‹ Les Fils de familleChapitre 67 sur 108 · Partie I · 67

Partie I · 67

Maurice, abasourdi de la soudaine résolution de madame Dumirail, lui dit avec un accent de surprise profonde :

— L’ai-je bien entendu, ma mère, vous songeriez à déjà quitter Paris ?

— Mon fils, écoutez-moi, — reprit madame Dumirail d’une voix grave et émue, sans répondre à l’interrogation de Maurice. — Je ne vous demanderai pas où vous avez passé la nuit, je ne vous parlerai pas de vos projets de folle dissipation, entre autres de cet achat de deux chevaux du prix de onze mille francs et plus. Non, je me tairai, je ne vous ferai aucun reproche. Je vous dirai seulement et simplement ceci : Mon fils, vous êtes malade, dangereusement malade ; il faut avant tout et au plus tôt vous guérir ; vous enlever à une atmosphère malsaine, corrompue, mortelle peut-être. Voilà pourquoi, avant deux heures, nous aurons quitté Paris.

— Si je vous comprends bien, ma mère, vous et Jeane vous voulez retourner au Morillon ?

— Oui, nous retournons dès aujourd’hui au Morillon, moi, Jeane et vous.

— Moi ?

— Vous.

— La volonté de mon père est formelle ; il désire que j’embrasse la carrière diplomatique, et…

— Vous renoncerez à la carrière diplomatique, voilà tout ; il n’y aura pas grand mal à cela.

— Pardon, mon père désire que je suive cette vocation.

— Nous trouverons votre père au Morillon ; il approuvera le parti que je prends.

— Mais, encore une fois, je…

— Vos objections, mon fils, sont complétement inutiles ; je ne leur accorderai pas la moindre attention, parce que vous ne jouissez pas, quant à présent, de la plénitude de votre raison.

— Permettez, ma mère, je…

— Vous ne jouissez pas, quant à présent, de la plénitude de votre raison, je vous le répète ; voilà pourquoi mon indignation fait place à la pitié, voilà pourquoi je vous plains, voilà pourquoi je veux vous guérir de votre aberration passagère ; et, grâce à Dieu, après un mois de séjour dans nos montagnes, vous aurez recouvré votre bon sens.

— Je possède toute ma raison, ma mère ; je vous le prouve en avouant mes torts, en vous demandant pardon, mille fois pardon, de la cruelle inquiétude où je vous ai jetée en demeurant absent toute la nuit. Je regrette d’avoir songé à des dépenses exagérées ; il faut excuser un moment d’entraînement. Je me contenterai des cent francs par mois que vous m’accordez, je me bornerai à des désirs raisonnables, je me livrerai assidûment aux travaux de ma nouvelle carrière, je m’efforcerai, en un mot, de vous faire oublier les seuls chagrins que je vous ai causés jusqu’à présent ; je vous demande seulement de m’accorder la liberté dont doit jouir un jeune homme de mon âge, et de cette liberté je vous promets de ne pas abuser.

— Est-ce tout ce que vous avez à me dire là-dessus ?

— Oui, ma mère.

— Eh bien ! je vous engage à vous occuper de vos préparatifs de voyage. Rappelez-vous que nous partons à midi.

— Ainsi, ma mère, telle est votre inflexible réponse à l’aveu de mes torts, à ma promesse de vous épargner à l’avenir tout sujet de plainte à mon égard ?

— Je ne puis ajouter aucune foi à vos promesses. Il est un seul moyen de vous sauver de vous-même, c’est de vous soustraire aux tentations mauvaises. Aussi allons-nous quitter Paris sur-le-champ.

— Ma mère, il m’en coûte de vous désobéir ; mais je suis résolu à attendre ici l’arrivée de mon père, et à me soumettre à sa décision.

— Mon fils !… mon fils !… prenez garde !…

— Je vous le répète, je suis résolu à attendre ici l’arrivée de mon père ; rien ne pourra changer ma volonté.

— Malheureux enfant ! vous voulez donc me pousser à bout ? — s’écria madame Dumirail exaspérée par la douleur ; — vous ne comprenez donc pas qu’il est des reproches devant lesquels reculent la dignité, la pudeur d’une mère ? Il me faut donc encore prononcer un nom qui jamais n’aurait dû souiller mes lèvres !… le nom de cette abominable créature !…

— Ma mère !… cet outrage !…

— Répondez : avant-hier, la connaissiez-vous, cette madame de Hansfeld ?

— Non sans doute.

— Et d’où sortez-vous ce matin ?

— Ma mère, je…

— Je vous demande d’où vous sortez ce matin, mon fils ?

— Je ne saurais… vous… je…

— Vous sortez de chez cette femme, osez le nier !… Non, non, votre silence est un aveu. Ainsi, avant-hier, cette femme vous était inconnue, et, ce matin, vous quittez sa demeure. Peut-on pousser plus loin le cynisme de la corruption, l’audace des mauvaises mœurs ?

Maurice, atterré par ces dernières paroles, baissa la tête, et, pour la première fois, malgré son inexpérience, il réfléchit à l’étrange facilité de sa conquête.

