Partie I · 68
Jeane, en s’empressant d’apprendre à Maurice qu’elle venait d’avoir le plaisir d’entretenir tête à tête son cher et aimable cousin San-Privato, avait médité, pesé, accentué chacune de ses paroles, afin que chacune d’elles fît au cœur ou à l’orgueil de son fiancé une cruelle blessure. Il en fut ainsi.
Maurice, malgré l’enivrement sensuel provoqué en lui par madame de Hansfeld, éprouvait toujours pour Jeane ce chaste et premier amour que rien ne pouvait faire oublier, que rien n’égale ni ne remplace, et dont presque toujours le pur et doux souvenir survit à toutes les corruptions, surnage à tous les désordres ; aussi cet amour s’était-il réveillé plus vif, plus tendre que jamais, lorsque le jeune homme avait pris la ferme résolution de fuir Paris, ses entraînements, et de regagner le Morillon, ne doutant pas d’obtenir de Jeane le pardon d’un moment d’égarement. Or, que l’on imagine sa jalousie, son désespoir, lorsqu’il entendit soudain Jeane s’exprimer en termes si affectueux, si coquets, à l’égard de San-Privato, qu’il redoutait, qu’il exécrait à tant de titres.
Ce n’est pas tout.
Maurice, en songeant aux alarmes, au mortel chagrin que son absence nocturne et son infidélité devaient causer à Jeane, s’attendait à la trouver pâle, éplorée, abattue par l’inquiétude, par la jalousie. Loin de là : la jeune fille lui apparaissait plus belle que jamais, parce que, trop peu observateur pour pénétrer au delà de l’épiderme, au delà de l’apparence, et ne pouvant sonder l’âme de la jeune fille, il n’était frappé que des dehors. En effet, ses démarches, son attitude, le port altier de sa tête, l’insolente ironie de son sourire, ne ressemblaient en rien à l’accablement de la douleur que, selon Maurice, elle devait éprouver. Un coloris fébrile remplaçait la fraîcheur rosée de son teint ; ses yeux bleus, dont le riant azur semblait assombri, étincelaient des joies d’un triomphe cruel ; car ignorant encore les sages résolutions de Maurice, elle lui rendait coup pour coup. San-Privato la vengeait de madame de Hansfeld.
Hélas ! la douleur accomplit aussi de subites métamorphoses !
Jeane n’était plus la candide enfant, la gaie faneuse du Jura ou la vaillante fiancée luttant contre l’attrait éphémère que lui inspirait San-Privato, et victorieuse dans cette lutte, redoublant de tendresse, d’amour pour Maurice ; non, Jeane, exaspérée par les tortures de la jalousie, par l’indignation de sa fierté blessée, par les dédains outrageants, par la noire ingratitude de son fiancé, qu’au fond de l’âme elle ne pouvait encore désaimer, Jeane sentait soudain s’éveiller par la souffrance et sourdre en elle ces mauvais instincts devinés par Charles Delmare ; à savoir : un orgueil inexorable, lorsqu’on l’avait blessée méchamment ; un ardent besoin de vengeance assouvie à tout prix, sans scrupule, sans souci des moyens, lorsque cette vengeance pouvait être comme une juste représaille, quoiqu’elle pût devenir ainsi le prétexte des plus funestes écarts ; une déplorable tendance à rendre la généralité solidaire du mal que quelques-uns nous ont fait, de sorte que l’on se montre aussi impitoyable pour les bons que pour les méchants ; enfin, Jeane devait surtout céder à cette défaillance qui, à la première épreuve, nous porte à dire : « J’ai pratiqué le juste et le bien ; j’ai accompli loyalement, vaillamment mes devoirs ; je me suis dévoué, sacrifié ; tous les maux se sont appesantis sur moi ; j’ai été payé de la plus noire ingratitude ! Je ne tomberai plus dans cette niaise erreur ! Il faut choisir en ce monde : être dupe ou fripon, victime ou bourreau. Soyons bourreau ! »
Telles devaient de plus en plus visiblement se manifester, chez Jeane, les conséquences de sa jalousie et de ses justes griefs contre Maurice. Certaine de ne pouvoir plus cruellement se venger de lui qu’en affectant de subir de nouveau l’attrayante influence de San-Privato, elle ne luttait plus contre le penchant fatal, se croyant toujours maîtresse de le refréner à temps.
La vengeance de Jeane devait dépasser ses prévisions. Elle ignorait, nous l’avons dit, le revirement salutaire opéré dans l’esprit de Maurice à la voix de sa mère et à la pensée du chagrin mortel où son inconduite plongeait sa fiancée. Mais, lorsqu’il la vit apparaître souriante, ironique et dédaigneuse ; mais, lorsqu’il l’entendit se féliciter du plaisir extrême qu’elle venait d’avoir à entretenir tête à tête son cousin San-Privato, les bonnes résolutions de Maurice s’évanouirent ; il se révolta contre l’idée d’aller dans la retraite vivre avec Jeane, qui osait lui avouer le retour de sa sympathie pour un homme qu’elle écrasait naguère de ses mépris, après avoir ressenti pour lui un attrait dont elle rougissait comme d’une honte. Le sort en fut jeté.
Maurice, un moment encore indécis entre le bien et le mal, entre l’influence de sa mère et l’influence de madame de Hansfeld, s’abandonna aveuglément, sans réserve, à cette dernière, et par entraînement sensuel, et dans l’espoir de porter à Jeane un coup aussi affreux que celui dont elle le frappait lui-même.