon… Il était dernièrement au service du marquis de Bellecombe.
Àce moment entrait, en effet, M. Simon, homme d’un âge mûr, connu de la plupart des marchands ; l’un d’eux lui dit :
— Eh ! bonjour, monsieur Simon ; ne seriez-vous pas maintenant au service de M. Dumirail ?
— En effet, monsieur, j’ai reçu hier au soir, du maître d’hôtel de madame la baronne de Hansfeld, mon vieil ami, deux louis de denier à Dieu, et j’entre ce matin chez mon nouveau maître.
— Ainsi, vous ne le connaissez pas ?
— Je ne l’ai jamais vu, — répondit M. Simon ; — cependant, je crois que le voici, — ajouta-t-il à voix basse au moment où Maurice paraissait dans la chambre, — car on m’a dit que monsieur avait près de six pieds.
Le jeune provincial fut salué, puis entouré par les fournisseurs avec l’empressement que l’on conçoit et qui rappelait assez l’inimitable scène du tailleur de M. Jourdain, dans le Bourgeois gentilhomme.
— Monsieur ne saurait choisir des chemises d’un meilleur goût, disait le chemisier à Maurice ; — M. le duc de Boinville a acheté les pareilles.
— M. le marquis de Bellecombe, au service de qui était le valet de chambre de M. Dumirail, m’a dernièrement commandé deux épingles, l’une perle et rubis, l’autre émeraude et diamant, absolument semblables à celles-ci.
— Ces cannes à pomme de lapis-lazuli, d’onyx ou d’émail sont des mieux portées par nos élégants, et M. Dumirail ne saurait s’en passer.
— Lorsque monsieur aura terminé ses achats, — dit à son tour le maquignon, — je ferai ôter leur couverture aux chevaux de selle que je lui amène, et je défie que l’on trouve aux Champs-Élysées deux hacks ayant plus de sang et plus de chic. Il n’y a que le cheval entier de l’ambassadeur d’Angleterre qui puisse être comparé au cheval bai doré que monsieur va voir et qui sera l’ornement de ses écuries.
— J’allais envoyer à M. le comte de Bailleul, à son château de Bailleul, un complet assortiment d’habits, — dit le tailleur ; — M. le comte a l’avantage d’avoir une aussi riche taille que celle de monsieur, pour qui les habits semblent avoir été coupés ; il se trouvera ainsi provisoirement fourni. Ma foi ! tant pis pour M. le comte, il attendra !
— Je prendrai la liberté d’affirmer à monsieur que ces habits lui iront aussi bien que s’ils étaient confectionnés pour lui, — ajouta respectueusement Simon, le valet de chambre. — J’ai l’honneur de connaître de vue M. le comte de Bailleul, et sa taille est la même que celle de monsieur, quoique celle de monsieur soit beaucoup mieux prise.
Maurice, séduit par ce concert de flatteuses paroles, ébloui par l’aspect de tant d’objets d’une élégance d’excellent goût, se préparait à acheter tout ce qu’on lui offrait, afin de s’épargner l’embarras du choix, lorsque soudain il vit entrer sa mère, madame Dumirail.