Madame Dumirail, guidée par son bon sens, poursuivit ainsi :

— Oh ! je le sais, cette femme est riche, titrée ; il n’importe ! car, je vous défie de sortir de cette odieuse alternative, ou bien cette créature, en se livrant ainsi à vous, se montre profondément méprisable, ou bien elle veut, dans je ne sais quel méchant dessein, faire de vous son jouet, sa victime peut-être ! Ah ! l’instinct de ma tendresse pour vous ne me trompe pas, malheureux enfant ! Oui, oui… ou vous êtes épris d’une femme aussi éhontée que la plus vile des courtisanes, ou vous êtes la dupe de quelque dangereuse machination !

Un éclair de raison se fit jour à travers le trouble de l’esprit de Maurice ; sa candeur égalait encore sa modestie ; frappé du dilemme de sa mère, il se demanda de nouveau, non plus avec curiosité, mais avec une sorte de crainte, comment, en effet, une femme telle que madame de Hansfeld avait pu tomber subitement amoureuse de lui, rustique campagnard. Il se souvint du refus opiniâtre qu’elle lui avait opposé lorsqu’il lui demandait d’expliquer par quel moyen elle se trouvait si exactement informée de ce qui le concernait. Antoinette lui inspira donc, pour la première fois, un vague sentiment de défiance et d’appréhension ; puis, durant ce retour passager à la raison, il songeait à ces projets d’achat aux fournisseurs, à ces chevaux, à ces domestiques et autres ruineuses dépenses auxquelles l’engageait madame de Hansfeld, sous prétexte de nécessaire, et qu’il devait solder grâce à son emprunt usuraire, remboursable à la mort de son père.

Ces pensées diverses, ces regrets, ces frayeurs, joints à l’influence maternelle pendant si longtemps toute-puissante sur Maurice, éveillèrent en lui quelques remords ; ils se trahirent sur ses traits assombris.

Madame Dumirail, remarquant ce symptôme, en conçut un vif espoir ; la sévérité de sa physionomie fit place à la plus tendre émotion, et, les yeux noyés de pleurs, elle s’écria en se jetant au cou de son fils :

— Mon enfant, je te le jure, crois-en mes pressentiments, je te sauve d’un grand danger en t’enlevant d’ici.

— Hélas ! peut-être avez-vous raison, ma mère !

— Sois-en certain, car je ne suis pas seule à trembler. Jeane partage mes craintes, comme elle a partagé mes larmes ! Si tu savais quelle nuit nous avons passée ! La pauvre enfant a tant pleuré, tant pleuré, qu’elle est aussi changée que je le suis… Enfin, mon ami, je n’ajouterai qu’un mot… Regarde-moi… regarde-moi bien…

Maurice, depuis son retour au logis et sous le coup d’impressions diverses, avait, pour ainsi dire, à peine osé envisager sa mère en face ; il leva donc et arrêta longtemps ses yeux sur madame Dumirail. Bientôt il fut étonné, attendri et alarmé de l’incroyable changement survenu, depuis vingt-quatre heures à peine, dans la physionomie de sa mère ; sa pâleur, ses joues creusées, marbrées, ses yeux caves, rougis par les larmes, par l’insomnie, révélaient déjà les rapides progrès d’un profond chagrin. L’émotion de Maurice fut si vive, si poignante, qu’il fondit en larmes et s’écria :

— Oh ! pardon, ma mère… pardon ! c’est maintenant seulement que j’ai conscience de la peine que je t’ai causée !

— Hélas ! mon ami, la souffrance réagit d’autant plus cruellement sur moi, que, pendant vingt ans, ma vie a été aussi paisible qu’heureuse. Aussi, je te le demande, si mes angoisses d’hier, de cette nuit, de ce matin devaient se renouveler souvent, dis, crois-tu qu’il me resterait beaucoup de jours à vivre ?

— Grand Dieu ! ma mère !

— Mon pauvre enfant, avant trois mois, tu conduirais mon cercueil au cimetière !

Ces simples et navrantes paroles allèrent si douloureusement au cœur de Maurice, que, se jetant éperdu dans les bras de madame Dumirail, il s’écria :

— Ah ! tu dis vrai, ma mère, fuyons Paris, j’ai peur. Oh ! passer ma vie auprès de toi, de mon père et de Jeane, voilà mon seul vœu maintenant !

— Dans une heure nous serons en route pour nos montagnes, cher enfant bien-aimé. Tu n’étais qu’égaré, te voici revenu à nous pour toujours ! — répondit madame Dumirail avec effusion, en couvrant son fils de caresses.

Puis elle ajouta :

— Tiens, la voilà, ta Jeane, ta fiancée, le ciel l’envoie ; elle a partagé mon chagrin, elle va partager mon bonheur ; elle sera trop heureuse pour ne te pas pardonner ce qu’elle a souffert !

La jeune fille entrait, en effet, à ce moment, et Maurice, encore sous l’empire de ses bonnes résolutions, s’élançait au-devant de sa fiancée afin de tomber à ses genoux et d’implorer son pardon ; mais il resta pétrifié à l’aspect et aux premières paroles de la jeune fille.

Ces paroles furent celles-ci :

— Notre cher et aimable cousin San-Privato, avec qui j’ai eu l’extrême plaisir de m’entretenir tête à tête depuis son arrivée, désirerait vous voir, ma bonne tante.

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